Les Orientaux auraient majoritairement une conception  biologique de l’histoire et les Occidentaux en auraient majoritairement une, géographique.

La force des premiers réside dans leur attachement à leurs diverses appartenances humaines, famille, tribu, nation, et celle des seconds réside dans leur attachement à un lieu, dénommé village, région, pays.

Leurs raisons respectives sont simples et relèvent de la lutte pour la vie : Les premiers doivent circuler pour trouver leur pitance et celles de leurs commensaux dans des lieux ou seul le ciel décide de la disponibilité de l’élément vital, l’eau, et les seconds se sont sédentarisés pour meubler les terres accueillantes ou ils ont élu domicile, et les exploiter. Dés lors, s’en éloigner représente pour eux une détresse, un malheur, un tourment, un bannissement attesté par le vocable qui désigne cet éloignement : l’exil, du latin ex-silium qui a le même sens.

Orientaux et Occidentaux ont donc, pour survivre, les mêmes préoccupations, contenues dans la sourate coranique N°106, intitulée Quraysh dans laquelle cette tribu est appelée à ‘’adorer le Dieu de la Kaaba qui les a nourris contre la faim et protégés contre la peur.’’

La faim et la peur ! Les deux grandes menaces contre la vie des hommes et des animaux ! Mais une précision doit être apportée pour garder à cette immense vérité de base sa force.

Les Peaux Rouges, d’origine asiatique, donc orientale, ont disparu en tant que tels, les Inuits du Grand Nord, de la même origine asiatique de même, et les Roms, originaires de l’Inde, sont devenus un épiphénomène anthropologique, au cœur d’une Europe archi-sédentarisée.

En Afrique, le nomadisme était la norme en bien des contrées et même un impératif catégorique pour la survie, les peuples devant parcourir d’immenses espaces fixés, avec troupeaux et bagages pour résoudre la charade de la vie en sautant d’un point d’eau à un herbage, d’un piton protégé à une rade ouverte. C’était avant l’arrivée des Occidentaux dont les états-majors militaires tracèrent de grandes lignes droites sur des cartes muettes, au gré de leurs rapines, comme des balafres dans une chair tendre, comme des saignées de seringueiros déguisés en missionnaires, en soldats et en civilisateurs ! Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant (Là ou ils sèment la désolation, ils prétextent la pacification)  aurait dit Tacite, l’historien latin.

En Afrique du Nord, terre de passage et bout d’un monde, le vent de l’Islam a soufflé et disséminé à son gré les premiers habitants, Berbères et Juifs d’Orient qui refusèrent dans un premier temps ses propositions. Franchissant les contreforts des sables du sud, les paisibles matelots du désert, dodinant sur leurs dromadaires impavides, battaient la mesure d’un temps paraissant figé. ‘’La caravane, lentement chemine; les hommes cramponnés à leur selle ne parlent plus. Bercée au pas égal et balancé de ta monture, tu t’abandonnes, mieux aimée, te laissant délicieusement pénétrer de l’universel embrasement…’’ (Théodore Monod)

Fusibles entre le Nord et le Sud, ils ont bien du mal, à  ce jour, à se faire à ces mœurs étranges des peuplades du nord et de la pluie qui ne bougent pas, comme de petits animaux aveugles, condamnés par cela à l’immobilisme et à une vie végétative. L’astreinte spatiale leur est difficile à comprendre et ils la vivent avec douleur, surtout lorsqu’elle leur est imposée au nom de lois qu’ils n’ont pas voulues, qu’ils n’ont pas votées et qu’ils refusent souvent d’appliquer.

L’homme a inventé l’agriculture et l’élevage pour devenir ainsi le producteur de sa nourriture dans des espaces qu’il s’approprie d’autorité. Et pour administrer cette étrange rapine, il produit des lois, des armes et des pouvoirs, interdisant accessoirement qu’on pense autrement, qu’on agisse autrement, qu’on se soustrait à la proposition de sédentarité. Et la science d’affirmer que la sédentarité est à la base de la civilisation, entendant que le nomadisme en est l’ennemi, paré des guenilles de la barbarie.

Partout à travers le monde, les nomades s’étonnent que la science et le pouvoir encouragent et exigent la sédentarité, qu’eux considèrent comme une assignation à résidence, le sac de la planète et le gâchis de ses ressources.

