Le Savoir – serpent impossible

& L’Harmonie – triangle impossible

Conscient des dangers que court mon avenir, je poursuis ma recherche naïve d’une modernité saine et d’un futur viable et motivant. Je  ne suis pas dupe de la part de déterminisme qui plombe mes velléités, je crains l’étroitesse de mes marges de manœuvre, je reste donc prudent quant à l’étendue de ma liberté.

La ‘’fe de mis mayores’’ chère à Machado m’a nourri du lait de sa généreuse mamelle et j’en ai retenu, je crois, quelques éléments nutritifs … J’ai lu et relu les enseignements de ces ancêtres, j’ai osé penser que j’avais presque compris, que j’avais lu presque tous les livres et j’ai fini par être jaloux des simples d’esprits qui ignorent la tortuosité, car le royaume des cieux leur appartient, même si des siècles durant, une fâcheuse traduction des paroles du Christ  a fait y voir une glorification de la bêtise !

Ayant épuisé la nostalgie, épuisé par la futurologie, j’ai conclu ‘’foin des élucubrations plus ou moins habiles, du matérialisme débridé et des chapelles qui n’ont d’ardents  que les cierges de leurs thuriféraires’’ ! J’ai regardé avec tendresse Sisyphe ahaner à flanc de montagne, derrière cette roche qui roulera et roulera encore jusqu’à la fin des temps. Que fait-il donc là, le fils d’Eole, dieu du vent ? Pourquoi cette tâche absurde ?

Pour avoir osé dénoncer Zeus comme responsable de l’enlèvement d’une jeune fille, Sisyphe, a été condamné à faire rouler éternellement, un rocher jusqu’en haut d’une colline dont il redescend chaque fois. Ce travail symbolise le travail inutile et l’absurdité du fait de vouloir donner un sens à la vie alors que la mort est inévitable ; alors que l’achèvement de quelque action que ce soit est impossible.

Un des ‘’encadrants’’ de ma jeunesse, Albert Camus, a bien développé en moi « un humanisme fondé sur la prise de conscience de l’absurdité de la condition humaine mais aussi sur la révolte comme réponse à l’absurde, révolte qui conduit à l’action et donne un sens au monde et à l’existence, et alors naît la joie étrange qui aide à vivre et mourir »

Il m’a poussé à refuser le suicide grâce à ma capacité de dire non, alors que le philosophe Alain m’avait déjà fait remarquer que le signe du oui est d’un homme qui s’endort; alors qu’au contraire, le réveil fait secouer la tête et dire non, ce qui revient à dire tout simplement que ‘’penser, c’est dire non’’.

Nombre de mes maîtres me montrèrent que la révolte est le seul moyen de vivre sa vie dans un monde absurde. Cette révolte est plus importante en elle-même que dans les causes. Camus, encore lui, propose d’adopter une théorie de l’engagement passionné et conscient qui soit compatible avec le climat politique de son temps.

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste … Ce sont des jeux … Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. » Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

Faisant mon chemin, je vis au bout de l’impasse, assis par terre, seize personnes que j’identifiais tour à tour, avant de prendre conscience qu’elles partageaient toutes, la particularité de s’être donné la mort. Beaux esprits et lumières de leurs temps et de leurs espaces, elles se sont toutes mises en panne de la vie, le jour ou, pour une raison ou une autre, elles se sont aperçu qu’elles ne pouvaient plus, par choix ou par possibilité, construire ‘’du’’ futur. Il y a là 4 romanciers, 3 chefs d’états, 3 philosophes, 2 artistes, 2 poètes, 1 clown et 1 cuisinier. Je vous les présente, en rappelant une de leurs phrases célèbres :

Hannibal, IIème siècle AC, général et homme d’État carthaginois, surnommé ‘’le père de la stratégie’’ et auquel son chef de cavalerie, Maharbal fit cette magnifique remarque : ‘’Tu sais vaincre, Hannibal ; tu ne sais pas profiter de la victoire’’. Fait prisonnier, plutôt que de tomber entre les mains de ses ennemis, il se donne la mort par absorption de poison qu’il portait toujours avec lui.

« Nous trouverons un chemin… ou nous en créerons un. »

Gérard de Nerval, XIXème, pur génie de la poésie française, sombra dans la folie et mit fin à ses jours en se pendant pour, dit Baudelaire, ‘’délier son âme dans la rue la plus noire qu’il put trouver’’. Jolie allusion à l’aliénation.

