Est-il seulement sérieux de douter que le cratère le plus actif de la créativité humaine a été l’ensemble sino-indien ? L’origine de toutes les manifestations de la civilisation humaine se situe bien là-bas, tantôt dans Zhanghua, la Chine, tantôt dans Bhârat Ganarajya, l’Inde. La transmission de leurs savoirs n’a jamais obsédé ces pays-continents souches, qui se suffisent à eux-mêmes et ne craignent guère l’isolement. Leur taille le leur permet ! Par contre, tous les peuples qui s’en sont approchés en ont rapporté, qui la boussole, qui des supplices raffinés, qui le papier monnaie, qui la poudre à canon, qui les pâtes alimentaires et qui … les jeux de cartes…

Le Ya-Pai et le Mai-Diao de Chine, le Ganjifa de Perse, le Gânjaphâ d’Inde, le Hanafuda et le Karuta du Japon, le très poétique Hwa-t’u de Corée, sont tous des jeux de société utilisant des supports de petites dimensions, en papier, en carton, en bois, en métal et parfois en ivoire, les cartes à jouer. Ces cartes étaient  inspirées du papier monnaie, des pièces du domino et leurs sources d’inspiration étaient la glorification de divinités, la stratégie militaire ou politique, l’observation de la nature, la poésie, l’érotisme ou l’humour.

Une légende qui a toute ma sympathie prétend que les jeux de cartes ont été inventés en Chine, précisément dans les harems des empereurs dont les pensionnaires cherchaient à se divertir pour oublier l’horreur de leur condition.

–       Harem ? En Chine ? Mais …
–       Mais quoi ? Vous pensiez que le harem était une invention arabo-musulmane ?  Et bien vous étiez dans l’erreur.

D’abord, il ne s’agit nullement d’une invention, mais d’une chose naturelle. Prendre plusieurs épouses a toujours été le fait de tous les hommes, de tous les pays, de tous les temps !

Bien plus, les harems des empereurs chinois dépassent en fantastique leurs homologues moyen-orientaux. Une des vertus principales  de ceux que l’on nommait les Fils du Ciel, Seigneurs des Dix Mille Ans, ces empereurs,  était leur capacité à … produire d’autres … fistons du ciel… Mais en pratique, comment leurs infiniment divines majestés géraient ces affaires capitales ? Voici très brièvement, le but étant comme d’habitude, non point de colmater les béances de qui que ce soit (de savoir, de savoir …) mais de donner le goût de l’étude des sujets abordés…

Tout d’abord, comment choisir une concubine parmi un ensemble hétérogène de milliers de beautés, de centaines de jeunes vierges, indigènes ou allogènes, ayant reçu une éducation académique très poussée en matière de câlins raffinés et d’autres oisons blancs à peine descendus des genoux maternels ? Et bien il y avait deux méthodes :

–         Soit sur catalogue : une véritable pinacothèque ou SM pouvait admirer les corps et apprécier les portraits peints par le portraitiste officiel, personnage éminent auquel les ‘’modèles’’ devaient graisser la patte s’ils ne voulaient attendre en vain, toute leur vie, un tour qui ne viendrait jamais ! Ces infâmes corrompus enlaidissaient exprès les portraits des pensionnaires qui ne savaient pas se montrer généreuses…

–         Soit grâce à l’astrologie : Sa Majesté pouvait aussi bien confier à ses astrologues privés, le soin de lui choisir une concubine. Et ce n’est qu’au terme de savants calculs que la jeune-fille ou femme était sélectionnée, toujours, prétendait-on, non pas pour ses aptitudes à donner du plaisir, oh non, mais en fonction de son aptitude à convertir l’impérial élixir de vie en «petits dragons» et éviter qu’il se perdît  dans la fabrication de «petites lunes», lesquelles certes abritaient «le lièvre» fabricant dudit élixir mais néanmoins assez peu valorisées, elles, sur le marché (1) !

Une fois la partenaire désignée, la lourde machine administrative du harem se mettait en marche, conditionnait la « marchandise » et la remettait au service ‘’livraison’’ constitué d’eunuques. Ces eunuques  enveloppaient dans des tapis précieux l’article sélectionné et le livraient dans la chambre de l’empereur. A l’heure de la dégustation, les plus proches d’entre eux se tenaient non loin de la couche impériale et  ‘’aboyaient’’ que l’on devait préserver le corps impérial de sa majesté, pour éloigner les éventuels et très involontaires spectateurs des ébats impériaux qui, s’ils étaient surpris se rinçant l’œil, se voyaient raccourcis d’une tête.

Lorsque sa majesté avait une panne des sens, on lui apportait de toute urgence un «jerrycan» … de soupe … d’ailerons de requins ou un énorme plat d’holothuries. Et là, il fallait que ladite majesté désirât ardemment la demoiselle car manger ces bestioles nommées là-bas trépang (2) (3) après dîner, faut être vachement motivé …

Des documents relatifs aux harems des empereurs de Chine sont disponibles en anglais, mais rares en français. Ils sont absolument passionnants et fourmillent d’anecdotes ahurissantes. Ils témoignent en tout cas – comme les Mille et Une Nuits- d’une civilisation prodigieuse qui fouilla l’âme humaine au plus profond d’elle-même…

Fermons la longue parenthèse chinoise.

