Je vais proposer à l’Administration des Douanes un projet de coopération scientifique dans le cadre duquel elle m’autoriserait  à assister au contrôle des bagages des voyageurs revenant au Maroc en provenance de Paris. Que rapportent-ils ? Maintenant que l’on peut trouver sur place les camemberts de Normandie, la dentelle de Calais, les gants de Cholet, les Calissons d’Aix et les Bêtises de Cambrai ? Je suis sûr que les résultats de telle enquête seraient riches d’enseignements, tant pour les planificateurs de notre économie, que pour nos sociologues et autres penseurs en charge de nos âmes et de nos corps.

Non, il n’y a aucune ironie dans mon propos et pour prouver ma totale objectivité et sincérité, je rends compte, ici, de manière scrupuleuse et totale, de mes achats parisiens. Je ne cache pas que mes intentions  de départ étaient, comme je l’ai dit assez souvent, de pallier la déshérence des libraires et disquaires susceptibles de satisfaire mes attentes et  goûts culturels personnels. Où donc, mieux qu’à Paris, pourrais-je trouver ce qui fait tant défaut à ma nourriture autre que terrestre, ces compléments alimentaires nécessaires à mon régime  spécifique ?

Mais je ne suis pas qu’un esprit, ou la non, tant s’en faut ! Habeo corpus ! Croyez-moi, je le dorlote mon corps et je suis très clair sur cette question au point de dire que pour moi, un bon spectacle, c’est d’abord et avant tout un bon siège, bien confortable ! Une belle promenade m’est inconcevable sans un confort podologique total … Prêts ? Alors allons-y !

Utilités

A Paris, la marche forcée inhumaine que l’on m’imposa dés mon arrivée fit que mes mocassins n’ont pas tardé à m’endolorir les pieds dés que je m’en chaussais. Je m’en suis plaint et l’on m’a ainsi prêté assistance pour acheter les chaussures les plus laides que j’aie jamais portées de ma vie ! V’là la chose :

Conseillé par Messire le Bachelier – dont j’avais bien noté que de temps à autre il s’habillait aussi élégamment que l’as de pique, je me suis laissé séduire par son invitation au « sportswear » et à la « décomplexion » à propos du confort unique que procurent aux pieds sensibles … ces horreurs ci-dessus ! Il s’agit d’un compromis entre les pantoufles et les sabots de chèvre. J’en ai certes ressenti quelque soulagement, mais l’inélégance me fit, souventefois, replier les pieds sous ma chaise pour en épargner la vue à mes contemporains.

Cela me rappelle ces spécialités pharmaceutiques qui, si la justice était de ce monde, devraient valoir le gibet à leurs chimistes, et dont les effets secondaires ou indésirables sont un véritable dictionnaire médical : leurs notices promettent en effet que vous guérirez bien de votre rhume, mais avertissent que vous risquer des prurits sévères, des somnolences, des diarrhées, des angoisses, des hémorroïdes et des désordres hépatiques ou rénaux … Bonne affaire, n’est-il point ?

–         Et elles sont chères en plus, ces horribles chaussures, osais-je. Plus de 100 €uros ! 120 pour être précis !

–          ‘’Pff ‘’, se moqua désobligeamment le Bachelier ! Tu trouves qu’c’est cher ? Mais tu sais combien valent les vraies chaussures d’entraînement ?

–  Ne me le dis pas, supplié-je, je pressens que tu vas gâcher mes vacances !

–       Environ 800 €uros précisa-t-il sadiquement, avant de se lancer dans une éblouissante péroraison sur les facteurs qui doivent en fait déterminer l’achat d’une chaussure de marche :

o       type de pied et d’appui,
o       morphologie du pied,
o       le poids du chaussé,
o       la quantité de marche,
o       la nature du terrain ou l’on marche,
o       le prix que l’on peut payer et enfin,
o       le look.

–       Si je comprends bien, récapitulé-je pour me promener, je devrais idéalement embaucher un caddy poussant un chariot et qui, tous les dix mètres, me prierait de m’arrêter, procèderait à toutes les mesures préconisées et me proposerait d’adapter mes chaussures ; c’est cela ?

Ah la science ! Ce que c’est impressionnant ! Cela me rappelle (Dieu que l’on devient bavard en ne rajeunissant point…) ce célèbre fromager de l’Aéroport d’Orly qui demandait à ses clientes et clients, avant de leur conseiller un fromage, ou ils allaient, quelle était la température moyenne du lieu et, comble de la coupe des poils du postérieur en 4, à quelle heure ils comptaient consommer ledit frometon !

