J’entretiens avec les fonctionnaires, hauts ou petits, les dames-pipi, les préposés des postes et téléphones, des renseignements, les caissiers, les vendeurs et les confesseurs, bref, avec tous les guichetiers du service au public, d’étranges rapports dans le cadre desquels mes solides connaissances es arts martiaux sont cruellement et souventefois sollicitées. J’encense les méritants, je vilipende les nuls et mon allergie à la ‘’non-réflexion’’, au devoir me comporter selon non point une intelligence mais un règlement, est grave.

3 sketchs pour en rire et pour en annoncer d’autres, selon vos réactions.

Sketch N°1

Il y a quelques temps, à Paris, j’avais eu un problème de téléphonie, tout à fait anodin, mais qui requérait l’intervention de mon fournisseur. Je m’étais rendu dans une de ses innombrables ‘’boutiques’’ située dans le 15ème à l’angle d’une rue très passante. Je fis sagement la queue, car en ces lieux-là, lorsqu’il n’y a pas de queue, il n’y a pas de crédibilité. Mon tour finit par arriver et au moment précis ou la face de navet blet sensée me servir galocha son menton dans ma direction comme pour demander à la sous-chose que je suis ce qui la rendait si hardie de troubler sa quiétude, je m’emportai violemment, lui reprocher ses airs cavaliers, son manque d’éducation et lui fis un scandale en règle. Il crut très malin de baisser la tête et de se plonger dans ses improbables listings aussi sexys que lui, ce qui finit de porter à l’incandescence mon humeur peu amène. Je sortis violemment en le vouant aux gémonies et m’empressais de chercher une autre boutique de la même marque ou je demandai la procédure à suivre pour déposer une plainte en bonne et due forme. Ce que je fis, très calmement. Le responsable que l’on me passa au téléphone au bout d’un ‘’certain temps’’ comme disait l’adjudant de Fernand Reynaud, après m’avoir écouté, probablement énervé par mon discours sur la qualité du service et le respect du client, me demanda, je le jure :

–    Mais concrètement, quel est l’objet exact de votre plainte ?

Je marquai un temps de silence avant de demander à l’olibrius s’il se moquait de moi. Devant la sincérité de son indignation, je lui répondis, complètement désarmé :

–    Rien … vous êtes tous recrutés dans une poubelle, c’est clair, mais sur la base de quels critères  ? Vous êtes encore plus nul que l’homme dont je voulais me plaindre, ma parole… N’en parlons plus et merci…

S’ensuivit alors une vive altercation à l’issue de laquelle, le délicat gentilhomme me conseilla d’aller mettre fin à mes jours par pendaison pendant que je lui conseillai d’aller prendre du plaisir chez les Hellènes…

Je poussai la plaisanterie jusqu’à son terme et n’eus de cesse qu’après avoir obtenu que l’on me rendit ma liberté et que l’on annula toute trace de lien avec cette détestable maison.

Sketch N°2

Il y a quelques heures à peine, j’étais dans un grand centre commercial de la capitale du Maroc, et m’en fus faire l’emplette d’une carte téléphonique pour approvisionner mon vorace téléphone, sollicité plus que de coutume ce mois-ci, pour une juste cause.

Open-space, couleurs nunuches et criardes mais ambiance bon enfant.  Un planton apporta un café crème à l’une des demoiselles du comptoir  qui s’abreuvaient mutuellement de plaisanteries et de sourires. La convivialité version locale car ici on se prend rarement au sérieux et c’est même une grande preuve de débilité que de le faire.

