Pendant que d’innombrables frères humains font la queue, de l’aube au crépuscule, devant les Portes de la Loi, essayant d’obtenir le droit d’être et d’arpenter la terre des hommes à leur guise, moi, je déploie autant d’énergie, mais pour le motif inverse : la gestion de toutes mes identités. Les réflexes entomologistes de notre temps, la cocasserie de la double culture et mes multiples origines géographiques – agités dans les gobelets des grands bouleversements de l’histoire durant le siècle écoulé, ont fait de moi un obèse de l’identité, un sumo de l’état civil, un poussah de la nationalité.

Récemment, j’ai été contraint de prendre une nouvelle nationalité pour me conformer à l’une des lois qui me régissent. Figurez-vous que  j’ai réussi à faire pouffer de rire le très haut magistrat devant lequel je devais choisir un nouveau patronyme ! Son Honneur me considéra comme, je suppose, un fonctionnaire de la loterie peut considérer le gagnant d’un loto faramineux. S’amusant de mon désarroi, il laissa échapper : «Je ne puis réellement rien faire pour vous aider. Vous êtes obligé de choisir seul l’un ou l’autre de ces 6 patronymes, et l’une ou l’autre des 8 orthographes utilisées pour les écrire dans le passé, par les diverses administrations qui ont géré votre vie administrative à ce jour !»… Bon, j’ai bien conscience d’être très important mais vraiment, il y a des gens peu charitables, me dis-je ! Qu’y puis-je, moi, si je suis si riche ?

Parmi la très belle collection de passeports qui me sert en vérité surtout à passer la porte de mon bureau pour aller à la salle à manger, de celle-ci au salon et enfin du salon à ma chambre à coucher, il en est un, de couleur vert-foncé – non, çà ne s’accorde pas…, frappé d’armoiries représentant une galère punique surmontée d’un croissant et d’une étoile rouges, surplombant un oriflamme portant une devise et coiffant une balance à gauche et un lion brandissant un cimeterre à droite.

Il m’a été délivré par un pays que j’aime parce qu’il est concrètement un trait d’union entre Levant et Ponant, entre Arabes et Africains, entre Machrek et Maghreb, ce qui m’explique un peu mon ego mimétique autant qu’il le flatte ! Par ailleurs, certains de ses meilleurs fils furent de purs génies surréalistes, et cela aussi me plait bien : L’un traversa gaillardement les Alpes à dos d’éléphant pour aller conquérir la puissance dominante du monde d’alors, Rome. Un autre s’est rendu célèbre dans le monde entier par ses interventions d’éducation civique au cours desquelles il ne se gênait guère pour se moquer de la propension de telle région à la paresse et de telle autre à la lascivité … Bien plus récemment, ce peuple tout entier a osé l’impensable : redonner le sourire à tout leur groupe ethnique dont beaucoup de membres se croyaient les Damnés de la Terre. Terre de passage et de brassage de cultures, la langue dialectale y est un savoureux mélange d’arabe, de français et d’italien, principalement. L’accent y est une suite bizarre de sons aux accents toniques étonnants, souvent interrogatifs et courts, comme systématiquement moqueurs. Ce pays n’est pas aussi riche géographiquement que ses voisins, mais on n’en apprécie que davantage ses femmes – réputées très courageuses et assez … directives, et ses hommes – réputés pour leur appétit de vivre et leur décontraction …

C’est un pays à partir duquel la moitié de ma prestigieuse ascendance m’a nourri des gènes de l’humour populaire qui explique mon attitude gentiment moqueuse vis-à-vis de 99,9 % des choses de la vie… sous mon apparence pourtant bien austère, voire revêche.

