Elansarimus n’est pas le nom d’un nuage, ou alors du type Nimbus.  Elansarimus est l’adresse cyberspatiale – autant dire céleste, de mon très noble ami, le Sieur Mustapha El Ansari, grand météorologue devant l’Eternel, connu surtout comme artiste peintre atypique.

N’aimant pas l’affèterie des fausses légendes, des distorsions imposées à la réalité pour la couler dans un moule arrangeant ou flatteur, j’affirme qu’Elansarimus le Magnifique, enfant de la belle El Jadida, ne s’est pas fourvoyé dans la météo alors qu’une irrépressible force l’attirait vers la peinture, et j’affirme même qu’il fut un excellent météorologue. Le dessin industriel a constitué l’un des fondements de sa formation, et l’a conduit à la cartographie météo, ces courbes dessinées avec une précision chirurgicale appelées poétiquement isobares ou isohypses. Ses cartes ont toujours été appréciées par les utilisateurs, les navigateurs du ciel, ceux pour qui, précisément, les nuages et les courants d’air sont les pions d’un immense Jeu de Go. Lui, vit accroché aux premiers et utilise les techniques des seconds pour chanter ad vitam aeternam sa liberté, liberté chérie.

Peintre, il le devint comme on aborde un stade métamorphique, sous l’influence conjuguée d’une exubérante nature de ’’fou de la vie’’ et d’un environnement de fracture des temps et des mœurs. Las de s’entendre dire qu’il n’était pas sage alors que lui pensait être philosophe, il a décidé de faire part de sa démarche en écrivant, non pas avec les formules rêches des ’’amoureux de la sagesse’’, mais avec des formes et des couleurs, comme l’enfant qu’il est fier de n’avoir jamais cessé d’être.

Je l’ai connu au lendemain de ses épousailles, sérieux comme Tom Sawyer, faisant des efforts gigantesques pour ne pas pouffer de rire à tout bout de champ. Il me fallut bien peu de temps pour démasquer son énorme appétit de vivre, de rire et de faire rire. Il a toujours été Maître ès parler marocain populaire, cette langue merveilleuse de truculence, pleine de sous-entendus, de vannes, d’absurdités, de traits forcés et de comparaisons tarabiscotées. Incapable de rester sérieux plus d’un quart d’heure, en quelque circonstance que ce soit, il ne se tait que pour rechercher sa prochaine clownerie pour amuser les autres et lui-même, pour peaufiner le propos pied-de-nez à la logique et à la convention.

Ses dires et ses faits sont de la même eau : Vous avez rendez-vous avec lui à 11 heures, il vous avertit qu’il ne peut honorer son engagement et vous apprenez le lendemain qu’il est au Canada ou il accompagne un ami. Et si vous ne faites attention lorsqu’il vous propose de vous raccompagner chez vous, priez fort pour ne pas vous retrouver à 3 heures du matin chez un de ses improbables amis, qui vit dans une cabane, au fond du bosquet des alentours d’El Jadida. Il a sillonné ainsi le monde, au hasard de ses lubies, au gré de ses envies, de ses coups de cœur, toujours à la limite du danger, ’’intranquille’’, inquiétant ses proches et se moquant des autres. Pas l’ombre de la méchanceté chez lui, il est juste un peu … spécial, et ’’au demeurant, le meilleur ami du monde’’.

Voici, à titre d’exemple, un des hauts faits de sa geste, celui pour lequel il garde une tendresse particulière :

Jeune et fringant ingénieur, baignant dans un patriotisme de bon aloi, il était adoré par ses collègues de la météo. Allergique par principe à toute hiérarchie, il eut à s’opposer à la Direction Générale de la Météorologie Nationale pour défendre les droits syndicaux des agents de son service. Le chef menant la révolte de ses subordonnés ! Ca en jette, n’est-ce pas ? C’est tout lui ! C’était en 1971, alors ce qui devait arriver, arriva : il fut contraint de partager les impressions de Musset  dans son poème ’’Le mie Prigioni’’ (Mes prisons) :

On dit :   »Triste comme la porte
D’une prison. »
Et je crois, le diable m’emporte !
Qu’on a raison
.