2 questions  sur le choix de mes chaussures :

1.     La première est de comprendre comment j’ai fait pour survivre à ce jour sans savoir tout cela, me contentant de suivre les conseils de mon brave pépère de marchand de savates qui trouvait, lui au moins, que tout m’allait bien ?

2.     La seconde, comment concilier ce fatras de fausse science avec le fait que de plus en plus nombreux sont les gens qui marchent pieds nus en public ? C’en est devenu une philosophie de vie ! Cette philosophie, c’est le BAREFOOTING, ou nudité pédieuse. La mode nous en re-vient des USA mais existe hélas chez nous, sous le nom de LAHFA. L’adjectif HAFIANE, comme DESCALZADO en espagnol, ou le nom (invariable) VA-NU-PIEDS en français, est une insulte aux relents de misère.  Précisons tout de même que certains pratiquent leurs sports favoris pieds nus, comme Bikila Abébé et autres insolents athlètes africains qui se sont payé le luxe d’être champions olympiques … PIEDS NUS !

L’élégant parapluie rouge vermillon mis à ma disposition par le Bachelier – qui fait fureur parait-il, était vaste comme un parachute et  me faisait ressembler à un portier d’hôtel. Alors, profitant d’un de ces marchés hebdomadaires de quartier qui vendent tout et surtout n’importe quoi, je me suis offert celui dont photographie ci-dessus, simple, peu encombrant et « empochable ». Il m’a coûté tout de même 10 €uros … mais que voulez-vous ? Je ne voyage pas tant que cela et il me faut assouplir ma légendaire rigueur consumériste !

Le comble de l’inélégance masculine étant pour moi le port de socquettes, je me suis condamné depuis fort longtemps aux mi-bas en pur fil d’Écosse et uniquement gris, noires, bleu marine, marrons. Exceptionnellement beiges.  Je laisse à certain ancien Premier Ministre français ses mi-bas rouges et aux Italiens les roses, les jaunes et autre vert tendre. Petit conseil gratuit au passage : si vous choisissez de porter des mi-bas – ou chaussettes hautes, de la même teinte que celle de votre pantalon, il faut toujours que la chaussette soit plus foncée que le pantalon. C’est plus élégant. J’en ai trouvés, de grandes marques, en solde, alors… provisions biennales…

Nourritures

Terrestres

Le thé vert sans aucun ajout que l’eau chaude est un de mes régals. Rien d’original, puisqu’aujourd’hui,  le thé est la première boisson mondiale après l’eau. Je peux même préciser qu’il s’en consomme à travers le monde environ 15 000 tasses … à la seconde.

 J’en rapporte toujours de précieux – que je partage bien parcimonieusement, l’écrasante majorité des gens ne faisant aucune différence entre un thé de cantine anglaise en « dosettes » insipides et l’impérial Yin Zhen ou ‘’Aiguilles d’Argent’’…

Peut-être est-ce le lieu pour réparer un oubli dans mon récit de la semaine passée :

Un jour, l’on m’imposa un marathon pénible que j’acceptai contre la promesse d’une récompense fabuleuse. Ainsi, je me mis à marcher, marcher sans fin, sans doute plus que ne le firent les grognards de la Retraite de Russie. Et puis subitement, au milieu de la Rue … Bonaparte, justement, au N°72, mon Escort-girl entra dans un magasin d’où s’échappaient des effluves doucereux de vanille et de sucre, pour en ressortir assez rapidement, portant  deux petites boites de pâtisserie. Je reculai et lus l’enseigne de la boutique : Pierre Hermé.

Je commençai à comprendre. Gourmande légendaire, ma compagne me vantait depuis bien longtemps les qualités exceptionnelles d’une pâtisserie irréelle, supérieure à celles de Lenôtre, de Dalloyau, de Ladurée et de Fauchon. Le nouvel élu de ses papilles est Pierre Hermé, auteur des pâtisseries ci-dessus, dont elle me dit les choses les plus élogieuses, en choisissant particulièrement bien ses mots pour m’émouvoir : consistance aérienne, parfum à peine suggéré, fondant en bouche … idée plus que matière, concept plus que produit, etc. etc.