J’aime bien d’autres choses de ce pays, et même si d’autres gènes m’interdisent catégoriquement les feux ardents de la HARISSA, me dispensant ainsi des bains de siège sédatifs de certaines varices mal placées, je reconnais être émerveillé par les ‘’FTAÏRS’’, ces beignets très larges que l’on déguste avec du vrai miel campagnard, les ‘’MAQROTS’’, pavés de semoule fourrés idéalement aux dattes et enrobés de miel qui me font pleurer de bonheur, la ‘’CHAKCHOUKA’’, piperade simple et exquise, les ‘’OSBANES’’, ‘’paquets’’ de tripes, c’est-à-dire la fameuse et humoristique  ‘’PONSE DE BREBIS FEURCIE’’, ‘’HAGGIS’’ comme disent les amis Anglais, le ‘’COUSCSI BEL BESSBASS’’, couscous aux feuilles de fenouil, d’une simplicité enfantine, d’une frugalité totale et cependant ‘’géant’’, le ‘’COUSCSI BEL MROU’’, couscous au mérou dont je donne ailleurs sur ce blog la recette, laquelle est consultée tous les jours depuis

(https://mosalyo.wordpress.com/2010/08/09/le-couscous-au-merou/?preview=true&preview_id=4105&preview_nonce=12a89baf72)

et bien sûr, le fameux ‘’KHOBZ TABOUNA’’, pain léger et délicieux, cuit giflé sur les parois d’un four artisanal de forme cylindrique et dont de coquins voisins ont fait un superbe mot « léger » qui désigne le Saint Graal du corps féminin. Un éminent jongleur de mots – Tunisien pur sang, je le jure – m’a dit un jour à ce propos : ‘’Ne traite jamais un imbécile de ‘’céoenne.’’, car de cette fabuleuse et paradisiaque « Origine du Monde« , il n’a ni la profondeur ni l’accueil chaleureux.’’

Pour conclure cette digression sur la gastronomie carthaginoise, ben tiens, bientôt, en ce lieu et à cette place, je convierai une de mes tantes, qui aura alors peut-être clos son siècle d’âge, fraîche comme un cabri, et la prierai, après avoir prié Dieu de la ‘’faire vivre’’ – اعيشك – de nous dévoiler une de ses merveilleuses recettes, de celles qu’elle n’a jamais voulu enseigner à personne. Je promets que pour la convaincre, je n’hésiterai pas à recourir lâchement à une certaine corruption à laquelle je sais qu’elle ne résiste pas !

Les rites et le quotidien de ce peuple sont à peu près les mêmes que ceux de ses voisins, et les grands moments de la vie quotidienne y sont aussi, évidemment , ceux qui cadencent la vie biologique et sociale : la naissance, le mariage, l’enfantement, la mort …

Le décor étant bien planté, je puis commencer mon histoire :

Au fin fond d’une modeste bourgade rurale, non loin d’une capitale provinciale à laquelle le Roi Numide SYPHAX donna son nom, vivait un couple anonyme comme il en existe des centaines de milliers, de ceux qui ont adopté cette étrange sagesse qui interdit quasiment de vivre autrement qu’en silence, dans l’ombre et l’anonymat. En ce lieu, la vertu cardinale est de passer inaperçu et de mourir aussi discrètement que l’on a vécu. Les mœurs y sont coulées dans le bronze depuis de nombreux siècles et malheur à qui ose transgresser la norme.

Alors, pour égayer quelque peu cette vie austère, la population autochtone adopte, de ci, de là, des manies, des tics, des habitudes et même quelquefois des idées comme autant de fils qui, tissés, constituent la toile de fond d’une sociologie qui rêve de devenir une civilisation.

Mais le véritable sésame à la disposition de l’individu pour desserrer l’étau impitoyable de cette société coincée, c’est évidemment l’humour ! D’abord celui d’un langage coloré, de paroles dépenaillées ne figurant pas toujours dans le dictionnaire, de propos piquetés de quiproquos et ponctués par la répétition sans fin d’un mot très mal élevé, désignant en arabe classique l’appendice terminal du tronc d’un grand nombre d’animaux, qui commence et finit toute proposition faite par l’homme et, lorsqu’elle est cool, ou hermaphrodite, par la femme. Nul n’échappe à ce tic, pas plus le charretier que le Président de la République ! Un véritable TOC anthropologique, extrêmement gênant pour les auditeurs arabophones non-habitués, c’est-à-dire tous les non Tunisiens.

