Je vous ai déjà parlé de mon ami, le très noble Si Allal Rifi, http://wp.me/p62Hi-YA, mon grand frère, la crème des hommes, le plus fin lettré d’une fabuleuse culture orale, analphabète, profond et plus digne d’admiration que mille agrégés de l’Université. C’était mon maître es-SVT, es Sciences de la Vie et de la Terre. Il savait presque tout de notre planète et de ses habitants.

Il me nommait Riquet à la HouppeBOUCHAAKOUKA, en arabe. Il avait une tendresse paternelle pour moi et ses petits yeux perçants pétillaient de joie et de fierté au spectacle de mes succès de tous ordres. Par contre il se fâchait tout rouge, mais en silence, devant ce qu’il considérait comme mes incartades et qui n’étaient bien souvent perçues comme telles que par lui, Savonarole de la bêtise, pourfendeur de la mauvaise foi, bourreau implacable du manque de dignité. Cet homme était meilleur que le pain blanc. Il me manque terriblement, lui, la fulgurance de son esprit, son immense délicatesse, sa gouaille, ses taquineries, mais aussi sa droiture de barre d’acier trempé, sa très haute morale et son inépuisable savoir concret, utile, débarrassé des boursoufflures du mien. Un beau matin, dans un calme total, il a ‘’choisi’’ de se taire à jamais, passant de la lumière la plus belle à l’ombre d’un silence total et définitif provoqué par une embolie cérébrale.

Travailleur de la mer, il ne laissa jamais personne le remplacer à sa tâche, et les notions de maladie, de fête et de paresse, d’envie et de laisser-aller étaient absentes de son système de pensée. Il travaillait toujours, je veux dire tous les jours, car disait-il, le travail est naturel et l’homme ne doit arrêter de travailler que pour se reposer. Sous terre, sous-entendait-il. Trop pieux pour croire que la mort est une fin, il disait d’elle qu’elle était le repos. Combien de fois ne lui ai-je traduit, provocateur jusqu’à la caricature, tel ou tel poème de Machado, de Lorca que son analphabétisme ne lui permettait pas de déguster en VO, mais que la lumière de son esprit lui permettait de savourer, puisqu’homme du Nord du Pays, il parlait espagnol.

Son buenas gentes que viven,
laboran, pasan y sueñan,
y en un día como tantos,
descansan bajo la tierra.

Rifain, donc, comme son nom l’indique, il était d’une fierté inouïe et même si sa majesté naturelle n’incitait guère à lui manquer de respect, certains se le sont permis avant de le regretter amèrement. Mille anecdotes à ce sujet mais l’une d’elles surtout me revient en mémoire aujourd’hui.

Un beau matin, alors que je séjournais dans un hôtel d’Agadir qui était ma seconde résidence, l’un de ses fils vint m’informer que Si Allal avait de graves problèmes avec l’Administration des Mines et risquait d’être arrêté et enfermé en prison ! Je demandais le motif de sa révolte et le fils me répondit que mon honorable ami avait ‘’manqué de respect à un haut fonctionnaire ». Je me préparai bien vite et m’en fus sur les lieux. Je demandais à voir un responsable et finis par en trouver un, en motivant ma visite. L’on me demanda si j’étais avocat. Je répondis que non, mais que je venais très civilement me renseigner sur le différend de Si Allal avec ladite Administration. Le chefaillon qui me recevait me répondit que mon ami était une forte tête qui avait besoin d’être éduquée, selon la formule consacrée … Ah bon !

Voici les faits : Son permis de conduire – une grande part de son gagne-pain, lui avait été retiré pour une raison ou pour une autre et il en resta privé durant 3 mois. Au bout de 3 mois, avec l’aide d’un avocat marron à la robe mitée, il réussit à payer les amendes et faire revenir le précieux document à la délégation d’Agadir ou il arriva un beau matin à 11 heures. Au guichet concerné, le délicat fonctionnaire en charge l’informa qu’il était trop tard, qu’il lui fallait revenir l’après-midi. Mon ami, excédé, s’emporta, saisit au collet le ‘’peigne arrière-train’’, le souleva comme une plume et l’informa qu’il n’était que 11 heures, qu’il était au guichet d’accueil des usagers et qu’il ne sortirait de là qu’avec son document !

