Fès.
Maison de mon enfance,
Mois de juin 1900 et quelques,
14h40…

La revue vestimentaire eut lieu comme à l’accoutumée, dans la salle de séjour ou tous les participants, nous, frères et sœurs, devions nous présenter à notre père, fins préparés, baignés, oints, habillés, coiffés et parfumés par notre maman.

Lorsque cette dernière se saisissait de la grande bouteille d’eau de Cologne, en versait quelques gouttes dans la conque de sa main libre et nous en aspergeait les vêtements, nous savions que le supplice de la passivité était près de s’achever. Nous dévalions alors l’escalier qui menait à la salle de séjour ou le grand Sachem, en nous attendant, fumait une pipe longue comme un calumet et lisait un magazine quelconque.

Nous étions en rang devant lui et il nous ‘’traitait’’ au fur et à mesure que nous nous présentions à lui. Cela consistait en une inspection tatillonne au long de laquelle nous étions nous-mêmes chargés du greffe de tous les changements à apporter à notre mise pour être admissibles à la sortie en sa compagnie.

Ce jour-là, la sortie familiale consistait à aller au champ de courses. Oui, pas à Longchamp ni à Epsom, mais en notre brave ville de Fès, laquelle possédait un hippodrome ou étaient organisées deux ou trois fois l’an des courses hippiques qui n’avaient rien à envier à celles de villes bien plus importantes.

Concours d’élégance, occasion de rencontres amicales entre grands fermiers, entre bourgeois et entrepreneurs, entre locaux et visiteurs, entre parieurs de diverses origines, entre éleveurs passionnés et simples amateurs. Papa pensait que c’était l’une des occasions ‘’propres’’ de montrer une nichée dont il n’était pas peu fier. Il faut dire qu’il ne manquait jamais de recevoir moult compliments pour notre mise parfaite, notre éducation, nos exploits scolaires et notre sens de la discipline et de l’obéissance. Maman était là bien sûr, voilée bien évidemment, mais rayonnante sous ses voiles et attentive à ce que ses petits canards, vilains, noirs ou blancs-bleus, fussent les plus parfaits possibles au cours de la sortie.

Avant le départ en voiture, impossible de ne pas subir un briefing pédagogique qui consista, le fameux jour dont il est plus particulièrement question ici, en la licitation des courses de chevaux dans la religion musulmane. Père nous apprit qu’en pays arabo-musulmans, les courses hippiques sont licites car la connaissance des chevaux y est considérée comme une science, donc les paris comme autant de déductions scientifiques et aucunement comme un jeu de hasard. Aussi, ne devions-nous pas nous étonner de voir notre père parier. Sept pommes averties en valent 14  ! Et nous voici entrant dans la magnifique berline américaine selon un ordre précis qui réservait les places adjacentes aux portières aux ‘’grands’’ et l’espace intermédiaire au gros de la troupe.

Ah, cette odeur de garniture automobile dont on apprend aujourd’hui qu’elle est très nocive ! Ah, cette odeur de chypre au patchouli entêtant, mêlée au riche parfum de maman et à la luxueuse eau de toilette paternelle ! Nous en récoltions souvent des nausées mais cet environnement de fragrances était néanmoins synonyme de luxe, de vacances et de moment d’exception.

Le jour précis dont il est question ici, nous arrivâmes fièrement devant l’hippodrome et débarquâmes de notre beau vaisseau sous l’œil admiratif des badaudes et des badauds. Notre père envoya l’aîné acheter les tickets d’entrée, en exigeant que, présence de maman obligeant, ce fussent les places les meilleures. Oui, nous eûmes tous droit à des places dans la tribune. Puis mon père nous y conduisit et nous installa de manière à ce que son épouse adorée et ses saintes filles pussent être tranquilles pour suivre les courses en toute quiétude. Puis, l’aîné et lui allèrent chercher des boissons rafraichissantes, mises à l’ombre sous le siège et le contrôle exclusif de maman.  Il entreprit ensuite d’expliquer à tous le programme, les particularités de chaque course, les principes du jeu du pari mutuel. Nous passâmes ainsi une bonne heure, mon père jouant et revenant bien vite s’asseoir pour assister à la défaite de tous ses champions et à la ruine de toutes ses savantes spéculations. Ma mère riait sous voiles pour le taquiner et comme pour l’inviter à cesser de croire au Père Noël.

Brusquement, il annonça que ‘’sa course’’ arrivait enfin. Il demanda à chacun de nous de choisir 3 chevaux parmi ceux qui paradaient dans le paddock lors de la présentation précédant les courses. Stylo et carnet en main, il nota le choix de chacun. Maman, agacée par ces enfantillages fut longue à choisir, lui demandant de la laisser en paix, car elle n’arrivait pas à intégrer l’idée que le pari, fut-il hippique, pût être licite. Ce n’est qu’après les lui avoir arrachés, cependant, qu’avec un sourire de reconnaissance il la laissa. Il chargea notre frère aîné, son aide de camp redoutable et redouté d’assurer la sécurité de notre gent féminine, et demanda au Puîné et à moi-même de le suivre… uniquement pour soulager la charge de l’aîné…