 Revenons à cette famille anonyme, sans panache particulier, sans grands biens ni grande culture. Après une brève maladie, l’époux vint à mourir. Le pauvre homme était tellement commun et sa vie tellement banale, que sa disparition ne fut une catastrophe pour personne. La famille assuma cependant dignement tous ses devoirs et lui rendit tous les honneurs.

Pour la cérémonie dite de la troisième séparation, ‘’FRAQ ETTALET’’, qui est célébrée quarante jours après le décès, la tombe doit être achevée et arborer sur sa stèle une épitaphe, revêtant, pour les gens de qualité, la forme d’un court poème funèbre, ou oraison (1). On peut parfaitement se contenter de reproduire le verset coranique idoine qui dit que : ‘’Nous appartenons à Dieu et à Lui, nous retournons’’. L’éventuel écrit encomiastique (2) doit en principe fixer pour l’éternité la gloire et l’immortalité du cher disparu et l’inventaire de ses  innombrables vertus.

La pauvre veuve dont il est ici question, MOUNGIA de son prénom, ‘’à l’austère devoir pieusement fidèle’’,  se lança le défi de composer elle-même le dit  poème. Mais dés qu’elle se retrouva seule, elle s’aperçut de sa totale incapacité à le faire … Elle s’affola et s’en ouvrit à son entourage qui lui conseilla de courir chez l’instituteur du quartier qui se piquait d’un don pour la rime, et ne refusait pas de menus travaux d’écriture. Ainsi, il lui arrivait d’accepter la commande d’une chanson, le tournage d’un madrigal et même en période de disette, la rédaction disait-on de sulfureuses lettres d’amour envoyées par  certaines jeunes femmes délaissées, à leurs QAÏS partis conquérir le monde ou, craignent-elles, une autre LEÏLA, écrits enflammés et prometteurs, sensées les ramener rapidement se ressourcer aux jardins de leurs délices laissés à l’abandon trop longtemps. C’est cette  »légende » de l’infidélité masculine qui fait inclure à tous les Arabes de la terre, cette supplique dans leurs prières : ‘’Mon Dieu, faites que ne m’arrive jamais ce que craint ma mère  et s’il Vous faut me punir, que ce soit plutôt de ce que craint ma femme’’ ! La première justifie en effet le moindre retard par la crainte du pire et la seconde systématiquement par la crainte de la GHF ou galipette hors-foyer …

MOUNGIA réfléchit vite et bien et malgré la gêne du peu de gloire que la démarche engendrerait, passa aussitôt son haïk et sortit prestement de chez elle, tête baissée et tremblant de peur d’être reconnue. Elle arriva chez le doux poète qui la reçut avec la délicatesse et les égards dus à son affliction … Elle s’ouvrit à lui de son projet, avoua sa totale incompétence dans l’art poétique et se déclara prête à le dédommager de sa peine. Il la fit asseoir et après avoir noté l’identité du cher disparu, commença l’interrogatoire pour réunir les éléments nécessaires à la composition de l’œuvre :

–         Quel était son métier ?
–         En fait, Professeur, il n’a jamais travaillé, une santé fragile …
–         Était-il rentier alors ?
–         Oh non, il était plus pauvre que SAIDOUNA AYOUB (3) !
–         Ah… et … il était gentil avec vous ?

Elle rougit et finit par avouer

–         Pas toujours puisqu’assez souvent, il me battait …

Soupçonnant la pauvre dame d’être un peu la MAGALI NOËL des contreforts du désert (4), il s’aventura à lui poser abruptement la question :

–         Il était sans doute un amant fougueux et passionné ?

