Al Andalus a été la première, peut-être l’unique application véritable d’une vision islamique de la société humaine. Le sujet mérite à ce titre une attention soutenue, d’autant qu’il a souvent été traité de façon affligeante qui l’a réduit à ce qu’il n’a jamais été : le résultat d’une guerre de religions.

L’Islam ne reconnait qu’une seule classe sociale : la «Umma», mot souvent et faussement traduit par ‘’nation’’ alors qu’il désigne en vérité la «communauté des croyants», société unique pour tous, conçue comme la «société de tous », au sens de regroupement de tous les monothéistes et non pas de l’exclusion de certains d’entre eux ou de l’hégémonie de l’un des groupes la constituant sur les autres. L’Islam, «Religion de Dieu» (1), signifie littéralement et très simplement «Soumission à Dieu».

D’ailleurs, le Coran lui-même précise :

“Dites : Nous croyons en Dieu, en ce qui nous fut révélé, en ce qui fut révélé à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob et à leurs enfants, en ce que Moïse, Jésus et les prophètes ont reçu de leur Seigneur. Nous ne faisons pas de différence entre eux, et nous sommes résignés aux volontés de Dieu. ” (Coran, Al Baqara, 136). (2)

Le Coran, rappelons-le se veut un «rappel» des trois Livres révélés par Dieu avant lui : La Tawrat, ou Torah, l’Injil, ou Evangile et le Zabur, ou Livre des Psaumes.

C’est bien sur cette base universaliste et humaniste qu’Al Andalus a éclairé le monde de ses lumières, avant que, comme dit la semaine passée https://mosalyo.wordpress.com/2011/08/29/le-chemin-de-seville/, ne s’y infiltrent les rigueurs des uns et les rancœurs des autres qui finirent par le saccager.

Que fut cet ensemble mythique ?

«Avec un génie politique bien rare, les premiers califes comprirent que les institutions et les religions ne s’imposent pas par la force…Ils traitèrent les populations avec la plus grande douceur, leur laissant leurs lois, leurs institutions, leurs croyances, et ne leur imposant en échange de la paix qu’ils leur assuraient qu’un modeste tribut, inférieur le plus souvent aux impôts qu’elles payaient auparavant. Jamais les peuples n’avaient connu de conquérants si tolérants, ni de religion si douce ». C’est cette tolérance qui explique pour l’essentiel, aux yeux des historiens, la rapidité d’extension des conquêtes arabes et la facilité avec laquelle leur religion fut acceptée et ancrée chez les peuples des territoires conquis.

Après les conquêtes, les Arabes se sont sédentarisés et se sont fondus dans les populations locales en une osmose exceptionnelle, historiquement sans équivalent. Ils ont créé de nouvelles villes qui sont devenues des centres de civilisation: Saragosse, Tolède et Cordoue en Andalousie; Fès et Marrakech au Maroc; Béjaïa et Tlemcen en Algérie ; Kairouan en Tunisie ; Le Caire en Egypte; Damas en Syrie; Bagdad en Irak; Maragha, Rayy (l’actuelle Téhéran), Shiraz et Ispahan en Iran; Samarcande en Ouzbékistan.

Le mérite et l’ingéniosité des premiers docteurs de la loi musulmane ont été incarnés par leur prodigieuse capacité à intégrer le monde qui les entourait aux valeurs de la religion musulmane, pour en faire une force redoutable. Leur mérite a été d’avoir su faire, avec les peuples et les nations qui leur ont préexisté, une nation nouvelle, qui dominera pour de longs siècles d’immenses étendues. S’ils ont réussi, c’est parce qu’ils ont su s’adapter à ce qui leur a préexisté. En un mot, ils ont su faire du neuf avec de l’archaïque. Ils ont su répondre aux besoins de leur temps par les solutions les plus appropriées. C’est là le facteur déterminant à l’origine de l’éclosion de toute grande civilisation.» http://mediabenews.wordpress.com/tag/andalousie/

Les Arabes formaient la minorité dominante d’El Andalus. Ils étaient installés principalement dans les villes.