« L’expérience de chacun est le trésor de tous. »

Le Roi Louis II de Bavière, XIXème, piètre politique, fut écarté du pouvoir pour cause de démence. Il eut une mort aussi incroyable que sa vie : Se promenant un soir au bord du lac de Sternberg en compagnie de son psychiatre, il assassina celui-ci et entra tranquillement dans l’eau dans laquelle ‘’il marcha’’ jusqu’à mourir.

« Meitcoast Ettal » (1)

Vincent van Gogh, XIXème, peintre hollandais de génie, épileptique,  schizophrène, syphilitique, mal entendant, malvoyant, alcoolique et drogué, ne réussit à vendre, durant toute sa vie qu’un seul tableau et se ‘’tire une balle’’ en pleine poitrine à … 37 ans  … (2)

« Je prends tous les jours le remède que l’incomparable Dickens prescrit contre le suicide. Cela consiste en un verre de vin, un morceau de pain et du fromage, et une pipe de tabac. »

Adolf Hitler, XXème siècle, archétype du mal, issu de la médiocrité la plus totale avant de s’envoler, sous la conjugaison d’une infinité de facteurs, vers les cimes du pouvoir mondial. Il se donne la mort d’une balle dans la bouche, cette bouche de laquelle étaient sortis les discours qui menèrent le monde entier à l’horreur et la dégénérescence.

« A toutes les époques révolutionnaires, les événements ont été produits non par les mots écrits, mais par les mots parlés. »

Ernest Hemingway, XXème siècle, un des écrivains les plus influents du siècle dernier, chantre de la vie, diminué physiquement et mentalement, se suicide d’un coup de fusil.

« Le monde est un endroit magnifique pour lequel il vaut la peine de se battre. »

Yvan Le Louan, dit Chaval, XXème siècle, dessinateur humoristique des années 60, devenu neurasthénique après la mort de sa femme, finit par se suicider au gaz.

« Un au-delà ? Pourquoi pas ? Pourquoi les morts ne vivraient-ils pas ? Les vivants meurent bien. »

Yukio Mishima, XXème siècle, écrivain japonais fut idolâtre de la tradition japonaise. Son immense talent, sa vie privée trouble, son culte de l’esthétique corporelle ne l’ont pas empêché de se donner la mort par seppuku (un hara-kiri rituel consistant en une éventration …)

« Une trop longue souffrance rend stupide, mais celui que la souffrance a rendu stupide peut encore connaître la joie. »

Henry de Montherlant, XXème siècle, dramaturge français. Son adoration des vertus antiques, du courage et de la beauté physique le poussèrent, lorsqu’il devint aveugle, à se suicider par poison et revolver.

« Si tu te résous toi-même, le problème du monde est résolu »

Romain Gary, XXème siècle, magnifique romancier auquel tout réussit dans la vie : ses obligations militaires, sa vie personnelle, sa haute morale, l’admiration de tous et son art, mais il n’accepta jamais de vieillir. Il se suicide à 66 ans.

« Je suis incapable de vieillir, j’ai fait un pacte avec ce monsieur là-haut, … aux termes duquel je ne vieillirai jamais. »

Arthur Koestler, XXème siècle, l’auteur du Zéro et de l’Infini, de Spartacus et de La Treizième Tribu, défenseur acharné de plusieurs causes dont l’euthanasie,  se donna la mort avec son épouse, par surdose de médicaments.

« La véritable création commence ou finit le langage »

Bruno Bettelheim, XXème siècle,  psychanalyste américain, pionnier de la recherche sur l’autisme et spécialiste des psychoses infantiles, se donne la mort après avoir perdu sa femme.

« Les parents ne doivent pas s’adonner à créer l’enfant qu’ils voudraient avoir, mais au contraire l’aider à devenir ce qu’il est en puissance, à épanouir ses potentialités. »

Achille Zavatta, XXème siècle, clown, homme de cirque, artiste de cinéma, acrobate, dompteur et musicien, ne peut supporter l’inaction à laquelle le condamne la maladie et se donne la mort .

http://www.ina.fr/audio/PHD99271047/achille-zavatta.fr.html

Gilles Deleuze, XXème siècle,  philosophe-clé de ce siècle, admiré par ses pairs et applaudit par une cohorte de disciples, métaphysicien sérieux, ne supporta pas la maladie et se donna la mort.