Ben oui ! Il est coffré purement et simplement. Démoli pour autant ? Affecté, même ? Vous galéjez ! Il prend ces vacances inespérées dans un magnifique loft des alentours de la grand’ ville avec 10 autres cadres, météorologistes et aiguilleurs du ciel. Ils y partagèrent l’espace, le gite et le couvert de Messire Ould Lamdina, Arsène Lupin version locale, considéré comme le plus grand cambrioleur de Casablanca à l’époque, et qui était un personnage que tout le monde trouvait fort sympathique. Il y avait là également des petits mammifères rongeurs tout heureux d’être si peu craints et d’être assis parmi les prisonniers et leurs gardiens bonshommes, autour d’Ould Lamdina et d’Elansarimus contant leurs aventures, réels ou imaginaires, dans un inénarrable pathos rabelaisien, avec, comme décor olfactif de fond, les fragrances de latrines particulièrement négligées…

Lorsqu’il ressortit de prison, notre météorologue avait gagné en prestige auprès de tous. Sa libération fut une scène d’anthologie car il fut traité comme un héros par tous, au point que ses accusateurs d’hier, voulant récupérer sa gloire, obtinrent qu’il fût … décoré !

Mais au-delà du paraître et de la pudeur, Elansarimus fut profondément blessé et il a appris, à l’occasion de cette mésaventure, ce qu’il me confia bien plus tard :

–         Je n’oublierai jamais que j’ai été incarcéré injustement, juste pour avoir voulu défendre mon prochain, mais cela m’a permis de comprendre que les deux choses les plus précieuses au monde, ce sont la liberté d’une part et le contentement de ce que Dieu m’a donné, d’autre part. Le soir où j’ai été arrêté, je rentrais tranquillement chez moi, fourbu mais heureux d’avoir accompli mon travail…

Il a mal à son être. L’envie d’une liberté sans entrave l’anime. Il saisit une plume, un pinceau et se met à tracer frénétiquement sur des pages blanches, des courbes et des traits qui ne sont plus les signes cartographiques de la navigation aérienne, tout au moins … plus les mêmes. Le cap est maintenant le bonheur par l’amour, le rêve, l’évasion, le beau, le plaisir, la joie de donner. Il fait de son habitation un vaste hall d’exposition ou ses amis se rendent pour décrocher en toute simplicité un ou deux tableaux et s’en aller, en payant d’un généreux merci, d’une rigolade ou, pour les chefs-d’œuvre exceptionnels, d’une libation à l’ombre de quelque accueillant moucharabieh…

Jusqu’au temps ou sa tignasse de lion se mit à s’argenter pendant que son front se dégarnissait, le temps où ses enfants grandissants se mirent à lui demander du temps, le temps où ses rotules par trop sollicitées, se mirent à lui demander grâce. Il rabattit alors définitivement toute sa truculence vers ces voies d’expression colorée : la toile, le pinceau et les tubes de couleurs.

Un lien subtil existe entre les deux métiers qu’a exercés ce nautonier folichon : la cartographie météorologique et la peinture. Tous deux sont produits de réflexion pure, d’imagination, d’anticipation et génèrent de la poésie et tous deux sont des industries du voyage. Le rêve, la mathématique et la physique sont indissociables. Elansarimus le sait, le sent depuis toujours. En fait depuis le jour ou, en culottes courtes, il avait remporté le premier prix de construction de châteaux de sable, non pas en Espagne comme son parent Don Quichotte mais sur la magnifique plage d’El Jadida. Il se rappelle avec une larmichette de fierté que ses parents, depuis, ne doutèrent plus guère de son génie.

La peinture est sa vraie langue et il est sincèrement choqué lorsqu’on veut l’enfermer dans un genre. Il revendique le droit à tous les genres, à tous les styles sans exception. Qu’on le laisse penser, dire et faire ce qu’il veut puisqu’il n’agresse personne, à aucun plan et ne demande rien à personne, non plus !

Il refuse la catégorisation comme un animal se cabre au portillon de la cage, ou de l’abattoir. Il risque d’y perdre la liberté, donc la vie. Est-il sous l’influence de Miró ? Dali ? Tapiés ? Gharbaoui ? Belkahia ?  Voire Chaïbia ici et là ? Oui, et de bien d’autres encore, mais ne comptez pas sur lui pour dire en quoi et pourquoi, car dés le tableau suivant, il ferait mentir votre belle analyse toute fraîche. Elansarimus ne marchande pas sa liberté. Il la veut entière, crue, partout, tout le temps.