Qui donc rapporta par ici les jeux de cartes d’Asie ?  Les Croisés ? Les Arabes ? Les Mamelouks égyptiens ? Les marchands vénitiens ? Les Ottomans ? Probablement un peu tous les voyageurs… Depuis le XIIIème siècle tout visiteur de la Chine, tout partenaire de l’Inde, en rapporta avec lui. Les jeux de cartes connurent immédiatement un succès foudroyant partout en Occident, au point que l’on a dû légiférer pour règlementer la permission d’y jouer. Pas un seul pays n’échappa à la nouvelle fièvre, mais deux pays furent particulièrement atteints : l’Italie et l’Espagne.

C’est en Sicile semble-t-il que l’on structura les cartes  sous la forme «espagnole» que nous utilisons : 40 cartes, 10 de chacune des couleurs suivantes : Coupes, Epées, Deniers, Bâtons. La symbolique rejoint comme souvent partout dans le monde, celle de l’ensemble des forces d’un pays.

Les cartes à jouer sont nommées en Italie Naibis et en Espagne Naipe. D’innombrables et savantes thèses ont fouillé en vain l’étymologie de ce mot et jamais aucune n’a envisagé autrement que pour s’en moquer de façon grossière et irrespectueuse une éventuelle origine arabe.

J’ose comme d’habitude une explication alternative. Quel est le principe fondamental de tout jeu de cartes raisonné ? Il me semble que ce soit la reconnaissance dans le jeu – société symbolisée – d’un atout majeur – le roi, et en dehors de lui, la déclinaison de pouvoirs de remplacement qui sont autant de substituts ou nouveaux atouts. Une sorte de procuration, de … نيابة … – nyaba, charge du naïb, le curateur, le régent en arabe !… Naïb, Naïbis, Naipe…

Au Maroc, nous avons gardé les mêmes appellations de ces cartes que celles utilisées en Espagne, Al Andalus obligeant !


El Tute ou Touti

Le TOUTI est le jeu de cartes le plus pratiqué au Maroc comme en Espagne et dans nombre de pays hispaniques, l’Argentine notamment. Il comporte un certain nombre de règles et peut se pratiquer à deux, trois ou quatre joueurs. Le jeu consiste à obtenir le plus de points possibles. On y utilise le jeu de cartes espagnol comportant 40 cartes. Le Touti courant et original se joue en équipe de deux. L’ordre décroissant et la valeur comptable des cartes sont les suivants

D’innombrables sites, faciles à repérer donnent les règles du Touti in extenso. En voici un qui me parait peut-être plus complet que les autres. http://www.mundijuegos.com/multijugador/tute/reglas/

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 Comme les petites filles du Maroc naissent sachant danser la danse orientale, les petits garçons naissent sachant jouer au TOUTI, et en font la démonstration à longueur de veillées du mois de Ramadan. Une toute petite parenthèse – non, je jure qu’elle sera brève – pour informer les francistes distingués de mes tropiques qui les premiers ont qualifié les veillées du mois de Ramadan, de «ramadanesques» :

Le sens de ces adjectifs néologiques créés avec pour suffixe ‘’esque’’ n’est transparent que si l’on a caractérisé les qualités typiques du référent Ramadan. Dans ce cas malheureux,  ‘’esque’’ traduit l’incongruité et la démesure, ce qui est pour le moins indélicat, maladroit, voire grossier et même plus pour qualifier l’un des 5 piliers de l’Islam… Mais que soient absous (ou absouts depuis 1990) ces égarés car, pour les raisons de haute science ci-dessous, il ne semble pas qu’il puisse exister un adjectif convenant dérivant de Ramadan :

–         le suffixe –ien est le suffixe privilégié pour les adjectifs de relation composée sur un nom propre, dans le sens de « à la manière de »;

–         le suffixe –ique, très usité dans les siècles précédents, a perdu de sa productivité pour la formation d’adjectifs avec comme base un nom propre (sadique de Sade, platonique de Platon), mais il est au contraire très productif pour des adjectifs dont la base est un nom ayant le trait /inanimé/ (robotique, informatique);

–         le suffixe –iste est relié à une appartenance scolastique et une adhésion aux idées d’un maître à penser (gaulliste). Il contraste traditionnellement en cela avec le suffixe ien plus relié de manière neutre à la personne porteuse du nom (le style discursif gaullien).