Les Berbères constituaient la majorité des conquérants comme ils constituaient la majorité musulmane. Ils fournirent l’essentiel des troupes de la conquête.

Les Maures étaient tous les musulmans vivant en Andalousie, d’origine arabe, berbère ou ibérique…

Les Juifs qui habitaient essentiellement dans les villes, travaillaient principalement dans les métiers de la finance, du commerce ou de la diplomatie. Beaucoup parmi eux se trouvaient là avant l’arrivée des Musulmans, provenant de toute l’Europe.

Les Mozarabes – de l’arabe musta’rib (3) : arabisés,  sont des latins non-convertis à l’Islam mais ayant adopté le style de vie arabe.

Les Muladíes, de l’arabe muwallad (4) : adapté ou métis. Il s’agissait des Chrétiens ayant abandonné le Christianisme, convertis à l’Islam et vivant parmi les Musulmans, mais le terme était également utilisé pour désigner le fils d’un couple mixte, chrétien-musulman et de religion musulmane. Ils constituent la majorité de la population andalouse

Les Esclavons, en arabe sakalibas (5) : Le mot vient de l’Esclavonie, une région de Croatie qui fut depuis l’Empire Romain un réservoir d’esclaves, Slaves et Germains capturés et achetés en Europe Orientale, convertis à l’islam.

Les esclaves: d’origines très diverses, mais principalement de l’Europe Chrétienne (Esclavons) et de l’Afrique Sub-saharienne. Il s’agissait surtout d’un esclavage à des fins domestiques ou militaires.

*

Les Morisques – de l’espagnol Morisco qui signifie «petit maure», en arabe Mourisquioune (6) qui étaient les musulmans d’Espagne convertis de gré ou de force au catholicisme après l’abrogation par les Rois Catholiques des accords qui leur permettaient, bien que vaincus, de conserver sur le sol espagnol leur foi et leurs coutumes islamiques…

*

Très arbitrairement et comme pour composer une charade, voici un très bref portrait de 5 représentants charismatiques d’Al Andalus :

Philosophe qui a formalisé le soufisme, théologien, juriste, poète, métaphysicien auteur de 846 ouvrages.

On a dit de lui, qu’il a produit : «l’œuvre théologique, mystique et métaphysique la plus considérable qu’aucun homme ait jamais réalisé »

Un de ses poèmes les plus célèbres (7)

Mon cœur agrée toute chose
La cellule du moine et le pâturage de la gazelle
Les versets d’un évangile et la psalmodie d’un visiteur
Les Tables de la Torah et le Livre du Coran
J’observe la religion de l’amour ou que se dirigent
Ses montures et l’amour est mon credo et ma foi

Son épitaphe, est dérivée d’une citation du Deutéronome :

«De Moïse à Moïse, il ne s’en leva aucun comme Moïse».

«Son apport essentiel consiste en une conciliation de la science et de la religion qu’il expose dans son Guide des égarés écrit cette fois en arabe. Maïmonide estime que la recherche sans préjugés de la «vérité scientifique», loin d’exclure Dieu, amène à mieux connaître sa perfection – pensée que l’on retrouve d’une certaine manière chez un autre Cordouan musulman, Averroès.»

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mo%C3%AFse_Ma%C3%AFmonide

Une de ses plus belles phrases :

«De quelle force est l’aveuglement de l’ignorance et combien est-il dangereux !»