Dans le cadre de cette préparation psychologique, j’eus droit plus d’une fois à la description minutieuse d’un mythique ’’Millefeuille’’ et surtout d’un céleste montage de macarons, baptisé ’’Ispahan’’ dont je m’attendais à ce qu’il consistât en un baiser d’ange soufflé par des pétales de roses. Ces  »œuvres » étaient, m’assura-t-on, indescriptibles et exigeaient qu’on révisât la notion même de pâtisserie afin d’en savourer toutes les nuances.

Pour l’heure, on me proposa de « consommer » dans la rue, chose que je refusai bien évidemment, craignant naïvement d’être propulsé vers le Septième Ciel en public, ce qui m’eut quelque peu gêné. Mais dés le retour à la maison, les jolies petites boites, dont le poids relativement élevé pour des « suggestions », ne manquait pas de m’intriguer,  livrèrent leurs contenus. Je goutai. Oh le nombre d’ennemis que je vais me faire par cette simple phrase !… Et bien désolé de le dire sans suspens ni délicatesse, je ne pus dépasser une bouchée de chacune des pâtisseries.  Oui, c’était bon, bien meilleur que les sucreries de mon école primaire, c’est vrai, mais de là à en faire des dithyrambes luculliens, non, non et non ! C’est horriblement sucré, lourdement crémeux et assez compact ! Ma douce faillit s’étrangler à l’écoute de mon impertinente critique. Comment ? Je me permettais de ne pas genoux fléchir devant tant de génie alors que la France entière reconnait le pâtissier comme le meilleur de tous ? Mais alors, que je ne me fisses aucune illusion ! Cela signifiait tout bêtement que j’étais un personnage fruste et insensible ! – Si fait, si fait, ma mie ! Alors, fermement décidé à ne rien céder de mes positions, je jurai devant Dieu et les hommes, que je préférais de loin, mais alors de très loin, les modestes fekkas de ma belle-mère, bien croquants et à peine sucrés, avec le parfum de 1001 nuits donné par certaine gomme arabique – qui provient du Sénégal, et l’eau de fleur d’oranger des vergers de Marrakech. Petits gâteaux secs sains, simples et eux oui, délicieux. Je sortis en claquant la porte à l’instant même ou la belle enfant, face à tant d’impudence, tomba dans les pommes !

Et nous arrivons enfin au temps fort de tous mes voyages à Paris, celui qui concerne la librairie : Outre la balade en plein air sans but précis, je passe d’interminables heures à travers les rayons des bonnes librairies ou je commence par adouber un libraire référant  avant de m’élancer, navigateur solitaire, au milieu de l’écume des pages. J’ai un immense respect pour ce métier de libraire et j’en aurais fait le mien si, si, si … j’avais été capable d’un peu plus d’objectivité. Ce n’est pas le cas et j’en suis navré. Je sais que je n’aurais même pas accepté de prêter mes rayonnages à l’exposition des livres que je n’aime pas et comme il s’agit de 99,97% de la production éditoriale mondiale, j’aurais passé le plus clair de mon temps à chasser les mouches …

Le fil conducteur de ma recherche était cette fois-ci, constitué des éléments suivants :

–         Dieu
–         le nomadisme
–         le songe
–         l’Islam

Je ne vous importune pas davantage avec les innombrables nuances de chacun de ces éléments… J’ai commencé par m’acquitter d’un devoir : acquérir les livres-cadeaux que je me promettais de faire à deux adorables petites nièces dont je voulais récompenser les brillantissimes résultats scolaires :

La première,  ayant obtenu au baccalauréat l’une des meilleures notes de tout le pays, (plus de 19,2/20), a eu droit au Saint-John Perse de La Pléiade, et la seconde, reçue l’une des toutes premières en médecine, dans une fac de première grandeur, le Montaigne de la même collection de la Pléiade.

Puis, mes devoirs accomplis, j’eus un immense cri de bonheur et annonçai urbi et orbi que je commutai mon attention et mon énergie sur ‘’bibi lolo’’ et oubliai le monde.

Ceux qui lisent au moins un livre tous les dix ans connaissent sûrement mes librairies de prédilection. Les voici :

Pour les livres classiques et les collections de prestige, Virgin Mégastore des Champs Elysées. L’hypermarché du livre.

