Un peu d’histoire

Trois des quatre dirigeants africains ci-dessus ont reçu le Prix Mo Ibrahim*. Ce sont Nelson Mandela, Joachim Chissano et Festus Mogae. Le quatrième, Léopold Sedar Senghor, l’aurait également reçu n’eut été l’impossibilité chronologique. Tous quatre, ayant atteint un âge respectable, âmes nobles et fières, se sont volontairement écartés du pouvoir pour laisser le jeu démocratique – ou constitutionnel –choisir leurs successeurs. Quelle leçon !

Un point de sociologie

Mohamed « Mo » Ibrahim né en 1946, est un milliardaire anglo-soudanais qui a fait fortune dans le domaine des télécommunications. Il a créé la fondation qui porte son nom pour inciter à une meilleure gouvernance en Afrique, ainsi que l’Indice Mo Ibrahim, permettant d’évaluer annuellement la qualité de la gouvernance pour chaque pays africain. Il compile 86 indicateurs et les regroupe en 14 sous-catégories et quatre catégories qui évaluent la prestation effective de biens et services publics délivrés aux citoyens africains. Si l’on posait à n’importe quel Marocain la question de savoir quel rang selon lui, occupe notre pays dans le classement africain en la matière, il y a fort à parier que bien peu ne le citeraient pas dans le TOP 5. Et bien le Maroc n’est qu’au 14ème – rang sur 54 – de l’Indice Mo Ibrahim dont voici un extrait :

Classement, Pays & Score sur 100

01 Maurice – 82
05 Afrique du Sud – 71
09 Tunisie – 62
10 Égypte – 61
14 Maroc – 58
15 Sénégal – 57
18 Algérie – 55
28 Libye – 50
32 Mauritanie – 47
53 Somalie – 8

 …

http ://www.moibrahimfoundation.org/en/media/get/20111009_Afrique-du-Nord.pdf

En 2007, cette fondation lance le Prix Mo Ibrahim pour le leadership d’excellence en Afrique, récompensant, par un prix très richement doté, des chefs d’État ayant exceptionnellement amélioré la sécurité, la santé, l’éducation, le développement économique et les droits politiques dans leurs pays, et transféré démocratiquement leurs pouvoirs à leurs successeurs.

La vieillesse nous transforme tous en caricatures.

                Phyllis Dorothy James, auteur britannique de romans policiers

Un point de philosophie

Sénèque,  philosophe stoïcien, dramaturge et homme d’État romain, a écrit dans ‘’De la brièveté de la vie’’ quelques vérités profondes qui forcent, à ce jour, l’admiration des sages.

La théorie développée dans ce court ouvrage expliqué par un professeur de philosophie est à peu près la suivante

  1. L’impression de brièveté de la vie est en fait produite par la tendance à perdre son temps, par méconnaissance du bon usage de ce temps
  2. On a tendance à créer soi-même ses limites en s’imposant des agendas d’inutilités
  3. Il faut éveiller en soi la conscience du temps dont les deux ennemis sont sa non-perception et le mépris du présent
  4. S’agiter en tous sens raccourcit la vie car on la remplit  d’inutilités en passant à coté de l’essentiel
  5. Il faut donc s’aménager du temps libre car c’est en lui qu’on trouvera bonheur et harmonie avec la notion de temps
  6. Le temps libre est utile et nécessaire et s’oppose à l’idéologie du travail comme essentiellement humanisant
  7. Il faut dés que possible empaqueter et mettre entre parenthèses le monde et ses préoccupations pour accéder à la sérénité et la quiétude.

http ://www.harrystaut.fr/2008/07/seneque-la-brievete-de-la-vie-une-introduction-et-une-structure/

Avant de revenir au texte, restons en classe de philosophie pour écouter ce que le très grand et très sage Montaigne  a dit sur l’âge.  Pour lui, la vieillesse est l’âge des loisirs, de la liberté, de la cessation de ce qu’il appelle « l’embesognement« , qui est le fait de la jeunesse inconsciente du temps qui passe et le croit illimité. Le vieillard lui, connaît la valeur du temps présent. Il a la possibilité de vivre un rapport équilibré au corps.

‘’Il faut ordonner à l’âme non de se tirer à quartier, de s’entretenir à part, de mépriser et d’abandonner le corps…, mais de se rallier à lui, de l’embrasser, le chérir, le contrôler, le conseiller et ramener quand il se fourvoie, l’épouser en somme et lui servir de mari’’.