Je demandais poliment pourquoi, effectivement, on ne lui donnait pas son document, expliquant que ce pauvre homme avait la responsabilité de 200 personnes éparpillées sur la côte saharienne, des pêcheurs qui ne mangeaient et buvaient qu’alimentés par mon ami. Le peigne-machin me répondit que ce n’était son problème et que l’Administration avait ses règles et qu’il fallait les respecter. Je voulus lui expliquer que c’est à l’A2dministration de se mettre à la disposition des citoyens et non l’inverse, mais je craignis qu’il n’eût une attaque cardiaque. J’eus néanmoins envie à mon tour de saisir au collet ce crétin clinique et si la perspective de me retrouver au cachot avec Si Allal ne me déplaisait pas tant,  mes  »énormes responsabilités » non assumées auraient mis le monde en danger ….

Un plus haut responsable passa par là à ce moment-là et, notant probablement  ma mise bourgeoise et mon calme, il m’invita à le suivre dans son bureau. J’acceptai. Nous passâmes une petite heure à bavarder sur l’avenir du monde, les décalages culturels de notre pays, les mutations quelquefois douloureuses qui s’y opéraient. Ses évaluations trouvèrent écho dans mon approche sociologique. Nous nous prîmes ainsi de sympathie. Ce n’est qu’après qu’il me demanda le motif de ma visite en ces lieux ‘’austères’’. Je lui contai mon affaire et il appela immédiatement pour s’enquérir des faits. Voyant que j’avais pudiquement minoré l’indélicatesse du fonctionnaire, il m’en fut reconnaissant et ordonna qu’on allât chercher mon auguste ami. Parallèlement, il fit appeler le sous-chef et lui ordonna de lui apporter le dossier du  »dangereux anarchiste » qui osait réclamer son droit ! Le sous-chef me jeta un regard à peine plus doux qu’une promesse d’étranglement et retourna à la terrifiante médiocrité de sa pensée : obéir, râler et ne jamais être juste.

Un planton escorta jusqu’à nous mon auguste ami, d’un calme olympien, comme ces bonzes prêts à l’immolation par le feu mais surtout pas au compromis et encore moins à la compromission. Il salua d’un sonore :

–         Salam Alaïkoum !
–         Si Allal, bonjour
–         Salut BOUCHAKOUKA !

Je me crus autorisé à plaisanter sur le désordre qu’il créait par la faute de sa forte tête. Il me demanda, toujours aussi calme si le fait de demander son droit était un désordre. Je bredouillai pour me donner une contenance et craignant les éclats de mon ami bien plus que ceux de la foudre :

–         Sais-tu que Monsieur le Chef du Département a donné des instructions pour que ton document te soit rendu séance tenante ?
–         Tout homme qui accomplit sa tâche mérite la bénédiction divine !
–         Après cela, nous nous en irons !
–         Et bien tu t’en iras, toi, moi j’ai encore un petit problème à régler.
–         Ou la ! Ça recommence ! Mais lequel, je te dis que tout est réglé !
–         Je ne partirai pas sans avoir eu des excuses publiques de l’individu qui m’a outragé !
–         Arrête, sil te plait ! je te dis que sa hiérarchie va s’en occuper…
–         Écoute BOUCHAAKOUKA, va t’en et fiche moi la paix, tu perds ton temps, tu le sais bien !

Voyant mon désarroi, le Chef intervint et me demanda de m’éloigner pendant qu’il parlementait avec la tête d’acier trempé… Il fallut un bon quart d’heure pour qu’enfin Si Allal Rifi acceptât les excuses officielles et publiques, non pas de son agresseur verbal, mais de Monsieur le Chef de Département. Ah les grands problèmes de ce monde ! Clochemerle sur Souss !

Récupération du permis de conduire, échange de vœux, glorification du pardon par une ou deux citations religieuses, condamnation du diable, embrassades même,  et nous voici enfin dehors, le dangereux individu et moi… Je le ramenai chez lui. Il était  imperturbable, répondant à mi-voix à mes questions de diversion. Il avait été incarcéré plus de 10 fois, systématiquement chaque fois qu’homme fougueusement digne, il fut, pensait-il, insulté.