Le Pape Sylvestre II

La référence la plus belle peut-être et surement la plus émouvante de la puissance des lumières d’Al Andalus est offerte par Gerbert d’Aurillac :  

«Pendant la fin du premier millénaire, Al-Andalus était la source de science pour toute l’Europe. Des étudiants de partout de l’Europe, France, Angleterre, suisse, Italie et beaucoup d’autres venaient dans les universités andalouses pour apprendre les différentes sciences enseignées par les savants Musulmans. Un de ces étudiants n’est autre que Gerbert d’Aurillac, savant chrétien du Xe siècle, qui fut si impressionné par ce qu’il vit et apprit en Al-Andalus qu’il mit en pratique une grande partie de ses connaissances musulmanes lorsqu’il devint le pape Sylvestre II premier pape français de toute l’histoire

… L’ignorance et le conservatisme implacable des dirigeants européens de l’époque firent systématiquement obstruction à la nouvelle science dont le plus grand défaut était certes de leur être transmise par des savants musulmans… Gerbert fit donc œuvre de pionnier. Son ouverture d’esprit lui valu cependant d’être suspecté de collaborer avec les ennemis de la Sainte Église romaine et d’avoir vendu son âme en échange de la science des «infidèles».

Gerbert d’Aurillac introduisit également les mathématiques modernes et l’astronomie dans l’Europe chrétienne; il a  enseigné à Reims, où il eut pour élève le futur empereur germanique Otton III.

Les réformes de ce pape de l’an mille ont permis la naissance d’une nouvelle Europe.»

http://membres.multimania.fr/andalus/site/laculture.htm

«Philosophe arabe à la confluence de toutes les cultures et qui a jeté, il y a 800 ans, les bases d’une pensée rationaliste à partir des écrits d’Aristote, est l’un des grands penseurs de la Méditerranée. Né à Cordoue, médecin et juriste – il écrira dans ces deux disciplines – tout autant que philosophe, il sera cadi à Séville, grand cadi à Cordoue et mourra à Marrakech, après être tombé en disgrâce. Sa descendance sera en partie le fait des philosophes juifs, avec cette volonté de séparer la philosophie et la croyance, (surtout chrétienne).»

http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BENIES/10898

Ce génie précoce de la musique qui jouait parfaitement du luth à 12 ans dut fuir sa Bagdad natale et la cour prestigieuse d’Haroun Rachid pour ne pas souffrir de la jalousie des musiciens en place. Il s’installa à Cordoue ou il devint rapidement un guide et une référence de la vie culturelle et même du savoir-vivre d’Al Andalus

Il est à l’origine de plusieurs genres musicaux, dont le chant andalou et pour pouvoir interpréter ces nouvelles musiques, il crée plusieurs instruments, parmi lesquels la guitare, expression locale d’un instrument perse, la ketharah. Il crée le luth à 5 cordes, à manche court et à la caisse en forme de grosse amande, dérivé du luth moyen-oriental, l’instrument de prédilection de la musique savante.

«Chanteur, il mit au point les techniques poétiques et vocales tel le muwashah … qui donnèrent naissance au flamenco. Compositeur, il créa un millier de poèmes mélodiques qui seront joués et chantés en Andalousie et dans tout le bassin méditerranéen.

C’est encore Ziryab qui introduit à la cour le système des noubas, fondement de la tradition musicale andalouse. Nouba veut dire « attendre son tour ». Chaque musicien, en effet, attendait son tour pour chanter devant le calife. Indissociable de la danse, la nouba est une suite de pièces vocales et instrumentales dont le nombre de mouvement et de pièces, basé sur les modes, s’est enrichi au fil des siècles. Ziryab introduisit dans les chœurs de la nouba des « chanteurs n’ayant pas mué », ces fameux castrats dont la voix charmera les mélomanes jusque à Rome, dans la chapelle pontificale.»

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ziriab

Cet ordonnateur des plaisirs raffinés  introduisit en Europe, entre autres, le jeu d’échecs et le polo, le raffinement de la cuisine moyen-orientale et l’élégance vestimentaire des riches cours arabes.

