On est probablement d’une sensibilité accrue dans les Moments que l’on sent historiques. Comme si, interpelés par de mystérieuses ondes saturant l’air, nos esprits et nos corps entraient en surchauffe, excités, vaguement inquiets, impatients et apeurés. Ainsi se comportent aussi les animaux, que ce soit dans la savane, en toute liberté, ou dans les fermes, confinés dans des bâtiments. Lorsque l’orage menace, ils deviennent nerveux, inquiets, instables et peuvent être pris de paniques catastrophiques pour eux.

Les colères de la terre et de la mer au Japon, pays de la science et de la mesure, n’ont laissé personne indifférent et ont fait prendre conscience à l’homme que ce dont il était le plus fier jusqu’à présent, son développement matériel et ses progrès technologiques, a pu être balayé en quelques secondes par un simple frémissement surgi du fond des eaux.

Parallèlement, la remise en question de nos certitudes de naguère partout à travers le monde et pour tout, nous déstabilise comme ces voyageurs qui, au milieu de nulle part, se rendent compte qu’ils s’égarent et ne savent comment déterminer le droit chemin, non pas pour aller quelque part, mais peut-être simplement pour ne pas perdre la raison. Nos systèmes et nos structures, nos crédos et objectifs s’écroulent les uns après les autres comme autant de châteaux de cartes, de sable, de contes, d’Espagne et d’ailleurs.

Ni plus ni moins affolé que quelque autre humain que ce soit, toutes antennes dressées, toutes sensilles tendues, je suis allé mon chemin, discret et attentif aux dires de mes contemporains, cherchant parmi eux le réconfort bienfaisant de la communauté, la lumière du philosophe, la sérénité de l’homme de foi, la certitude du scientifique et l’amour de mon prochain. Mais probablement eux-mêmes surpris par la soudaineté de ces situations particulières, ils ne m’ont donné à entendre qu’approximations faciles et lénifiantes litanies, doutes et peurs.

Il y a quelques jours, au creux du sillon ou je prends ma frugale pitance depuis toujours, plus réceptif sans doute que d’habitude aux signaux reçus des autres, j’ai fait deux rencontres importantes. De celles qui vous remuent et vous obligent à reconnaître que vous étiez engagé dans une voie sans issue.

Ma première rencontre a eu lieu avec un homme jeune, vivant à l’autre bout du monde, couvert de tous les signes d’une belle réussite sociale venue s’ajouter à une noble naissance et une image à rendre jaloux beaucoup de ses congénères. Je l’ai croisé sur une de ces avenues du cybermonde, passage piéton qu’empruntent les joyeux drilles en vacance tout autant que les professionnels curieux et les citoyens en décomplexion. Il tenait à la main un bagage léger qu’il posa à terre, le temps d’échanger quelques mots avec moi. Il fut coupablement gentil avec moi, rappelant avec émotion les quelques leçons que je lui avais données des siècles auparavant, dans une autre vie, alors qu’il essayait d’imaginer sa vie.

Il prit alors congé pour continuer son chemin et je ne fus pas long à comprendre qu’il avait intentionnellement oublié sa petite mallette. Une fois qu’il s’éloigna, je l’ouvris et y trouvai disposés plusieurs messages, imités de ceux du monde de Sophie, charades m’invitant tous à ‘’parler’’, à revêtir la toge de l’enseignant, du dialecticien et surtout du maïeuticien, celui qui accouche les esprits. Le jeune homme s’y disait, pour me convaincre, déboussolé et ne savoir que penser ! Je balbutiai alors, bien doucement, que je promettais d’essayer, mais il était déjà loin et ne pus donc m’entendre.  …

Ah mon fils, si je pouvais savoir moi-même que penser et ou diriger mon attention ! …

Hegel, Toynbee, Berdiaef, Russel, Morin, Mahbubani et bien d’autres esprits brillants m’ont tous expliqué que l’Occident, une bonne  moitié de mon âme, est en déclin aux plans démographique, économique, spirituel et moral. Mais les points cardinaux ont-ils encore un sens à l’heure ou l’on peut faire le tour de la terre, non pas en 80 jours, mais en moins d’un seul ?  Mes professeurs m’ont enseigné justement ce que le dernier cité ci-dessus nomme les sept ‘bonnes pratiques’ de l’Occident : l’économie de marché, les sciences et les technologies, la méritocratie, l’état de droit, le pragmatisme, la culture de la paix et le développement de l’éducation. Dois-je m’engouffrez corps et âme dans ce ‘’Pays des Merveilles’’, de l’autre coté du miroir ? Dois-je transmettre surtout cela aux jeunes têtes brunes et blondes qui me sollicitent ?

Et ce n’est là que la toile de fond. Il me faut ensuite zoomer sur l’autre moitié de mon âme, la plus grosse moitié d’ailleurs… le monde afro-arabo-musulman. Et là, bien au contraire, le chaudron bout de puissances trop longtemps comprimées. Il me faut lire, comprendre, assimiler et proposer une explication, consulter les penseurs de ce feu renaissant et ils sont innombrables à travers le monde ! Ils travaillent pourtant depuis plus d’un siècle au renouveau de ma pensée, et si je les connais si peu, c’est qu’on les a réduits au silence, au mieux marginalisés, embastillés dans les bibliothèques de la Faculté, ces lieux dont on a trop souvent fait des mouroirs de la parole et de l’échange, de la réflexion et de l’action.

Les lames de fond du renouveau de notre âme sont riches de promesses et si elles peuvent créer des zones de turbulences, spatiales et temporelles, il est du devoir du sage de tout faire pour que ces tempêtes soient fécondes comme des pluies d’avril, mépriser la violence, bannir le heurt imbécile et éviter la souffrance inutile. Comment donc ?…

J’ai fait une seconde rencontre ces jours derniers et le discours que j’ai entendu à cette occasion m’a lui aussi profondément remué, au sens propre et figuré. Il était fait de ces paroles merveilleuses à force d’évidence mais qu’on a pu avoir la faiblesse d’ignorer en certaines circonstances.

J’ai rencontré un des plus beaux esprits de ce Pays qui, de sa voix douce et professorale, m’a fait partager son point de vue sur la meilleure approche possible pour chacun de contribuer à ce renouveau unanimement souhaité. L’homme sage m’a dit avoir noté que dans notre Pays, les gens ne se parlent plus. J’ai applaudi d’autant plus fort que je l’avais aussi remarqué. Il poursuivit en souhaitant que ‘’ceux qui savent’’ apprennent à partager leur savoir. Reprenant – involontairement ?- Victor Hugo (dans ‘’Les Travailleurs de la mer’’), comme le fit Alain Finkielkraut (dans ‘’Nous autres, modernes’’) il me dit que ‘’l’homme répond à la limite par l’enjambée’’ et cette enjambée doit d’abord être algébrique, réduite théoriquement à un discours logique, avant de servir à regrouper les divers éléments d’un tout. Il y voit le visage du nouveau civisme qui doit s’éloigner de toutes les formes d’aumône dont on constate systématiquement les effets réduits pour ne pas dire réducteurs. Il tint à préciser qu’il ne s’agit pas d’enseigner, de pérorer sans aucune garantie que le savoir est bien reçu, accepté et assimilé, mais de parler, d’impliquer l’autre dans le processus de la pensée.

Homme sage, assurément ! Me basant sur la formulation de la demande de l’homme jeune et mettant à profit la théorie de l’homme sage, j’ai tenté de tracer ci-dessous, sous forme de charade, le cheminement de la démarche pour faire aujourd’hui de la saine politique.

mo’

Publicités