Refermons ici cette vaugelassienne parenthèse. (4)

Tous les petits garçons du Maroc savent jouer au TOUTI ? Faux ! Le citoyen Mo’ connaît bien les règles de base de ce jeu, mais jusqu’à présent il a toujours eu à faire un meilleur usage de ses soirées, de Ramadan ou d’autres mois, que ces parties interminables de stress gratuit, de calculs savants et arbitraires, de supputations alambiquées et vides. De plus, à sa grande honte, il avoue se sentir mal à l’aise dans les jeux d’équipes. D’un air coquin, il reconnaît être redoutable au poker, même s’il n’y joue plus guère depuis des lustres, ayant, heureusement pour lui, adopté d’autres hobbies un peu plus sains et épanouissants … Sa dernière partie  de Poker remonte à 20 ans et il se rappelle avoir infligé à cette occasion une sévère correction à des semi-professionnels auxquels, à l’issue de la partie et avant de se retirer, il restitua  les sommes rondelettes qu’il leur avait gagné, les laissant complètement abasourdis …

Mais bien évidemment, je ne puis m’esquiver systématiquement et  lorsqu’on m’invite à ‘’faire le quatrième’’ pour une partie , sachant fort bien que je ne suis vraiment pas un cador (5), pour ne pas paraître bêcheur, j’accepte de prêter mes modestes compétences. J’ai remarqué cependant que chaque joueur espère bien me «coller à l’autre» pour augmenter considérablement ses chances de triompher. Et oui, au TOUTI, je suis hyper-nul !

Mon peu de sympathie pour les jeux de cartes doit sûrement dater de ce jour, ô combien lointain ou, face à l’emplacement du mythique  Rick’s Bar de Casablanca, en plein centre de la Ville Blanche,  aux portes du cinéma Apollo qui était le meilleur du monde car on y offrait toujours au moins deux films, fraîchement doté par mon papa d’une « grosse somme d’argent » sensée suffire à mes besoins pendant toutes nos vacances dans la grand’ ville, je décidai de m’approcher d’un groupe d’individus accroupis autour d’un jeu de cartes. De trois cartes. sota, cabal, rey, Valet, Cavalier et Roi. Ces Messieurs, exploitaient un commerce itinérant de bonneteau, un jeu d’argent proposé à la sauvette dans les lieux publics un peu partout dans le monde ou l’enjeu est l’identification d’une carte sur les trois. En l’occurrence, au Maroc, c’était sota, cabal, rey  et la carte à identifier, celle du roi.

Le bonneteur-chef et ses complices simulaient une partie ou un badaud, l’un d’entre eux en fait, l’emportait toujours et recevait de façon ostentatoire une grosse liasse de billets ! A mon arrivée, accompagné de Messire Puîné et d’un jeune cousin aussi niais que nous quoique de la ville, lui, les pipeurs nous firent une haie d’honneur et nous convainquirent de jouer en insistant sur la facilité de gagner, en désignant la liasse encore dans la main du  «gagnant» factice.

Mais moi, on ne me la fait pas ! Non mais  … ! Je compris que c’était après désignation de la carte par le gogo qu’avait lieu le tour de passe-passe. Étant persuadé d’avoir parfaitement assimilé l’astuce, je tendis mon gros billet, ce qui me valut les commentaires admiratifs des gredins, et après avoir repéré la carte du Roi, une fois par terre, je mis le pied dessus et exigeai que les 2 autres fussent découvertes les premières. S’engagea alors une très vive discussion entre eux, certains disant que c’était mon droit et d’autres prétendant le contraire. La discussion (feinte, bien sûr) s’envenima, un coup violent partit puis un autre et le tenancier du casino, faisant mine de se fâcher tout rouge, décida de transférer urgemment son siège social sous des cieux plus cléments en omettant, bien sûr de me restituer mon bon argent !

Nous, les trois pré adolescents benêts, restâmes seuls, admirant les sourires vaguement goguenards des commerçants de proximité. Mon pied écrasait toujours violemment la carte que j’avais choisie. Messire Puîné me demanda en toute bonne foi et non sans humour, de vérifier si j’avais gagné ! Je soulevai théâtralement le pied et il récupéra la carte qu’il s’empressa de retourner. Il jura comme un charretier pour vouer la maman des bandits à la prostitution éternelle ! La carte choisie était El Rey !

mo’

 Notes :

 (1)               «La lune, mythes et légendes»

http://cosmobranche.free.fr/MythesLune.htm

(2)               Le trépang est l’holothurie séchée que l’on récolte principalement dans l’océan indien, destinée au marché chinois, sur lequel elle jouit d’un statut de produit de luxe justifié par des qualités de starter aussi fausses qu’impressionnantes…

(3)               Je plaisante : J’ai déjà mangé de l’holothurie et je dis sans sourciller que c’est l’une des meilleures choses que j’aie jamais mangé dans ma vie. C’était au restaurant El Portinyol, assidument fréquenté par le roi d’Espagne et alors propriété de mon excellent ami Don Fernando Carreras Gimferrer et de sa douce Montserrat, à Arenys del Mar, à une cinquantaine de kilomètres de Barcelone. Dans votre assiette, ce sont simplement deux lanières de chair très blanche que l’on nomme là-bas, en pays catalan : espardenyes, ce qui signifie en français espadrilles… Lorsque le produit est frais, et local, il est hors de prix, car très rare et exquis ! Quant aux vertus pyrotechniques de l’aliment …

(4)               Pour approfondir :

http://www.linguistik-online.com/19_04/baiderGezundhajt.pdf

(5)               Cador, de l’arabe  قدير  , قدّور : puissant, fortiche.

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