 

Parler de l’éclat civilisationnel d’Al Andalus en en réduisant les acteurs aux seuls Arabo-musulmans n’a aucun sens. Ne serait-ce qu’en matière scientifique, il faut aussi évoquer les savants persans – Al Fazzari, Al-Kawarizmi, Al-Razi, Ibn Sina, Al-Biruni, A-Gili, Al-Kayyam, At-Tusi, ou Al-Kashi – les savants chrétiens – Théophile d’Edesse, Ibn Bakhtyashu, Ibn Bunan, Al Mardini, Qusta ibn Luqa – et les savants juifs – outre Maïmonide, Yaacoub ibn Tariq, Mashallah, Sahl Al Tabari, Sanad Ibn Ali et tant d’autres…

Objectivement, pas plus qu’aucune autre séquence de l’Histoire de l’Homme, Al Andalus ne fut un paradis, tant s’en fallut, mais s’il continue à ce jour à bouleverser tous les hommes de paix et de progrès, c’est avant tout pour avoir été un Moment de cette histoire, un Essai du génie humain de bâtir au point de jonction de deux continents une société basée principalement sur les trois religions révélées qui constituent l’héritage d’Abraham : Judaïsme, Christianisme, Islam.

Deuxième Partie

La Rive Sud de Notre Mer a injecté dans la rive Nord le savoir et bien des composantes de la civilisation et du progrès. L’évaluation du legs d’Al Andalus est loin d’être achevée et une révision épistémologique sérieuse est nécessaire pour écarter les subjections et les erreurs d’où qu’elles proviennent. Il semble que l’étude d’Al Andalus soit assez riche et sa matière assez fournie pour donner le jour à une véritable science, au même titre que l’égyptologie. Il s’y agirait bien moins de fouilles que de réflexions sans oublier que cette utopie est un merveilleux exemple moral pour tous les temps. Ktema eis Aei. (Une œuvre utile pour toujours)…

Depuis, dans toutes les rues de cette partie du monde concernée, une immense nostalgie rappelle la belle aventure qui dura tout de même huit siècles. Des enfants chantent dans la rue une étrange chansonnette, bien hermétique mais bien lourde : Tik Chbila. Des mots dont ils ignorent totalement le sens et doit son impérissable succès sans doute à son rythme endiable.

Tout d’abord, voici les paroles, traduites littéralement :

La route de Séville
Vous y retournerez
Ils ne m’ont ni tué ni ranimé
Mais le verre qu’ils m’ont fait boire
Le bâtard ne meurt pas
Ses nouvelles sont arrivées par la diligence…

Ce rébus, cette charade, cette devinette, cette chansonnette est évidemment un texte codé, lourd de sens, et d’éminents professeurs universitaires, spécialistes de l’époque, ont dû conjuguer leurs efforts pour en percer le sens :

Tik Chbila = La route de Séville. (trik Chbilia) La disparition du ‘’r’’ roulé de Trik, la route, est due à l’évolution de la prononciation et des accents…

Tioulioula = Vous y retournerez. (twelliou liha)Là encore le polissage du temps a quelque peu altéré les mots mais le sens est assez apparent.

Ma qatlouni, ma hyaouni = Ils ne m’ont ni tué ni ranimé. C’est la complainte de tous ceux qui ont été chassés d’Al Andalus par les Chrétiens qui ont rompu le serment de tolérance fait les Rois Catholiques. L’arme utilisée était surtout le mépris.

Dak el kass elli ‘taouni = Ce verre qu’ils m’ont donné. Pour humilier les expulsés, les soldats les forçaient à boire du vin, interdit par la religion musulmane

El hrami ma y’moutchi = Le bâtard ne meurt pas. S’agit-il d’une prise par la boisson ? De la découverte gourmande d’un vice ? D’une plainte quelconque ? Difficile …

Jat khbarou fel koutchi = Ses nouvelles sont arrivés par la diligence. Les nouvelles de qui s’agit-il ?

Je ne suis personnellement convaincu par aucune des explications fournies par ces éminences. Et je me prends à rêver que quelqu’un ici fournira une explication valable à ces sibyllines quoique enfantines paroles …

En attendant, je retourne errer sur les routes du Sud de l’Espagne ou mon âme a probablement laissé une part d’elle-même.

mo’

 

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