Longtemps, longtemps encore, il faudra poursuivre l’étude d’un des rares Moments objectivement heureux de la civilisation humaine, cette période comprise entre le VIIIème et le XVème siècle que l’on nomme Al-Ándalus ! Parce que cette période a été marquée par l’application de conceptions religieuses et politiques uniques dans cette moitié du monde, et aussi parce que son modèle civilisationnel fut une boussole et une référence culturelle pour les autres peuples de l’époque.

Aujourd’hui encore – aujourd’hui surtout, diront certains, un peu partout dans le monde, en Amérique du Sud et du Nord, en Extrême Orient, en Europe et en Afrique, d’innombrables beaux esprits, pour la plupart déçus des idéologies vernaculaires ou véhiculaires de l’heure, honnêtes et curieux, recherchent, jour après jour, le pourquoi du miracle et pareillement, le pourquoi de la fin du miracle. (1)

Historiquement, il est facile de faire des Rois Catholiques, Isabelle de Castille et son époux Ferdinand d’Aragon, les boucs émissaires du saccage de l’Utopie. Ils ne firent en fait, que parachever une Reconquista – ce qui fut ‘’l’ordre de mission’’ de leur mariage, d’une part, et qui fut permise et largement aidée par le pourrissement interne de cette extraordinaire expérience d’intégration humaine, géopolitique, cultuelle et culturelle. Al-Ándalus fut un électrochoc pour la Chrétienté et il est hélas certain que la Reconquista fut le prologue de l’abominable Inquisition.

Guillaume-Thomas François Raynal, 1713-1796, est un écrivain, penseur et prêtre français, encyclopédiste au talent incomparable. Il est l’auteur du plus grand ‘’best-seller’’ du Siècle des Lumières, «Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes», dans lequel on  peut lire cette phrase définitive : «L’inquisition, cet effroyable tribunal, établi d’abord pour arrêter le progrès du Judaïsme et de l’Alcoran, avait dénaturé le caractère des peuples. Il les avait formés à la réserve, à la défiance, à la jalousie.» …

Pourtant, cette horreur absolue – l’Inquisition, trouve encore des défenseurs de nos jours, et pas des moindres… Le Cardinal Joseph Ratzinger, qui devint par la suite le Pape actuel, Sa Sainteté Benoît XVI, par exemple. Écoutons-le livrer lui-même sa compréhension de ladite Inquisition.

http://www.webislam.com/?idv=2203  En voici la traduction :

«Cardinal «char d’assaut» est une expression utilisée à mon encontre par les personnes qui ont une certaine idée des Allemands. Je suis allemand et j’ai pris certaines décisions qui m’ont valu cette appellation. Par contre, «Grand Inquisiteur» est une définition historique. Nous poursuivons sur la voie de la continuité, mais nous essayons d’adapter à notre époque une action qui peut être critiquable à la lumière de notre conception actuelle de la justice. L’Inquisition fut un progrès car depuis, personne ne peut plus être condamné sans enquête. A cette époque donc, finalement, ils avaient l’idée de justice »…

Ces idées choquantes avaient pourtant été dénoncées comme telles par Sa Sainteté Jean-Paul II qui avait, en l’an 2000, officiellement demandé pardon pour les grands péchés historiques de l’Eglise.

Revenons à Al-Andalus à la fin du XVème siècle. Lorsqu’y arrivèrent les «moines-soldats» issus des rigidités idéologiques almoravides qui succédèrent aux rigidités almohades, et que les ’’petits chefs’’ commencèrent à se chamailler entre eux, apportant ainsi un concours inespéré aux Croisés, c’est ensemble que les deux groupes concoururent à  réduire à néant l’Utopie.

Néanmoins, huit siècles de présence  arabo-musulmane en Espagne représentent plus qu’un bail, tant pour les occupants que pour les occupés. Mais s’il existe certains cas d’intégration des populations occupantes et occupées de par le monde – la colonisation portugaise, par exemple y parvint en divers points du globe, les populations associées dans Al Andalus ne se sont pas intégrées les unes aux autres, ou si elles ne l’ont qu’imparfaitement fait, la cause profonde en est bien, Ô ironie du sort, une indéniable tolérance de l’Islam qui, dés le départ, avait aménagé un statut juridique et fiscal particulier pour les «non-musulmans », statut qui leur garantissait une sécurité absolue, dans la mesure ou ils acceptaient l’Ordre Islamique. Cette disposition se nomme la Dhimma.

A titre de comparaison, pour que cessent les infâmantes et ridicules critiques contre l’Islam, rappelons que l’intolérance chrétienne a elle, été effective, au point que furent considérés à cette époque comme hérétiques d’autres Chrétiens qui furent massacrés sans nuance : les protestants et les orthodoxes. Ainsi, face à la Dhimma qui est un pacte de tolérance, les Chrétiens mirent en place, en guise de traitement de la différence cultuelle, la doctrine cujus regio ejus religio  (Telle la religion du prince, telle celle du pays). Cette doctrine obligea bien des populations à accepter tous les diktats de leurs différents princes – du moins officiellement- pour échapper aux persécutions. Cela engendra un degré d’intolérance qui priva l’Europe de l’expérience du pluralisme religieux tel qu’il existait partout dans le monde musulman, de l’Andalousie à la Sicile, des Balkans au Proche Orient !