Pour la littérature générale, une des librairies Gibert Jeune, « Spécialiste des livres universitaires et professionnels dans tous les domaines, Gibert Jeune propose le plus grand choix en livres neufs et d’occasion. »

Pour les Sciences Humaines, La Librairie Compagnie, « Librairie à vocation générale, elle propose un assortiment choisi, en privilégiant la littérature et les sciences humaines. »

Pour la poésie et la philosophie, L’écume des pages,  « Superbe et extrêmement bien pourvue, tant des dernières nouveautés que d’ouvrages de fond, une excellente adresse pour les amoureux des livres… »

J’aime l’idée qu’une librairie maison d’édition porte le nom d’un vent chaud et sec. Un vent d’est, souvent blessant mais purificateur. Comme le chergui chez moi. Le simoun en Arabie, le sirocco au Sahara. Le vent chaud est assurément salutaire…

« C’étaient de très grand vents en quête sur toutes pistes de ce monde,               Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses… »

St-John Perse, Vents, I

L’Harmattan est cette maison qui propose justement « 170 000 références d’ouvrages scientifiques et littéraires de toutes les parties du monde, notamment l’Afrique, l’Amérique Latine, l’Amérique du Nord – notamment les cultures noire et amérindienne, l’Asie, l’Europe centrale, l’Europe orientale, la Méditerranée, le Monde arabe, l’Océanie et l’Océan Indien. »

Cinq à six jours me furent nécessaires pour effectuer mes choix après d’innombrables allers, retours, recherches, fouissages, questions, attentes, commandes et livraisons. Mais j’ai bien travaillé car j’ai pu satisfaire les envies de toutes mes âmes.

Je suis vraiment heureux et fier de ma moisson, même si les « congés annuels de la Librairie José Corti » http://www.jose-corti.fr/index.html ont assombri mon humeur un instant. Cette librairie est l’un des temples de mes goûts littéraires et je vous invite à y aller une fois, ne serait-ce que pour mesurer l’abîme qui sépare la bonne littérature de … l’autre ! Offrez-vous ce cadeau, vous m’en remercierez. Jetez déjà un œil sur http://www.jose-corti.fr/sommaires/nouveautes.html#parus, qui offre le sommaire des parutions 2011, classées par genre …

Je ne me suis pas privé pour autant de lécher goulument les vitrines de toutes ces librairies « atypiques » voisines tranquilles du Théâtre de l’Odéon.

J’arrive au terme de mon « rapport » et je suis partagé entre la tentation de la larmichette et le besoin d’humour.

Mais auparavant, je veux dire simplement qu’au cours de ce voyage, « j’ai fait la paix avec Paris » avec lequel j’étais fâché depuis plusieurs années, un certain Paris arrogant, réduit au rôle de capitale administrative d’un territoire donné, celui des politiques qui ont l’impudence de s’y autoproclamer édiles, alors qu’ils n’y sont rien, ou qu’ils y sont, au mieux, ignorés.

En toute objectivité et à l’opposé des litanies catastrophistes, vulgaires et indécentes de tous les partis et de toutes les presses, j’ai trouvé que la société parisienne avait fait d’énormes progrès d’intégration. J’ai rencontré des émigrés heureux, disciplinés et fiers d’être là, j’y ai perçu des couleurs, des odeurs et des bruits différents, certes, mais constructifs et même structurants. J’ai rencontré des Africains, des Arabes, des Asiatiques, des Américains, nullement disposés à laisser fondre leurs personnalités pour fabriquer les canons de je ne sais quelle idéologie et dont l’ensemble a parfaitement conscience que leur symphonie, c’est justement, Paris. La période estivale et les vacances scolaires « dégonflent » certes les poussées hypertensives de la foule, mais dans l’ensemble, j’ai perçu comme un apaisement, comme une paix des braves … gens … du monde entier auxquels Paris s’est toujours fait un devoir de proposer le gite et la liberté.

Il est évident que j’opte pour l’humour en guise de point d’orgue. C’est une citation de l’un de mes plus illustres profs : Frédéric Dard, alias le commissaire San Antonio :

« Paris sera toujours Paris. Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse d’autre ? »

Cette phrase, je la fais accompagner par une chanteuse dont la … »mère, d’origine italienne, trop pauvre pour l’élever, la confie très petite à sa grand-mère maternelle, Emma Saïd Ben Mohammed, de son nom d’artiste Aïcha, d’ascendance berbère » … C’est la plus parisienne, la plus vraie et la plus émouvante des chanteuses françaises…  Mais si, vous la connaissez !…

http://www.youtube.com/watch?v=uOXzGtlLGgw

Fin

mo’

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