Un jour, nous nous revîmes après une longue coupure, et il me fallut supporter ses taquineries aussi dures que le miel. Il riait aux éclats du bonheur de me revoir mais je remarquai qu’il s’essuyait constamment les yeux, en insistant sur les coins, à la naissance du nez. Je finis par lui demander ce qui lui arrivait et il m’informa que l’exposition directe aux vents de sable dans le désert provoquait souvent cela. Les grains de la roche liquide finissaient par se loger tout autour du globe oculaire, l’abrasant et l’irritant, le rougissant et finissant par en rendre le mouvement douloureux. Mais que je me rassurasse, plaida-t-il, il avait ce qu’il fallait pour se soigner. Je le taquinai en lui demandant si son remède était à base de poudre de peau d’hyène, de sang de vipère, de salive de rat ou d’un autre produit miracle de sa curieuse pharmacopée. Il me répondit qu’il connaissait une vieille et sainte femme Berbère, qui vivait non loin de Smara, en plein désert, et qui avait le don de ‘’nettoyer les yeux’’. Je poursuivis ma plaisanterie et lui demandai si elle retirait les globes de leur orbites, les nettoyait et les replaçait. Il me dit que sa médecine était bien trop sophistiquée pour moi et me conseilla de retourner à mes sinistres blouses blanches qui ne savent même pas que Dieu est le Médecin Suprême et que tout le reste est prétentieux et sans effet. Je faillis m’étrangler lorsqu’il précisa que pour preuve de ce qu’il disait, sa guérisseuse à lui était complètement … aveugle

Je me sentis mal et lui demandai de ne pas jouer avec sa santé et de me faire l’amitié de surseoir à son opération bizarroïde, le temps que je puisse me dégager de mes obligations pour pouvoir l’accompagner et rester un peu en sa compagnie. Il éclata de son rire moqueur et fronça les sourcils d’ironie en me regardant :

–         Eh, oh Riquet à la Houppe ? Tout va bien ? Crois-tu qu’il s’agisse pour moi de prendre un avion comme toi pour allez consulter un médecin à l’autre bout du monde pour un simple rhume ? J’ai fait dire à EL HAJJA FADHNA, nom de la prof. d’ophtalmologie  de venir ici, en Agadir pour me nettoyer les yeux, chez moi, et crois-moi, le tour sera joué en une journée au maximum !

–         Tu es fou mon cher ami, je ne te laisserai pas faire…
–         Essaie toujours, petit blanc-bec, rétorqua-t-il en riant de plus belle !

Une fois seul, je me mis à téléphoner au Gotha de l’ophtalmologie mondiale, n’oubliant ni la clinique BARRAQUER de Barcelone, ni les prestigieuses cliniques de Lyon, de Paris et de Casablanca. Ayant noté tous les renseignements, je me promis de revoir Si Allal dés le lendemain pour tenter de le convaincre de surseoir à son projet d’une folle imprudence et de me suivre …

Effectivement, le lendemain, je me rendis chez lui en début de soirée pour être sûr que sa femme DAOUYA et ses enfants seraient présents et m’aideraient à essayer de convaincre cette tête de mule d’accepter d’aller dans une clinique sérieuse… Je fus reçu princièrement, comme d’habitude et MA SOEUR DAOUYA, l’épouse de l’auguste, me serra fort et longtemps contre son sein en me disant des paroles délicieuses… Elle m’accompagna jusqu’au ‘’salon des invités’’ ou Si Allal m’accueillit, portant des lunettes de soleil qui lui donnaient un air comique. Bien évidemment, il me salua avec un reproche :

–         Tu viens de te réveiller, petit oiseau ? C’est çà la journée ? Les vrais hommes se lèvent à l’aube, Monseigneur !

Je saluai les autres personnes présentes : une vieille dame, haute comme trois pommes … ridées, aveugle et une jeune femme d’une trentaine d’années environ. Les fils de mon ami étaient également là et me saluèrent. Leur maman vint s’asseoir près de moi et nous nous susurrâmes moult propos sirupeux jusqu’à ce que le grand Sachem me provoque en me demandant l’objet de ma visite. Je le connaissais assez pour savoir que s’il posait cette question, ce n’était certainement par manque de tact mais pour m’attirer dans un piège quelconque. Je répondis donc, d’un air de défi que je venais voir ma sœur et mes neveux, et sûrement pas le vieux fou qu’il était… La taquinerie dura un bon quart d’heure avant qu’il change complètement de sujet et me présente EL HAJJA FADHNAet sa nièce et assistante, ZOHRA. C’était donc elle, la chirurgienne-ophtalmologue de SMARA. Ben mon vieux !… La Dame était d’expression complètement neutre, souriant très légèrement aux anges et ne bougeait absolument aucune partie de son corps autrement que pour ‘’agir’’. Un e leçon de Yoga à elle-seule. Un des garçons entra portant un plateau à thé flambant neuf et surchargé de verres, le déposa devant ‘’l’homme’’ qui en plus de toutes ses autres qualités, faisait effectivement  le meilleur thé à la menthe du monde ! Il vint me baiser la main – ben oui, je suis son oncle ! MA SŒUR DAOUYA me demanda ce que je souhaitais dîner avant que le garçon ne revienne portant un plateau surchargé d’amandes – ô les amandes de cette région…, des gâteaux secs faits maison bien sur et du pain, du beurre frais, baratté du jour, du miel du Sahara – ô le miel du désert… Toute cette bombance ne figurait que les amuse-bouche.