Pourquoi la peinture abstraite alors que le dessin et la précision sont sa spécialité d’origine ? Je vous le donne en mille ! – Par pudeur , dit-il ! Voici son explication, qui vaut son pesant d’or :

  •  »S’il est très facile et normal de gloser sur le sens ou le titre d’un tableau figuratif, l’abstraction, elle, préserve la magie de la création et empêche de sombrer dans le mauvais goût ou même le ridicule. »

Soit ! Mais est-ce bien digne du magnifique destrier des haras d’El Jadida, beau, féroce concernant sa liberté,  et fier de sa gouaille, de son originalité et de son humour ? – Ne vous impatientez pas, voici :

  •  »Chaque nouvelle œuvre est une œuvre de séduction. L’aborder est un peu un tâtonnement et moi, je suis tout à fait incapable de rien prévoir en la matière ! Cela ne m’empêche nullement d’y aller gaiement !… »

Il est assurément plus à l’aise dans le mode séduction, plaisir et bonheur que dans celui de l’intellect et des constructions dialectiques compliquées.

’’Au diable la recherche du sens, l’artiste qui veut vous toucher ou vous faire réfléchir ou vous indigner ! Je ne suis pas un sismographe de l’âme ! Je ne comprends pas plus les choses de la vie que quiconque autre ! Je n’ai pas de message à délivrer car l’art et la vie sont radicalement séparés.’’ M. El Ansari. A-t-on jamais vu artiste plus humble ?

2010. La crise économique mondiale bat son plein et de grandes menaces sanitaires se liguent pour multiplier à l’infini des drames personnels. Elansarimus n’y échappe pas et il le vit très mal. Non pas qu’il n’ait pas la force et la patience de le faire – il est extrêmement frugal et se contente de sa part, mais une terrible déception le blesse au plus profond : certains compagnons de route, amis d’hier devenus puissants, proches considérés comme des sœurs et des frères se dérobent et s’inscrivent pour lui aux abonnés absents… Il déprime… Mais eux, les coupables, qui l’ont ignoré dans ces moments délicats, doivent le regretter à ce jour car cet homme, incapable de feindre, de cacher, de taire, ses erreurs comme celles des autres, les dénonce ouvertement et les balance avec une facilité  confondante.

Il théâtralise ses différends avec le monde des hommes – la lâcheté de l’ami indélicat, avec la politique – Baghdâd sous les décombres et aussi avec le coquin de sort – Cataclysme …

Alors que son esprit retourne flotter dans les éthers qui lui sont si familiers, son corps se jette éperdument dans les tracas bien réels et prosaïques des expositions.

Il travaille, sans relâche, il peint, il expose, il convainc, il courtise, il séduit, inlassable et passionné, et semble d’ailleurs retourner à une espèce d’atomisme pré-socratique, à la Démocrite. Le monde est un immense jeu de Lego dont les éléments sont éternels mais les agrégations fortuites et éphémères. Son allergie de principe à la philosophie ne serait-elle pas, dés lors,  une coquetterie?

Le plus prestigieux disciple de Démocrite, Epicure, n’a jamais été le chantre de la jouissance sans entrave  – comme le prêterait à croire une fausse lecture ou une culture approximative – mais par contre il a défendu, comme clef du bonheur, une vie simple et même austère, la patience face à la douleur et l’acceptation de l’issue fatale de toute vie. Il a conseillé de se détourner de la vie publique et de combattre les mauvais désirs que sont ceux du pouvoir, de la gloire et de la richesse.

Pareillement, Mustapha El Ansari, artiste authentique, modeste dans sa démarche, ignorant les circonlocutions philosophiques ou les méprisant, ne renierait certainement pas cette belle phrase dudit Epicure :’’ Tout plaisir est, de par sa nature même, un bien, mais tout plaisir ne doit pas être recherché…’’

Au cas ou vous voudriez le contacter, voici son adresse électronique :

elansarimus@yahoo.fr

mo’

NOTA

(1)   : Extrait de ’’Le Saut du Tremplin’’, Théodore de Banville
http://www.abc-lettres.com/Le-saut-du-tremplin/poeme.html
(2)   : Extrait de L’homme et la Mer, Charles Baudelaire
http://www.kalliope.org/digt.pl?longdid=baudel1999070128

Les blogs sur lesquels vous en apprendrez davantage sur Mustapha El Ansari :

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