Dans un essai intitulé ‘’L’Homme Nomade’’ (Fayard, 2003), Jacques Attali, économiste, écrivain et haut fonctionnaire français, retrace l’histoire de l’humanité vue sous l’angle du nomadisme. Il rappelle tout d’abord que l’homme n’a été que brièvement sédentaire, au cours de sa déjà longue présence sur terre. Selon l’auteur, cette sédentarité est en train de muter à l’ère de la mondialisation. L’homme redevient nomade. D’autres manières, bien sûr. Diamétralement opposé à Ibn Khaldun qui prétendait que la sédentarité seule pouvait bâtir des empires, Jacques Attali cherche à montrer que l’homme nomade est une force d’innovation et de création à la source de tous les empires passés et présents, et notamment des Etats-Unis. De là, il déduit qu’une société qui se ferme aux mouvements de population est une société menacée de déclin. Les nouvelles technologies du voyage, réel et/ou virtuel, ouvrent selon lui des perspectives inouïes pour l’humanité. Parallèlement, l’hégémonie du dernier empire sédentaire, les Etats-Unis, s’achève et commence une lutte entre les trois forces nomades qui aspirent à le remplacer: le marché, la démocratie, et la foi. Jacques Attali montre comment cet affrontement bouleverse les enjeux éthiques, culturels, militaires et politiques de notre temps. Pour lui, c’est le nomadisme, la mobilité, qui est à l’origine de toutes les civilisations humaines «tout au long des cinq millénaires où l’agriculture a cru régner en maître, l’histoire n’a été qu’une succession de batailles menées par des peuples voyageurs contre d’autres, anciennement nomades, arrivés là peu avant eux et devenus les propriétaires jaloux d’une terre prise à d’autres ».

« La sédentarité n’est qu’une brève parenthèse de l’histoire humaine. Durant l’essentiel de son aventure, l’homme a été façonné par le nomadisme… »

« Contrairement à ce que laisse croire l’histoire telle que la racontent les sédentaires, il n’a pas fallu attendre l’agriculture pour que débute la civilisation. Au contraire, c’est pendant des centaines de millénaires nomades qu’ont été faites les principales innovations dont les sédentaires se sont ensuite servis : le feu, les rites, les vêtements, la chasse, les outils, l’art, les langues, la musique, la peinture, la sculpture, le calcul, le péché, l’éthique, l’arc, le commerce, les marchés, la loi, le bateau, la métallurgie, la céramique, l’élevage et l‘écriture sont là bien avant que des nomades décident de s’établir paysans. Et ce sont d’autres nomades encore, un peu plus tard, qui inventeront l’équitation, la roue, Dieu, la démocratie, l’alphabet, le livre, la marine, entre bien d’autres choses encore ».

Jacques Attali propose ensuite de «faire revenir aux premiers rangs de l’Histoire ces acteurs jusqu’ici ignorés ou oubliés, peuples nomades bergers, marchands, cavaliers, créateurs, découvreurs et migrants, qui furent les inventeurs de ce qui fait encore le substrat de toutes les civilisations, du feu à l’art, de l’écriture à la métallurgie, de l’agriculture à la musique, de Dieu à la démocratie.»

Les empires, Babylonien, Assyrien, Perse, Grec, Carthaginois, Romain, Arabes, Turcs, Mongols, Wisigoths, comme les empires indiens d’Amérique et d’Afrique, tous ont été fondés par des nomades qui se sont ensuite sédentarisés.

Pourquoi en parler aujourd’hui ? Pour susciter un débat et ce débat est capital puisqu’il tente de comprendre dans quelle société nous serons appelés à vivre dans les décennies à venir. Quelles seront les transformations majeures qui marqueront les rapports internationaux ? Quel type de citoyen peuplera le monde ? Que vont devenir les notions de travail, d’identité, de mariage, de rapports aux enfants et même d’amour ? …

Pour Attali, si l’homme a été façonné par le nomadisme, il est en train de devenir voyageur. Des centaines de millions de personnes peuvent être considérées comme des nomades du travail, de la politique : immigrés, réfugiés, expatriés, « sans domicile fixe » et migrants de toutes sortes. Un milliard d’individus voyagent chaque année par plaisir ou par nécessité, des millions de nomades se déplacent chaque jour à l’intérieur de leurs pays pour exercer leur travail ou en chercher.

Imaginons les sociétés du futur : La délocalisation des entreprises va être le trait caractéristique dans les économies de l’avenir, elles seront organisées sur le modèle des troupes de théâtre qui se dispersent après la représentation. « La mondialisation finit par désarticuler les services publics les plus sédentaires ».

Les nations ne sont plus que des oasis se disputant le passage de trop rares caravanes, les solidarités géographiques ne fonctionnent plus, le pouvoir réel est hors du contrôle de la loi. Trop minoritaires pour y imposer la réduction de leurs charges, les élites quittent les pays où les impôts sont les plus élevés. Les partis politiques opposent ceux qui acceptent ces mouvements et ceux qui les refusent. Ce ne sont là que quelques-uns des phénomènes de la société internationale de demain.

