Les beaux jours reviennent et il est de tradition dans le journalisme provincial, d’adresser aux lectrices et aux lecteurs quelques conseils d’hygiène, par exemple pour se protéger des ardeurs de Phébus. Certains parlent d’ambre solaire, d’autres de couvre-chefs et d’autres encore des méfaits de la pépie. Je voudrais sacrifier à cette vieillotte mais citoyenne tradition, et vous parler de lunettes de soleil.

Comme d’habitude, je n’approcherai même pas le rayon des lunettes médicales, dites de vue, et m’en tiendrai à celles sensées protéger les yeux contre les agressions de la luminosité. Ces objets innocents valent de plus en plus cher, on en perd au minimum une paire par saison et beaucoup – surtout les dames, les affectent à une fonction autre que celle de la protection oculaire : elles deviennent un paravent, un voile, une jalousie – c’est-à-dire un volet qu’on lève et descend à la main, un moucharabieh – grille à travers laquelle on peut voir sans être vu,  ou tout autre appareil d’espionnage et de filature, à moins que ce ne soit simplement un serre-tête.

Les lunettes de soleil protègent donc contre la luminosité et sont sensées procurer un confort de vision appréciable. Elles sont par contre totalement indispensables aux personnes atteintes de photophobie et d’achromasie  – crainte de la lumière et défaut de perception des couleurs. On peut être contraint de porter des lunettes de soleil à l’extérieur, même par temps couvert, et, dans des cas extrêmes, à l’intérieur également.

La plupart des gens achètent leurs lunettes de soleil en ne tenant compte que de l’aspect esthétique et se laissent convaincre par un logo grotesque constituant tout ou partie des branches. C’est ainsi qu’on se retrouve en fin de journée avec une migraine aussi importante que si on avait heurté un camion poids-lourd.

Pourtant, ce n’est pas bien sorcier : Apprenons vite le langage ésotérique qui constitue une Norme Industrielle de qualité à part entière. En voici l’essentiel :

Premier point, vos lunettes, si elles sont de quelque qualité, comportent sur l’ne des branches, à l’intérieur, des numéros de 0 à 4.

Numéro 0 : verres non teintés. (Pour la ville)
Numéro 1 : verres peu teintés. (Pour tout environnement)
Numéro 2 : verres moyennement teintés (Pour mer et montagne)
Numéro 3 : Verres foncés (Pour mer et montagne)
Numéro 4 : Verres très foncés. (Pour neige et haute montagne)

Nota : 90% des lunettes solaires vendues dans le commerce dans le monde sont du N° 3. Quant aux verres N° 4, ils sont interdits pour la conduite et même considérés comme appareillages spéciaux.

Second point, non moins important, la matière dont sont faits les verres :

·         Les utilisateurs « normaux » se contentent de verres organiques courants.
·         Les sportifs et actifs optent résolument pour le poids le plus léger possible et s’orientent donc vers le polycarbonate.
·         Mais le top du top est bien sûr le verre minéral, qui lui, résiste aux rayures mais vaut plus cher.

Troisième point, la couleur des verres :

Les lunettes à verres roses, bleus ou jaunes ont une faible capacité de filtration de la lumière. Elles doivent être destinées à un usage plus esthétique qu’utile. Il faut leur préférer les verres de couleur grise, verte ou marron.

http://www.doctissimo.fr/html/sante/bien_voir/10552-lunettes-soleil-conseils-choisir.htm

Enfin, les lunettes solaires doivent assurer une filtration complète des rayons ultra-violets, hautement dangereux pour les yeux.

Voilà en gros ce que l’on doit savoir lorsqu’on fait l’emplette de cet appareil médical devenu un ‘’must’’ de la mode vestimentaire.

Notez que de facto, certains modèles ne sont pas inclus dans le champ couvert par cette norme, et pour cause …

Il est maintenant temps de rejoindre nos chemins de traverse, ceux des  symboles, des non-dits et des aveux que ces petites choses constituées de quelques grammes de verres et de métal nous font avouer malgré nous.