Un client devant moi négociait le fractionnement du paiement de sa lourde facture et cet exercice, ne serait-ce que du point de vue sociologique, était intéressant à suivre. Il finit par s’écarter pour tenir conciliabule avec son épouse et juger avec elle de leur capacité à honorer les engagements qu’ils allaient prendre. J’entendais tout …

–    … tu oublies la mensualité de l’école… et le reliquat de crédit de la voiture …
–    … je n’oublie rien mais moi, sans téléphone, comment puis-je m’en sortir ? Je t’assure ce n’est pas un caprice …
–    … ben écoute, fais ce que tu veux…
–    …ah non, je ne veux pas qu’au sortir d’ici tu commences à me le reprocher sans arrêt… je veux que ce soit toi qui décides…

Un citoyen qui connaît les femmes et leur caractère peu enclin au pardon, me dis-je…

Passionnant… La préposée donna alors la parole à une grosse dondon de sa connaissance, arrivée après moi mais accoudée au comptoir à ma hauteur, à laquelle elle fit trente deux mille bises, avant de lui demander des nouvelles de toute une région, n’oubliant ni les adultes, ni les enfants, ni les voisins ni les amis, ni les animaux domestiques. Rassurée au sujet de ce microcosme complet, elle lui demanda ce qu’elle pouvait faire pour elle. Conciliabule discret et secret puisque susurré directement de la bouche à l’oreille. Et voilà Miss Télécoms qui se lève, saisit le bras de son amie et disparaît … Elle revient au bout de 7 minutes, votre serviteur se faisant un plaisir de chronométrer la chorégraphie. Elle se rassit, rendit compte à sa collègue de sa mission hors de son siège, commenta, saisit son sac et en sortit (le passé simple d’extraire n’existe pas…) une brosse dont elle se coiffa avant de replonger dans la contemplation de son écran d’ordinateur… Que faire ? Eclater de rire ? Pleurer ? Attaquer ? Lui faire peur ? J’hésitai, lorsqu’enfin, ayant réglé tous les problèmes de la terre, elle me considéra et me demanda pratiquement quel bon vent m’amenait sur ses terres !…

… J’avais attendu 17 minutes très précisément, non remboursées, bien sûr, pour porter mon bon argent, gagné, je le jure, le plus honnêtement du monde à ce cirque honteux. Fallut-il que je fusse nul pour agir ainsi ? Et bien oui, je le fus et décidai au moins de me payer de ma peine avec une bonne tranche de rigolade :

–    Mademoiselle, dis-je d’un air pincé, cela fait exactement 17 minutes que j’attends devant vous, sans avoir eu droit ne serait-ce qu’à vos salutations. Voudriez-vous me dire ce que vous avez fait d’important pour vous permettre de me faire perdre mon temps, sans même savoir si je fais partie ou non de vos équipes d’inspection, si je suis ami de votre PDG ou non, si je demandais mon chemin ou l’aumône. De grâce, toute belle, dites-moi cela.

Et là, j’eus droit à une réponse qui me laissa très sceptique quant à sa capacité d’intégrer un jour la Maison de Molière, la Comédie Française.

–    M’sieur, j’fais mes efforts pour faire du ban travail et ch’uis une fille sérièse et je rends toujours des services aux clients et tout le mande il m’aime bien.

–    Certes, certes, ma mie, mais de quel droit m’avez-vous laissé poireauter, donnant mon tour à quelqu’un d’autre, votre copine surchargée pondéralement, quittant votre poste de travail, finissant votre maquillage au bureau et passant 5 minutes et 28 secondes à vous gondoler de rire avec vos collègues que vous empêchiez de travailler par là-même occasion ?

–    Nan, nan, nan, M’sieur, moi je suis à jour dans man travail…

–    J’en suis fort aise, mais répondez-donc à ma question : pourquoi ce mépris de la personne qui est en face de vous ? De quel droit ? Savez-vous qu’en plus je suis un client et que donc  c’est avec MON argent qu’on vous paie ?

–     »Xcusez- moi », M’sieur, j’te jure, je recommonce pas…

–    Je tournai les talons après lui avoir jeté un regard noir d’encre plein de menaces et l’avoir, bien évidemment, civilement saluée.