Nous descendîmes la tribune pour aller à l’arrière du bâtiment central, là ou s’alignaient les guichets de jeux devant lesquels le sol était jonché de tickets périmés, perdants, perdus, froissés, abandonnés. Mon père sortit la liste de ses combinaisons pour ‘’sa’’ course et la dicta au préposé. Il paya et après, pendant qu’il échangeait quelques paroles avec diverses connaissances, nous, nous philosophâmes sur les chances de gain au jeu, sur le bonheur de pouvoir devenir riche tout d’un coup, sur ce droit de veto sur l’infortune que garde toujours le hasard dans nos vies …

Nous remontâmes alors auprès du reste de la famille, et quelques instants plus tard, la course débuta. Nous suivions anxieusement les expressions du visage de papa, car de la course elle-même, nous ne comprenions rien et, soyons francs, à moins d’avoir été équipés comme Léon Zitrone, de lunettes ou de jumelles, nous ne pouvions rien voir les 4/5èmes du temps.  A l’arrivée, le haut-parleur annonça le trio gagnant. Mon père fronça les sourcils et sortit rapidement les tickets de jeu de sa poche. Il ajusta ses lunettes et resta un long moment à admirer leur contenu, comme s’il s’agissait d’un message subliminal, alors que trois pauvres numéros en occupaient quasiment toute la surface. Il regarda à droite, puis à gauche et se pencha très précautionneusement vers maman à laquelle il confia un secret, en même temps qu’il souriait. Elle fit signe de la tête en souriant, pour dire comme à l’accoutumée : ‘’ Tiens donc…’’, sur ce ton impavide et faussement curieux qu’empruntent les gens d’excellente éducation, quoi que vous leur annonciez. Tout cela était très confus pour nous.

Nous vîmes alors notre père se lever, en nous demandant de ne pas bouger. Il redescendit et prit le chemin des guichets de jeu… Encore ? Mais foin de courses et de chevaux, se permit de lancer le Puîné en rouspétant. N’était-il point temps d’aller à La Royale, mythique pâtisserie ou nous attendait le non moins mythique gâteau russe prévu pour le goûter ? Il savait déjà qu’une fois là-bas, il  allait dire qu’il préférait une crème glacée et qu’après, il me ferait la proposition de partager moitié-moitié nos commandes, et que j’accepterais.

Papa revint une quinzaine de minutes plus tard, parvenant difficilement à cacher une joie évidente. Il chercha le regard de maman et par un hochement de tête, lui confirma que ‘’oui’’ ! Oui, quoi ? Mystère et boule de gomme. Honni soit qui mal y pense et vogue la galère ! Nous quittâmes enfin les lieux et nous dirigeâmes vers notre luxueuse voiture dont nous retrouvâmes la radio, les odeurs, et les coussins moelleux. Enfin, la pâtisserie La Royale.

La Royale, ses néons, ses miroirs, sa bonne odeur de vanille, de chocolat chaud, ses adorables serveuses, sa patronne toute blonde, ses tables parfaitement dressées et cette affriolante vitrine plus tentante que la caverne d’Ali Baba, toutes ces pâtisseries aux formes bizarres, ployant sous le poids de lourds chapeaux de chantilly, de crème pâtissière, de chocolat fondu. Et les boissons ! Outre le chocolat chaud, l’infinie variété de cafés, de thés, de tisanes, de sodas, de jus de fruits et de laits aux fruits, les fameux milk-shakes, probablement, jugeâmes-nous, le Puîné et moi-même, l’apport le plus considérable du Plan Marshall ! Assurément, si le paradis avait une adresse terrestre, ce ne pouvait être que celle-là !

Papa se montra un peu plus prolixe qu’à l’ordinaire. Oh, n’allez surtout pas croire qu’il se laissât aller, mais disons simplement qu’il descendit une marche de son piédestal pour plaisanter avec nous, nous demander notre avis sur telle ou telle chose, nous demander pour nous taquiner ce que nous préférions, des courses de chevaux et de la pâtisserie… ce à quoi, ô erreur, le Puîné s’empressa de répondre alors que moi, je voyais là l’occasion de me lancer dans un de mes raisonnements alambiqués et splendidement fayots. ‘’Faut pas exagérer’’, dit-il en roulant ses gros yeux noirs ! … ‘’On préfère La Royale !…’’

Puis, les meilleures choses ayant une fin, au plus haut de notre Tour d’Ivoire, le tocsin sonna ‘’le retour’’ et c’est les yeux émerveillés et la peau du ventre bien tendue que nous réintégrâmes nos austères pénates, alors qu’il faisait presque nuit, ce qui augmentait bien sûr le plaisir de la sortie. Rendus à notre train-train quotidien après cette journée historique et trépidante, nous nous regroupâmes autour de notre père, lequel ne put retenir plus longtemps l’immense aveu qu’il avait à nous faire et dissimulait si mal depuis l’hippodrome.

–         Mes enfants dit-il, nous avons gagné le pari lors de la dernière course, grâce à la combinaison proposée par Mo’ ! Dans les prochains jours, vous allez recevoir votre part de ce gain sous forme de surprise. Je ne sais comment il s’y est pris, ajouta-t-il en souriant, il avait pourtant choisi 3 chevaux tellement tocards que j’ai bien hésité avant de les jouer.

Je devins tout rouge, gêné de me voir comme soupçonné de sorcellerie, pendant que dans son coin, à la gauche de mon père, maman me regardait en souriant.

De bien nombreuses années plus tard, j’appris que ce jour là, mes trois tocards avaient rapporté la somme de … 400.000 francs… A cette époque, pour donner un titre de comparaison, une Buick Eight coutait à peine 7 fois plus…

mo’

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