Les rêves peuplés de lunettes signifient des choses fortes. Ainsi, selon les psychologues :

  1. Le port de lunettes dans les rêves révèle des lésions affectives et l’on suppose qu’ainsi armé, on va pouvoir les guérir au réveil.
  2. Ces rêves de port de lunettes sont l’aveu d’une incapacité à percevoir clairement une situation dans laquelle on se trouve. On a tendance à ‘’dramatiser’’ ce qui nous arrive et l’on se sent plus à l’aise ‘’protégé’’ par des lunettes sombres, par pudeur, par honte.
  3. Rêver que l’on porte des lunettes dont en réalité on n’a nul besoin trahit un besoin de comprendre et la conscience qu’on ne comprend pas.

Donc, en résumé, rêver de lunettes c’est avouer un état de faiblesse, une incapacité à comprendre.

Ensuite, attention, vos lunettes reflètent votre personnalité ! Voici la grille de décodage, en fonction de vos choix : Si vous êtes du genre plutôt classique vous opterez résolument pour la monture discrète en matière synthétique noire ou marron, celle qui se voit le moins possible.

Si vous êtes originaux, conquérants, aventuriers, genre Général Douglas Mac Arthur débarquant aux Philippines, Indiana Jones explorant une jungle inconnue,  vous ne voudrez rien d’autre que des Ray Ban à monture en métal bien adaptés aux sports de l’extrême. C’est dire si c’est particulièrement seyant pour la minette acnéique et le minet pommadé sur 4/4 perché …

Par contre si vous êtes urbains, branchés, fréquentant les bons ronrons des capitales et les lieux ou l’on existe, alors, garçons ou filles, vous oserez tout autre chose : des lunettes rouges, des lunettes en cœur, en carré, en triangle, blanches, violettes, citron ou rose bonbon. Tout est permis !

Cette jeune-fille en souffrance pense probablement à Queneau, Miller et Nabokov en chantant :

 

J’ai des trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous
Des trous de seconde classe, des trous de première classe
Des p’tits trous, partout des p’tits trous, des trous plein la face …

(Le Poinçonneur des Lilas de Serge Gainsbourg)

http://www.youtube.com/watch?v=HsX4M-by5OY

S’il existe un must pour toute star qui se respecte c’est bien la paire de lunettes d’incognito, c’est-à-dire des lunettes de grande taille, dites « oversize » ou hors-gabarit. Leur but est de dissimuler le visage tout en attirant systématiquement l’attention ! C’est ce qu’on appelle d’ailleurs la star-attitude : pudeur-obscénité. « Obscénité » étant ici pris en son sens premier de « au devant de la scène »…

Garder ses lunettes de soleil lorsqu’on parle à quelqu’un auquel on doit un respect minimal, est une faute grave d’éducation. Tous les manuels de savoir-vivre le précisent, et la citation ci-dessous, extraite de celui de la Marine Française, arbitre des élégances, en est une confirmation.

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… « GUIDE DES USAGES NAVALS
DEUXIEME PARTIE
LES USAGES A TERRE ET DANS LE MONDE
2.1. TENUE ET COMPORTEMENT DANS LA VIE COURANTE
2.1.4. – Rencontres
… Il est également de bon ton d’enlever ses lunettes à verres fumés, lorsqu’on en porte … »

Une anecdote

Il y a quelques mois, j’ai eu à rencontrer un haut responsable. Je me rendis sur ses terres, dans un immeuble dédié vachement design, en dehors de notre espace et de notre temps, et dus défiler à travers les étages devant une pléiade de jolies demoiselles postées devant des ordinateurs comme je n’en ai jamais vus nulle part ailleurs et surtout pas dans un établissement public ici. J’eus une compatissante pensée pour l’assistante de l’officier d’état civil de ma campagne natale et pour son  »Pentium II » aux tripes maintenues ensemble par une ficelle de pain de sucre…

Une jeune dame sortie d’un magazine de mode m’accueillit et m’agaça prodigieusement d’entrée de jeu en me demandant de lui dire ‘’exactement’’ pourquoi je voulais voir son chef. Je répondis poliment que çà ne la regardait pas et que de toutes façons, ce serait trop long à lui expliquer . Je précisai cependant que je ne voyais aucun inconvénient à annuler le rendez-vous si son boss était trop occupé pour rencontrer ma misérable personne. Elle pinça les lèvres et disparut, provoquant le sourire unanime de toutes ses collègues auxquelles j’adressais une œillade complice.