La gigantesque entreprise pour laquelle travaille cette belle blonde dépense des millions de Dh, d’Euros et de $ en communication et ne sais pas en consacrer une part à l’accueil des clients. Bizarre, oui, oui, j’ai dit bizarre !

Mais au fait, la politesse et l’attention au client seraient-elles passées de mode ? Pourtant, que je sache, c’est le leitmotiv sempiternel de la communication de tous les vendeurs de service, non ?

Sketch N°3

Au poste-frontière de Menton – Vintimille, je descendis de ma rutilante berline louée à l’aéroport de Nice en provenance du Maroc. J’étais accompagné de mon associé et ami qui faisait ce voyage avec moi. Nous fûmes reçus, à cette heure très tardive de la nuit par l’archétype du sous-off abruti par un lourd passif génétique, un don indéniable pour l’uniforme et … l’alcool. Le képi de traviole, les yeux globuleux, la barbe négligée, le col ouvert et la cravate à l’oblique sur l’épaule, il me fit penser aux personnages de gendarme campés par Paul Préboist dans les pitreries de Louis de Funès. Je ne saurais reproduire exactement l’interrogatoire absurde que nous subîmes, mais j’affirme qu’il eut bien lieu et que je dois à la bénédiction parentale d’être encore en vie…

Nous arrivâmes donc au comptoir et étalâmes nos passeports ouverts à la page principale. L’abruti s’empressa de confirmer son antipathie pour la carnation de mon ami, plutôt bronzée, en le regardant d’un air menaçant, sans la moindre raison.

–    C’est d’où que vous venez ?
–    Ben du Maroc, y’a un problème avec çà ?
–    Silence ! Alors !… d’où que vous venez ?

Mon ami me regarda en souriant et je grommelai qu’il voulait probablement savoir notre poste d’entrée sur le territoire français, Nice, que les tampons attestaient bien sûr, mais enfin… L’abruti s’emporta violemment et me considérant méchamment, il fit un pas en arrière avant de me menacer de son index accusateur et de ses paroles débiles que je certifie authentiques :

–    Eh, faudrait voir à voir à pas m’énerver, j’vous préviens, hein ! Vous causez pas entre vous dans vot’ charabia, hein, sinon, vous pourrez le regretter.
–    Non, non, intervins-je très poliment, je suggérais simplement que vous demandiez par quel poste frontière nous étions entrés sur le territoire français…
–    Silence, ici c’est moi qui pose les questions, compris !
–    Oui, mon Commandant !
–    Alors d’où c’est qu’ vous venez ?

Mon ami maugréa à son tour qu’il allait finir par ‘’lui mettre une patate’’ en pleine poire, ce que je lui déconseillais vivement en fronçant les sourcils mais sans un mot.

–    Posez les clefs du véhicule sur le comptoir.

J’obtempérai. Il avança furtivement jusqu’au comptoir et s’en saisit avant de disparaître avec nos 2 passeports et cette mise en garde :

–    Et bougez pas d’ici, hein, sinon, va vous arriver des bricoles.

Nous l’entendîmes ânonner des sons gutturaux avec un collègue qui vint jeter un œil sur les dangereux malfaiteurs arraisonnés par le sheriff, avant de disparaître à nouveau dans les coulisses. Pendant que nous entendions de magistraux coups de tampons qui signifiaient peut-être notre délivrance prochaine, le débris revint en s’essuyant les commissures des lèvres, ce qui trahissait une toute récente lichette que le spartiate officier fit suivre d’une éructation adulte, disgracieuse et sonore… suivie elle-même, que l’éducation est belle, d’un ‘’scusez-moi’’ en ‘’bon uniforme’’* comme disent les gens qui parlent très très mal le français…

Mon crétin de copain, qui sans se forcer avait une physionomie moqueuse, le considéra gravement et, se tournant vers moi, éclata de rire ! Dieu que ne fit-il là ! Voici l’imbibé qui dégaine son pistolet, je le jure, et se met à le farfouiller, le tordant en tous sens, effleurant la gâchette, flattant le col du chien* et les rondeurs du chargeur … suppliant pratiquement son arme de lui commettre une belle bavure. Heureusement, elle, l’arme, plus raisonnable et peu tentée par un avenir de pièce à conviction dans un sac de plastique hermétiquement clos, colleté d’une étiquette cachetée à la cire et inviolable, refusa d’obtempérer, et c’est en l’agitant dans notre direction tout en clignant des yeux, qu’il finit de précipiter – en tout cas chez moi- une irrépressible sollicitation diarrhéique.