Après avoir servi le premier verre de thé, suite à un ballet de verres d’une extrême sophistication, il me regarda et recueillit mes félicitations habituelles, exprimées comme le veut la tradition par :

–         Dieu te Donne la santé !

Ce n’est qu’après que commença le débat. Avec un sens consommé de l’effet théâtral, le Sieur Allal Rifi m’apprit qu’ EL HAJJA FADHNA lui avait nettoyé les yeux, le matin même, pendant que je ronflais honteusement, comme un bébé, et que Dieu avait permis que cela se passe bien, qu’en plus beaucoup de sable avait été retiré de ses yeux, sans dommage… Et toute l’assistance me fixa alors, pour mesurer l’effet d’annonce sur ma contenance. La Prof de médecine souriait modestement dans son coin, mais sa nièce lui faisait un reportage ‘’live’’ sur mes réactions. Je la félicitai sincèrement et d’abondance. Je compris qu’elle parlait très mal l’arabe et comme je ne parle pas le Tachelhit, langue berbère du sud, nos échanges furent modestes. Par contre, la nièce put répondre à mes questions et m’aider dans mes interrogations. Selon elle, sa tante avait un don inouï pour l’évaluation sensorielle, surtout. Au toucher, elle pouvait déceler le plus infime corps étranger dans l’œil, comme la cataracte, d’ailleurs…

–         Elle soigne la cataracte ?
–         Mais oui, elle en  »fait » plusieurs à chaque souk dans notre région !
–         Vraiment ?
–         Mais l’opération de la cataracte est sa principale activité !
–         Par Dieu tout puissant, … mais … elle est … empêchée …
–         Elle voit mieux que nous, Monsieur, je vous assure ! Elle, elle  sent. Au point que lorsqu’elle n’est pas sûre d’elle elle refuse d’intervenir !…
–         Mais enfin, la cataracte  … les instruments…
–         Un simple bâtonnet dont elle perfore la membrane gélatineuse avant de la rouler avec une infinie douceur comme on roule un coupon de tissu sur son noyau.  Lorsqu’elle estime avoir bien pris la toile, un tout petit coup sec et voilà !…
–         Ahurissant !…
–         Soubhana Allah !

Dans son coin, Si Allah riait à pleines dents, mais silencieusement, à voir la tête que je faisais et qui était surement aussi intelligente que celle d’un poisson rouge …

Je poursuivis :

–         D’accord ma sœur, mais alors, pour ‘’laver les yeux’’ ? C’est encore plus incompréhensible…

Elle marmonna quelque chose à l’adresse de sa tante qui lui tendit une petite trousse banale. Mon interlocutrice en sortit des petits bouts de bois ramassés parait-il sur la plage. Aucune intervention humaine. Des morceaux de bois-flotté incurvés dont elle se sert comme d’une fourchette à escargot pour prendre le globe oculaire et  le nettoyer avec d’infinies précautions… et … rien d’autre … L’opération dure tout de même une bonne demie heure parait-il, mais les effets ‘’postopératoires’’ sont nuls … De l’eau fraiche pour toute médication, de l’eau – de source bien sûr, pour tout calmant et en 24 heures, l’ensablé de la veille peut reprendre ses œillades alentour.

Notre amphitryon était vraiment plié de rire et gloussait méchamment au spectacle de mon air ahuri, comme dérangé…

–         Alors, BOUCHAAKOUKA, qu’en penses-tu ?
–         J’avoue être anéanti. Gloire à Dieu le Tout Puissant ! C’est tout simplement merveilleux…

Je me levai, me dirigeai vers la vieille dame aveugle, lui pris les mains, et les baisai très respectueusement pendant qu’elle souriait à peine, comme en contact avec un autre monde auquel, bien évidemment, moi, je n’avais nullement accès…

mo’

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