Et de conclure :

’La vieillesse est ainsi l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition’’.

Avant lui, d’autres avaient mis sur la piste. Epicure, par exemple. Je note que bizarrement, les penseurs qui parlent le mieux de la mort ne sont pas des pessimistes. Voici ce qu’en dit le ‘’philosophe du contentement’’ dans sa Lettre à Ménécée :

Il est urgent de philosopher afin de ne pas se laisser surprendre par la mort qui pourrait nous faucher avant même que nous ayons pu comprendre quelque chose à notre existence.

Revenons à Sénèque, le magnifique orateur cordouan. Parlant de la vie, du temps, de l’espace, il affirme :

’’Le temps est la forme de notre existence sur laquelle nous avons le moins de pouvoir. Si on la compare à cette autre forme qu’est l’espace, on saisit facilement à quel point celui-ci est la dimension de notre liberté (nous nous y déplaçons à volonté, il ne nous contraint que fort peu) et celle là est celle de notre contrainte : le temps passe, nous le perdons sans jamais parvenir à le saisir, et si nous ne touchons jamais aux limites de l’espace, le temps, lui, borne notre existence par ses deux côtés : un début dont nous n’avons même pas la mémoire bien qu’on en ait connaissance, et une fin dont on a la préscience sans pouvoir, elle non plus, la saisir, puisqu’elle peut advenir à chaque instant.’’

‘’Entendez les paroles qui échappent aux hommes les plus puissants, les plus élevés en dignité ; ils désirent le repos, ils vantent ses douceurs, ils le mettent au-dessus de tous les autres biens dont ils jouissent, ils n’aspirent qu’à descendre du faîte des grandeurs, pourvu qu’ils puissent le faire sans danger ; car bien que rien au dehors ne l’attaque ni ne l’ébranle, la fortune est sujette à s’écrouler sur elle-même.

Le divin Auguste, à qui les dieux avaient plus accordé qu’à tout autre mortel, ne cessa de réclamer pour soi le repos et de souhaiter d’être délivré des soins du gouvernement.

Dans tous ses discours il en revenait toujours à ce point qu’il espérait pour lui le repos. Au milieu de ses travaux il trouvait pour les alléger une consolation illusoire, mais douce toutefois, en se disant :

Quelque jour je vivrai pour moi’’

Gérontocratie politique

Arnaud Montebourg, l’un des prétendants à l’investiture socialiste dans le cadre de l’élection présidentielle française de 2012, député socialiste de quarante-neuf ans, a proposé au PS de n’investir aucun candidat âgé de plus de 67 ans, il n’a trouvé aucun écho à sa proposition. Les papys font évidemment de la résistance.

Mieux, les parlements français et allemands sont parmi les plus vieux du monde démocratique : presque 5 fois plus d’élus de plus de 60 ans que d’élus de moins de 40 ans… Peut-on attribuer à ce phénomène l’enlisement actuel de l’Europe, au-delà des causes directes que sont les révoltantes stupidités du libéralisme économique sauvage ? Certains n’hésitent pas à le penser ! D’autres n’hésitent pas, eux, à réagir carrément en conséquence : par exemple, lors des dernières élections législatives, en 2010, les Suédois ont élu 3 fois plus de députés de moins de 40 ans que de députés d’au moins 60 ans. Et, probablement record mondial : le plus jeune député suédois est âgé de … 19 ans !…

Dans cette surenchère idéologique, on comprend facilement qu’aucun  parlement en Europe n’est en fait la représentation fidèle du corps électoral. Ce gap générationnel induit un sentiment d’incompréhension et de défiance à l’égard des élus.

(Largement inspiré d’un article du journal Les Echos du 28.11.11 de JF. PECRESSE intitulé Gérontocratie française)

Au Maroc qu’en est-il ?

De par la loi, on vote à 18 ans, mais on ne peut être élu avant l’âge de 23 ans. Etonnamment, les députés eux-mêmes ne sont pas ‘’vieux’’ puisque leur écrasante majorité tourne autour de la cinquantaine. Le PJD semble être le ‘’parti des jeunes’’ avec une moyenne d’âge de 47 ans. Par contre, les appareils des partis, c’est-à-dire les mécanismes de direction, la stratégie, la réflexion et bien sûr la décision, sont aux mains de gens beaucoup plus âgés dans nombre de partis. Voici un rappel de l’âge des chefs de partis politiques au Maroc.