« Ce sont les organismes qui meurent, pas la vie »

André Gorz, XXème siècle, philosophe et journaliste français, un des ténors de la presse française digne d’intérêt, se suicide avec sa femme atteinte d’une grave maladie.

«La découverte avec toi de l’amour allait enfin m’amener à vouloir exister…»

Bernard Loiseau, XXIème siècle, cuisinier de génie au fait de sa gloire ne supporta pas la critique qui prétendait qu’il s’était endormi sur ses lauriers, il se donna la mort à 52 ans.

« Moi, je suis chef d’orchestre, et de mes cuisines il ne sort que du Loiseau »

(1) Anagramme approximatif de la déclaration apocryphe de Louis XIV : L’Etat c’est moi … Ettal est le nom du village voisin du fabuleux Château de Linderhof.

(2) Chacune de ses œuvres est aujourd’hui vendue à plusieurs dizaines de millions d’Euros…

Toutes ces âmes ont renoncé à vivre, ont déclaré forfait dans la course vers l’avenir, nous privant des fruits de leurs intelligences. Je  présente ici ces condoléances que dans certaines hautes cultures, on présente au chef de l’état à l’occasion d’un décès, car on estime que, symbolisant tout le peuple, c’est lui qui doit les recevoir…

http://www.youtube.com/watch?v=SfeEYWHzBC0&feature=related

Mais l’Inuit du Grand Nord qui, un beau matin, décide de s’éloigner des autres, sans intention de retour, pour trouver la mort par engourdissement et soulager sa tribu de la charge qu’il représente pour elle dans ce milieu extrême, se suicide-t-il ? Écoutons le discours de la ’’vieille’’ dame du célèbre film Inuk qui justement a demandé qu’on la conduise à l’écart pour ’’mourir’’ en paix.

Ainsi font également les éléphants, les cétacés et d’autres espèces qui pratiquent le ‘’suicide écologique’’ …

Poursuivant mon errance à la recherche d’un futur, je vois un autre aréopage, composé également de 16 membres, tous volubiles mais ou prédominent le Savoir et l’Harmonie. Einstein, en ce jour de son 72ème anniversaire, tire  la  langue  à  un  journaliste  pour  marquer sa liberté de pensée. Gandhi lui, pendant qu’il énonce ses vérités profondes, file du bon coton sur son rouet de la liberté … Chacun  ici s’affaire, réfléchis, suppute, suppose, propose, expose car chacun est adjudicataire d’une part de la sous-traitance du marché éternel de la fabrication de l’avenir. Ils sont tous polyvalents, philosophes et poètes ou scientifiques ou politiciens ou cinéastes. Certains viennent du Nord, d’autres du Sud, de l’Est ou de l’Ouest. Certains ont déjà livré leurs œuvres et rejoint la maison mère : les cieux ou l’éternité. D’autres luttent encore, enseignent, donnent à voir, mais tous ont versé leur écot à cette gigantesque souscription pour l’érection d’un avenir.

Je les présente, chacun avec une – et pour les plus bavards avec plusieurs- citation(s)

Djalal al-Dîn Rûmi
1210- 1273
Ecrivain et mystique persan

’’Le passé et le futur n’existent qu’en relation avec toi ; tous deux ne sont qu’un, c’est toi qui penses qu’ils sont deux.’’

Blaise Pascal
1623-1662
Philosophe et mathématicien français

’’Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin.’’

Honoré de Balzac
1799-1850
Romancier français

’’Les vieillards sont assez enclins à doter de leurs chagrins l’avenir des jeunes gens.’’

Mohandas Gandhi
Homme politique et philosophe indien
1869-1948

’’Tout ce que tu feras sera dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses.’’

’’Il faut être fier d’avoir hérité de tout ce que le passé avait de meilleur et de plus noble. Il ne faut pas souiller son patrimoine en multipliant les erreurs passées.’’

Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ”

Albert Einstein
1879-1955
Physicien allemand
« La manière de penser qui a généré un problème ne pourra jamais le résoudre »

’’En apparence, la vie n’a aucun sens, et pourtant, il est impossible qu’il n’y en ait pas un !’’

’’Je ne pense jamais au futur. Il vient bien assez tôt.’’

’’ Inventer, c’est penser à côté.’’

’’Un problème sans solution est un problème mal posé.’’

’’La distinction entre le passé, le présent, le futur n’est qu’une illusion, aussi tenace soit-elle.’’

’’Une personne qui n’a jamais commis d’erreurs n’a jamais tenté d’innover.’’