Bien sûr, à ces «hyper nomades», il faudrait ajouter la cohorte des    «infra nomades » faite de miséreux qui représentent l’essentiel de l’humanité. « Ils seront traversés de toutes les violences, de toutes les fois, de toutes les espérances ». Pour Attali, les États-Unis sont le dernier empire sédentaire que l’histoire ait engendré. Il n’y aura pas de place pour un autre empire sédentaire.

Le 11 septembre 2001 est l’acte fondateur d’une nouvelle ère, celle « des guerres opposant des rebelles nomades à l’actuel empire ». En fait, l’empire américain est menacé par trois « empires nomades ». En plus de la foi, ce sont le marché et la démocratie. Si l’auteur ne dit rien sur la façon  dont se déroulera la bataille, il est par contre certain sur la façon dont elle va se terminer : c’est une nouvelle civilisation qui naîtra du chaos, «faite de résidus glorieux de l’empire en déclin et des valeurs nouvelles, prises aux nouveaux nomades : le monde de demain sera à la fois démocrate, religieux et marchand. A la fois nomade et sédentaire ». Une sorte de démocratie «transhumaine» à l’échelle planétaire … «se dessinera alors, au-delà d’immenses désordres comme la promesse d’un métissage planétaire, d’une Terre hospitalière à tous les voyageurs de la vie »

D’après la critique de Abdelaziz Mouride dans le quotidien marocain | LE MATIN : http://www.lematin.ma/Actualite/Journal/Article.asp?idr=115&id=104073
 

Sitting Bull, chef de tribu sioux qui vécut dans le dernier quart du XIXème siècle, fut un des principaux amérindiens résistants face à l’armée américaine. Il se distingua par son rôle dans les guerres indiennes et plus particulièrement la bataille de Little Big Horn ou fut tué le légendaire général Custer. Ce chef prononça un discours passé à la postérité pour expliquer l’incompatibilité totale entre les modes de vie sédentaire des Blancs et le nomadisme des Amérindiens : ‘’Assez étrangement, les hommes blancs ont dans l’idée de cultiver le sol et l’amour de posséder est chez eux une maladie. Ces gens-là ont établi beaucoup de règles que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour leur propre usage et se barricadent contre leurs voisins ; ils la défigurent avec leurs constructions et leurs ordures. Cette nation est pareille à un torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage. Nous ne pouvons vivre côte à côte.’

À la fois partout et nulle part chez lui, cet exilé de soi-même a toujours déplacé son centre d’un point de la planète à l’autre, ne se résolvant pas à préférer ou à choisir. C’est l’écrivain des fuites – par vocation un déraciné, un sans-abri aux dimensions de la planète, il préfère le hasard des voyages et des déplacements à la trop rassurante routine d’une patrie, surtout quand celle-ci déploie ses drapeaux, ses armes. Pour Le Clézio, seul le monde entier est à l’échelle d’une Terra amata. (Dominique Bona, Le Figaro, 09/10/2008)

Dans L’Extase matérielle, il écrit cette phrase qui pourrait servir de devise au nomade, cet an-archiste : »Les principes, les systèmes sont des armes pour lutter contre la vie. » 

Journaliste et écrivain qui répugne à communiquer les éléments de sa biographie… Alors voici plutôt la présentation de son livre ‘’La tentation des dehors’’,  Petit traité d’ontologie nomade (Ellipses Editions Marketing) ‘’Penser en connexion avec le Dehors n’est pas le fort de l’Occident. Assumer le mouvement non plus. L’heure est pourtant, plus que jamais, à une réévaluation de notre vieille Raison humaniste. L’organisation rationnelle qui conduit à Auschwitz et au génocide industriel ; la démarche rationnelle, sous le nom de sciences, qui conduit à la promesse de destruction totale, Hiroshima ; la dynamique des masses enfin qui opère un retournement complet de l’esprit des Lumières : à partir de ces trois niveaux de rupture, l’ouvrage propose une sortie hors de l’anthropocentrisme ethnocide de notre civilisation en questionnant l’altérité radicale des cultures aborigènes, en ménageant une rencontre philosophique, poétique et existentielle avec le monde et en suivant des itinéraires buissonniers.

 »Après le deuil de la Raison triomphante, peut-être le temps est-il venu en effet de prendre le parti de la vague et du vent.’’