J’appris quelques temps après que cette cheftaine rabrouée était en fait la Dame de Cœur du dit BB (Big Boss). A la minute ou je décidai de m’en aller – je n’attends jamais, elle finit par m’introduire dans un bureau ou je m’étonnai qu’il n’y eut pas d’aboyeur pour crier mon nom, tellement il était vaste. Le de cujus assis derrière un bureau à peine moins grand qu’un terrain de tennis, était un jeune damoiseau, cabri sautillant, genre ‘’cavité de fondement’’, sûr de lui, n’ayant aucun doute sur rien et se croyant probablement irrésistible à tous plans.

De sa personne, il était un véritable présentoir d’étiquettes de marques, de la tête aux pieds. Il était, entre autres, chaussé de lunettes solaires aux verres bleu-foncé dont il me fit, par mimiques, admirer à loisir la marque prestigieuse, me suppliant muettement de lui en demander le prix pour pouvoir me balancer que cet objet valait probablement plus que ce pourquoi j’osais déranger son éminence. J’attendis poliment qu’il déchaussât ses bésicles, ne concevant même pas de desserrer les dents devant un fantôme masqué.

Il se mit à tapoter le clavier d’un ordi propre à ridiculiser celui de Bill Gates et décida de m’ignorer pour lire probablement les dernières mises à jour d’un de ses réseaux sociaux… Sa maîtresse réapparut, escortée d’un serveur en gants blancs qui me demanda ce que je voulais boire. A deux doigts de lui demander un Dom Pérignon 1929, pour tester sa science œnologique,  je changeai d’avis et préférai un ‘’rien, merci’’ pendant que mon prodigieux amphitryon demandait, lui, une eau minérale d’importation pleine de bulles, celle  ‘’… qui fait du bien…’’. Il précisa qu’il la souhaitait agrémentée d’un ‘’slice de lemon’’ précisa-t-il in english, le chérubin ayant étudié je ne sais quoi aux States… J’étais toujours muet dans mon coin de paria, pendant qu’il faisait muse-muse avec son gadget payé avec mes impôts. J’étais alors en overdrive, déconnecté de la réalité, bien décidé à mener l’absurde à son terme, quel qu’en fut le prix.

Cette scène surréaliste dura environ 7 minutes et lui donna l’occasion de hausser 100 fois ses lunettes sur son front pendant qu’il écrivait, avant de les remettre bien vite sur son nez lorsqu’il s’agissait de considérer ‘’la chose’’ – moi, assise de l’autre coté de son navire amiral -son bureau. Quoique je n’aie pas desserré les dents, je me faisais l’impression d’être Raphaël Mezrahi interviewant Brad Pitt :

(http://fr.netlog.com/go/explore/videos/videoid=fr-1276550).

Estimant que l’ami avait épuisé l’allocation-temps que j’étais prêt à lui affecter, je me levai pendant qu’il lisait, lunettes sur le front, la dernière réplique d’un correspondant chateur, et, le priant de pas se déranger, je tournai les talons et m’en allai pendant que sa maîtresse assistante revint. Elle exprima sa désorientation par le O parfait de sa bouche pulpeuse et rudement entraînée, probablement. C’est la seconde précise et cruelle que je choisis pour tourner subitement les yeux vers ‘’lui’’ et le surprendre à dire, de sa main vrillant sa tempe, que je devais être cinoque. Je souris et m’en fus, talonné par boca d’oro qui, pressentant vaguement que le fond de l’air était à l’orage essaya de désamorcer la tension sans rien comprendre à mon attitude.

Ce phénix fut viré assez peu de temps après et depuis, orné de ses jolies petites lunettes bleues, il doit néanmoins continuer à demander à son miroir :

–         Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je suis le plus beau …

mo’

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