USFP: Abdelouahed Radi : 76 ans
PI:      Abbas Fassi : 71 ans
UC:     Mohamed Abied 1941 70 ans
MP:     Mohand Laenser: 69 ans
FFD:   Thami Khiyari: 68 ans
PAM:  Mohamed Biadillah 1949 63 ans
RNI:   Salaheddine Mezouar: 58 ans
PJD:   Abdel Ilah Benkirane 1954 57 ans
PPS:   Nabil Benabdallah: 52 ans

J’ai déjà raconté ici que, devisant avec une ‘’tête’’ d’un parti progressiste qui venait alors de surgir à la lumière après des décennies d’opposition et d’ombre, je m’étais plaint à lui du navrant conventionnalisme de nombre de dirigeants de son parti. Il avait accusé l’âge de ces dirigeants et nous nous en étions lamenté tout deux. Puis, parlant des vieux birbes de son bord, pour conclure sur une note ‘’optimiste’’ et ne pas démotiver mon enthousiasme, il me suggéra simplement d’être patient et proposa, pince-sans-rire: On va attendre qu’ils meurent !…

Il rejoignit ainsi Albert Camus et sa célèbre boutade :

Il faut bien que vieillesse se passe.

 D’accord, mais un aréopage de gérontes est-il l’assemblée la plus indiquée pour préparer l’avenir des Marocains de 2030 ? Je vous en présente le profil dressé par le Haut Commissariat au Plan :

De ce tableau, l’on déduit qu’à l’horizon 2030, autant dire demain, voici ce que seront les Marocains :

–         8 028 000 auront – de15 ans
–         11 165 000 auront de15 à 35 ans
–         14 658 000 auront  de 35 à 65 ans
–         4 324 000 auront + de 65 ans
–         25 823 000 seront actifs (67,64%)
–         12 352 000 seront inactifs (32,36%)

Si par définition, l’offre démocratique doit rester libre de toute influence extérieure, n’appartient-il pas aux partis politiques eux-mêmes de corriger les fautes basales de leurs pensée qui plombent leur crédibilité ?

Un point de littérature

J’ai récemment entendu Messire Puîné déclamer avec gourmandise,  sur l’if noir qui l’abrite, devant une nuée volatile, un proverbe marocain.

Que disait donc le compère ?

Les moustaches travaillent pour la barbe, la  barbe  travaille  pour les cheveux blancs, et les cheveux blancs travaillent pour le diable

Il expliquait la sagesse de ce dicton en partageant un souvenir :

Je cite … ’’Je devisais tranquillement avec A.L. un jeune campagnard berbère pauvre et plein de bon sens, quand se joignit à nous B.N., un autre berbère, octogénaire, rusé comme un vieux singe et très aisé. Ce dernier venait négocier avec moi l’achat d’une récolte d’olives sur pied. Un peu jaloux et moqueur, le premier fit mine de s’étonner que le second continuât de se tuer au boulot, malgré une fortune très confortable et un grand âge plus que canonique. B.N. ne réagit nullement au quolibet et, aussitôt l’affaire conclue avec moi, repartit sans états d’âme vers d’autres lucratives batailles.

A.L. se tourna alors vers moi, commentant plein de fiel : « Il n’est pas loin de ses 100 ans, que cherche-t-il encore ? Au lieu de profiter du peu de jours qui lui restent à vivre, il continue de serrer les vis à ses enfants et de courir comme un dératé après le moindre sou ! » Esquissant sans conviction un semblant de réponse à cette attaque contre l’absent, je rétorquai mollement : « Écoute, ce n’est peut-être pas seulement l’appât du gain qui le motive mais plutôt l’habitude d’être actif ; s’il s’arrêtait de bosser, il mourrait de dépérissement ». Mais notre freluquet n’était pas du genre à s’en laisser conter aussi facilement ; piochant dans l’inépuisable sagesse « ethnique », il conclut ainsi : « Ce vieux grigou doit se retirer et laisser travailler ses garçons en leur faisant confiance. Chez nous, on dit avec raison que la jeunesse (la moustache) travaille pour l’âge mûr (la barbe), que l’âge mûr travaille pour la vieillesse (les cheveux blancs), et que la vieillesse ne travaille que pour le diable (puisqu’au sortir de la vieillesse ne nous attendent que la mort et le diable).

Méditons cette ancestrale et lucide vision du contrat social !’’

fin de citation.

http://charivariblog.blogspot.com/2011/10/proverbes-marocains-3eme-salve.html

mo’

nota

La vieillesse : quel naufrage , Charles de Gaulle.

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