Cette logique du refus de la différence est une constante des attaques de l’Occident Chrétien contre les Musulmans qu’il se plait à présenter comme bornés, intolérants et sectaires. Al Andalus apporte un démenti formel à cette assertion et il n’est que d’y «considérer les arbres généalogiques des différents royaumes espagnoles pour trouver des dirigeants chrétiens mariés à des Musulmanes, des nobles musulmans mariés à des Chrétiennes, des Chrétiens et des Musulmans qui combattent ensemble d’autres Chrétiens et Musulmans, des rois chrétiens qui choisissent des gouverneurs musulmans et des dirigeants chrétiens qui ont des enfants musulmans»…

http://abdennurprado.wordpress.com/2010/11/29/de-la-imposibilidad-de-al-andalus/

Revenons à Al Andalus, ce rêve impossible, comme le nomment nombre de commentateurs. A ce jour, l’Espagne officielle ne cesse de reconnaître, voire de revendiquer le legs chrétien, le legs juif, mais, incroyable mais vrai, au prix d’une affligeante et grotesque amnésie, rechigne toujours à reconnaître l’apport de l’Islam.

Dans une conférence, M. Pedro Martinez Montávez, Arabiste de renommée mondiale, Professeur Emérite à l’Université Autonome de Madrid a rapporté cette anecdote significative dans un article dans le quotidien espagnol El Mundo, en février 2010 : «Mes deux petits-enfants m’ont posé naguère, deux questions inquiétantes : Mon petit-fils Sergio n’arrive pas à s’expliquer pourquoi, lorsqu’on explique l’Histoire de l’Espagne, on parle toujours ‘’d’invasion arabe’’ ou ‘’d’invasion musulmane’’ et jamais d’ ‘’invasion romaine’’. Ma petite-fille Blanca, elle, m’a demandé: ‘’Grand-père? N’y a-t-il vraiment rien de bon dans l’Islam? »

En vérité, innombrables sont ceux qui défendent, en Espagne même, l’héritage d’Al Andalus, soit intuitu personae, soit dans le cadre d’actions ou de groupes culturels et sociaux organisés ayant pour thème le  nationalisme andalou, moins connu mais tout aussi fort et organisé que les nationalismes catalan ou basque. Blas Infante,  1885- 1936 notaire, historien, anthropologue, musicologue, écrivain et journaliste, assassiné par les franquistes, a été désigné en 1983, par le Parlement d’Andalousie, comme le «Père de la Patrie d’Andalousie». Cet homme a reconnu Al Andalus comme la base de l’avenir de l’Andalousie, en en qualifiant l’idéal de continuation de l’esprit grec, et unique lumière dans les ténèbres du Moyen-âge.

Parallèlement à la Croisade de la Péninsule Ibérique qui détruisit «le rêve impossible», une autre Croisade, contemporaine, eut pour théâtre d’opérations l’Orient et pour enjeu, ce que les Chrétiens nommèrent la libération de la Terre Sainte.  Un chevalier syrien de cette époque, Ousâma ibn Mounqidh (1095-1187), a laissé dans une biographie célèbre le point de vue arabe sur cette guerre. Il y a surtout  livré la vision qu’avaient ses compatriotes des Croisés. Les Francs y sont clairement honnis, présentés comme intrigants, étroits d’esprit, ennemis dans la foi, certes, mais reconnus égaux par la valeur. C’est une magnifique leçon de noblesse et de tolérance, à comparer avec les horreurs abjectes rapportées par ses collègues occidentaux, les Pierre l’Hermite et autres agents de propagande.

Dans Al-Ándalus, la convivialité pluriséculaire de Berbères, d’Arabes, de Galiciens, de Catalans, de Slaves, d’adeptes des 3 religions révélées, Judaïsme, Christianisme et Islam reste une leçon fondamentale, une démonstration irréfutable et un exemple à exposer pour prouver aux hommes de tous les temps et de tous les lieux que la coexistence est toujours possible, que le repli sur soi est une absurdité totale et son prône, un crime !

تِكشبِيلة تِوليولة

(2)

mo’

Nota :

(1)   Est-ce un hasard si l’actuel Président des Etats-Unis d’Amérique, Barack Obama a fait référence à Al-Ándalus dans son discours du Caire, 04 Juin 2009, pour inciter les antagonistes du conflit du Moyen-Orient à faire la paix ?

(2)   Premier vers d’une chanson enfantine sur laquelle je reviendrai la semaine prochaine…

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