Jean Malaurie, ethno-historien français, le Hoggar algérien et le Groenland n’ont pas de secret pour lui. Il affirme : ‘’Il est urgent de réveiller le nomade que chacun porte en soi. C’est le devoir de l’historien, de l’ethnologue, du philosophe, d’en finir avec le temps des colloques, de sortir de ses musées et de ses bibliothèques pour aider l’homme à se découvrir un autre lui-même dans ces « vrais » voyages que sous-tend son imaginaire. »

Théodore MONOD est un scientifique naturaliste, explorateur, érudit et humaniste français, spécialiste dont bon nombre des 1 200 publications constituent des œuvres de référence. Sa conception du voyage est une leçon de vie : la connaissance de l’autre suppose un véritable effort de tolérance et d’ouverture d’esprit. Sa conviction est que l’histoire humaine, c’est celle d’une espèce qui a peu à peu pris le pas sur les autres. L’outil, la maîtrise le feu, l’exploration, la conquête et la science l’ont fait progresser et même atteindre la certitude d’être le roi de la création. Pourtant, dit Monod, cette histoire peut prendre fin avec le déséquilibre du rapport avec la nature, en s’engageant dans l’aventure criminelle et folle du nucléaire. L’homme démontre lamentablement son incapacité à dépasser en lui la pulsion de violence et de mort. Alors oui, clame-t-il, l’aventure humaine peut échouer.

http://www.routard.com/mag_dossiers/id_dm/13/ordre/3.htm

Jusqu’à sa mort, ce religieux mystique qui se destinait à l’église est resté fidèle à son diocèse, le plus beau de tous, le désert : ‘’Le désert est beau parce qu’il est propre et ne ment pas’’. Dans ces sables infinis et silencieux, il se libère de sa contingence humaine, il ne veut plus se voir inclus parmi les possédés car ‘’Nous sommes possédés par nos possessions.’’ Optimiste, il pense qu’aujourd’hui, la chose la mieux partagée du monde est la lassitude éprouvée face à la pensée conjecturale et inutile qui a peu à peu remplacé la foi ‘’ Nous désirons tous ouvrir le cercle de la pensée pour arrêter sa ronde stérile’’. Homme de foi, certes, il le fut, mais d’une lucidité totale, refusant tout accommodement de confort : ‘’La nature n’est ni morale ni immorale, elle est radieusement, glorieusement, amorale’’. Ses amis et ses compagnons de méharées lui ont souvent dit qu’il était l’archétype du bon musulman, et demandé pourquoi il ne se convertissait pas à l’Islam, ce à quoi le gnostique pacifique … répondait par un sourire muet … Il est parti pour toujours à 98 ans, au retour d’une dernière promenade au Sahara à … 94 ans… âge auquel il perdit la vue. Son handicap ne l’empêcha nullement de continuer à marcher. Marcher contre toutes les folies des hommes : la violence, la bêtise, l’injustice, l’alcool, le tabac et sa plus grande terreur, l’arme nucléaire … : ‘’L’arme nucléaire, c’est la fin acceptée de l’humanité.’’

Cet homme de lettres Saoudien-Irakien qui a changé d’adresses et de nationalités tout au long de sa vie, avant de la finir en apatride, a particulièrement bien rendu la désintégration de l’âme nomade astreinte à la sédentarité. Sa propre vie en est l’illustration et il y a accumulé les paradoxes ridicules d’une civilisation empruntée. Devant recevoir au Caire le Grand Prix du Roman Arabe pour Les Cités de sel (en 5 tomes : Errance, Le Ravin, Musique de la nuit et du jour, Le Déraciné, La campagne de la déperdition) on ne lui délivra qu’un permis de quelques jours de validité, croyant le punir, alors qu’involontairement cette loufoquerie lui fut un hommage particulièrement opportun.

Explorateur et écrivain britannique, Wilfred THESIGER est connu pour ses descriptions des peuples nomades africains et asiatiques. Après la guerre, il prend conscience que le splendide monde des nomades va disparaître, et décide de consacrer entièrement sa vie à sauver leur mémoire de l’oubli. Son œuvre la plus connue est Le Désert des Déserts.

Voici une de ses grandes phrases : « L’effet à long terme de la culture américaine telle qu’elle s’insinue dans le moindre recoin de tous les déserts, vallées et montagnes du monde sera la fin des civilisations. Notre avarice extraordinaire pour les possessions matérielles, les manières dont nous nourrissons cette avarice, le manque d’équilibre de nos vies, et notre arrogance culturelle amènera à notre perte d’ici un siècle à moins que nous apprenions à nous arrêter et à penser. Mais peut-être est-il déjà trop tard ? »

mo’

 
 
 
 
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