La pauvre dame se tamponna le bout du nez avec le pan de son haïk, comme gênée. En fait, elle essayait ainsi de réprimer un fou-rire incongru. Elle laissa échapper pleine de honte une réponse à peine audible ou le Bossuet des lieux se crut autorisé à comprendre :

–         Tu parles ! Il ne m’approchait pratiquement jamais …

L’homme de haute culture gratta longuement sa joue mal rasée, tout en relisant à mi-voix ses notes. Puis, il mit fin à l’entrevue. Il demanda à la dame de repasser une semaine plus tard afin de prendre livraison de l’œuvre commandée. Elle régla la somme convenue et regagna ses pénates aussi discrètement qu’elle les avait quittées.

Comme convenu, Dame MOUNGIA retourna chez l’instituteur une semaine après. Il la reçut et lui confessa que la tâche n’avait guère été aisée. Il lui précisa qu’il était disposé à lui restituer son argent au cas où le poème produit ne serait pas à son goût… Elle vit dans tant de modestie l’empreinte du génie artistique, jamais sûr de lui. Alors elle esquissa un sourire qui signifiait ‘’certainement pas’’. Mieux, elle ne demanda guère ses restes et repartit furtivement, pressant le manuscrit contre son sein et allongeant le pas pour déguster plus vite le poème chantant la geste de son défunt époux.

Elle arriva chez elle et, soupirant de tristesse, s’apprêtant à pleurer, pleurer encore, pleurer comme hier et probablement demain, la veuve s’assit, ouvrit le message sentant encore cette odeur de goudron de l’encre grasse des scribes. Elle se racla la gorge et lut d’une voix chevrotant d’émotion  l’ode funèbre qui devait orner la stèle tombale de son cher époux disparu :

(*) Ma traduction est très libre et je l’avoue, quelque peu expurgée car le texte original est bien plus explicite sur la modestie des capacités érotiques du défunt …

Toujours est-il que MOUNGIA, à mesure qu’elle lisait, sentait monter en elle un fou-rire dantesque et quasi apoplectique qu’elle ne réussit à maîtriser que bien après. Puis elle entra dans une prostration totale d’où elle ressortit, persuadée d’avoir à oublier à jamais le deuil – réduit pourtant au plus strict minimum en Islam, soit dit en passant (5), et d’envisager l’avenir de façon un peu plus joyeuse.

Depuis ce jour, elle compta au plus juste les jours de retrait qu’il lui restait  à observer avant de se remettre en circulation et, abandonnant les larmes de la VEUVE ÉPLORÉE, d’aller faire un tour du coté de Franz Lehár et de devenir, comme toute veuve respectable, une VEUVE JOYEUSE ! …

mo’

Nota :

(1)            oraison funèbre est un pléonasme

(2)            encomiastique : ce mot est tellement rare – au point d’être absent de nombre de dictionnaires, qu’à titre exceptionnel,  j’en précise  la définition : Adjectif qualifiant la rhétorique par laquelle on établit la supériorité de quelqu’un ou de quelque chose, et qui a un enjeu esthétique considérable.

(3)            SAIDOUNA AYOUB : le prophète Job en arabe.

(4)            http://www.youtube.com/watch?v=9rohUMg-TTs

(5)            Pour l’épouse du défunt, elle portera le deuil de son mari pendant 4 mois et 10 jours, sauf si elle est impubère ou ménopausée. Dans ce dernier cas, la période d’attente est réduite à 3 mois. La raison de ces délais particuliers n’est pas que la veuve doive cultiver sa peine d’une manière exagérée ; le but consiste à permettre que s’écoule le délai de viduité afin de s’assurer ainsi qu’elle ne porte pas un enfant de son défunt mari, ou, le cas échéant, d’attendre qu’elle ait mis au monde l’enfant qu’elle portait lors du décès.

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