Jean Rostand
1894-1977
Biologiste français

’’Je me sens très optimiste quant à l’avenir du pessimisme.’’ In Carnet d’un biologiste

Georges Bernanos
1888-1948
Ecrivain français

’’L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait.’’ In La liberté pour quoi faire

Antoine de Saint-Exupéry
1900-1944
Ecrivain & aviateur français

’’L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre.’’  

Erich Fromm
1900-1980
Psychanalyste américain

’’Le danger dans le passé était que les hommes deviennent des esclaves. Le danger dans le futur est qu’ils deviennent des robots.’’

Jean-Paul Sartre
1905-1980
Philosophe et écrivain français

’’Une vie, c’est fait avec l’avenir, comme les corps sont faits avec du vide.’’ In Pensées sur la religion

Peter Drucker
1909-2005
Théoricien du marketing américain,
’’Inventeur’’ du métier de consultant.

’’La meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de le créer.’’

Denis de Rougemont
1906-1985
Ecrivain suisse

’’La décadence d’une société commence quand l’homme se demande : « Que va-t-il arriver ? » au lieu de se demander : « Que puis-je faire ? ».’’

Théodore Levitt
1925-2006
Historien et sociologue américain

’’Le futur appartient à ceux qui voient les possibilités avant qu’elles ne deviennent évidentes.’’

Alvin Toffler
1928
Futurologue américain

’’L’illettré du futur ne sera pas celui qui ne sait pas lire. Ce sera celui qui ne sait pas comment apprendre.’’

Roman Polanski
1933
Cinéaste franco-polonais

’’Il est aussi absurde de regretter le passé que d’organiser l’avenir.’’

Massa Makan Diabaté
1938-1988
Ecrivain malien

’’Vivre, c’est s’endetter envers l’avenir.’’

Et je ne parle même pas des professionnels parmi ces ’’faiseurs de futur’’, les religieux notamment qui, dans leur écrasante majorité, considèrent, à juste titre, qu’il s’agit là de la plus noble de leurs missions.

Il est vrai que l’urgence est criante :

–         L’homme le plus puissant du monde pendant presque deux décennies a été sommé de conter par le menu, devant tout le peuple qu’il a dirigé, ses jeux érotiques avec une jeune stagiaire de ses services,

–         un frêle blondinet, bidouilleur de génie, a fait trembler tous les états du monde en publiant d’innombrables documents classés TOP SECRET,

–         le successeur d’Hannibal a été surpris, dans l’avion dans lequel il fuyait son pays, se faisant houspiller par son acariâtre épouse qui lui reprochait, elle la shampouineuse arrivée au sommet du pouvoir, d’entraver ses desseins !…

–         le patron de la plus haute institution financière internationale est interpelé à bord d’un avion comme un voyou banlieusard, pour agression sexuelle sur une jeune employée d’hôtel,

–         un pharaon vient de voir sa fortune de plusieurs dizaines de milliards de dollars gelée à travers le monde sur décision de justice,

–         des banques et des entreprises hors gabarit s’écroulent comme des châteaux de cartes et leurs dirigeants sont poursuivis comme de vulgaires chapardeurs,

–         de jeunes dégourdi(e)s font danser les puissants comme des marionnettes, en tapotant sur des claviers, du bout de leurs doigts, barricadés derrières des protections juridiques étanches,

–         etc. etc.

Tout cela prouve-t-il une avancée de la démocratie et de la justice ? A chacun de se faire une opinion, mais une chose est sûre : les temps ont changé et l’imperméabilité entre les diverses strates des sociétés prend l’eau et n’est plus guère qu’illusoire. Quelques hiboux graves nous aident à décrypter les signes, chacun à sa manière et avec plus ou moins de bonheur.

Il nous faut maintenant dire à la petite fille de Li Po http://fr.wikipedia.org/wiki/Li_Bai ou est le chemin, au Petit Prince de Saint-Exupéry http://www.matiere-esprit-science.com/pages/breves/petit-prince.htm ou est l’amour et le savoir, dire aux jeunes blogueurs comment sortir dans l’espace et dire à tous ceux qui vont vers la vie, deux ou trois choses utiles…

Le saurais-je ? Quelle prétention ! Je réponds déjà que ce n’est pas le cas. Par contre, je crois savoir comment il faut s’équiper pour réussir sa promenade ici-bas.

Je le dirai la semaine prochaine…

mo’   

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