Je maugréai à mon spoutnik :  »* µ* !@ç=+%*, »  ce qui signifie : Tu vas la fermer ta p… de gueule, oui !… Mais je dois lui reconnaître, soit un grand don pour le théâtre, soit une grande expérience de la menace d’armes (son père était effectivement général, m’enfin, comme dit Gaston Lagaffe, çà ne prouve rien)… Toujours est-il qu’il eut une idée de génie, ou tout au moins le réflexe qui probablement nous épargna des risques de bavure du gendarme ivrogne : il éclata en sanglots et se mit à hurler en trémolos :

•    Maman, je veux ma maman, j’ai peur !
•    ‘’Aïe aïe aïe !’’ improvisai-je intelligemment, spéculant sur le fait qu’il s’agissait d’une feinte, pendant que l’ahuri perdait sa contenance et rengainait son pistolet…  Ne voulant être de reste dans le cadre de cette si belle création artistique, je précisai :   ‘’J’espère que l’hôpital n’est pas loin, mon Commandant…’’
•    Quoi, il est malade ? Z’êtes témoin, hein, j’l’ai même pas touché, hein, j’ai d’l’honneur moi hein !

Sur ces entrefaites*, arrive le collègue chargé du back-office de ce glorieux poste avancé de la défense nationale et je l’entreprends directement pour lui dire que mon ami est épileptique et probablement en crise et le suppliai de m’indiquer un hôpital. Récitant probablement un règlement aussi vieux que le monde, il me dit qu’il allait alerter les services sanitaires. L’ivrogne, heureusement, s’interposa et dans une piécette littéraire de pur bonheur , tenta de l’en dissuader :

–    Ouais, non, mais holà, attends, moi j’y suis pour rien, hein …  Qu’ils prennent leurs passeports et s’en aillent, hein, pas vrai Monsieur ? Non, mais, j’y ai rien fait moi a vot’copain bronzé !
–    Le porteur de nos passeports annonça à son collègue que de toute façon, nous n’étions pas identifiés au fichier central du grand banditisme d’Interpol, ni à l’autre, et que la police de notre Pays aussi affirmait que nous n’étions que de braves pékins en goguette, fils à papa, ni dangereux ni rien mais que, hélas, trois fois hélas, l’autre, mon copain pas moi, était le fils du Général ‘’Untel’’… héros de tant et tant de guerres etc. etc.
–    Quoi que vous décidiez, Messieurs, intervins-je sagement, de grâce, faites-le vite car mon ami est en pleine crise et dans peu de temps il va recommencer à hurler et entrer en démence…
–    Allez, donne-leur leurs passeports et qu’ils ont qu’à dégager, proposa subtilement l’ivrogne, en précisant, polyglotte : ‘’Allez, hop ! Barka ! Fini l’cirque !…’’ Il s’approcha du pleureur fils à son papa, le réconforta, prêt à jurer que jamais au grand jamais il ne lui avait voulu le moindre mal, et surtout l’embauma de son haleine chargée comme la conscience d’un vieux politicien. Et ce faisant, il nous donna à contempler sa magnifique dentition de poisson des abysses et à humer son haleine de latrines négligées. Je jure qu’il était beau tellement il était moche ! On aurait du le naturaliser*  pour que les générations futures ne perdissent rien de cet archétype glorieux de la nullité humaine …

Pendant ce temps, histoire de ne pas perdre la main, l’éploré réclamant sa maman en remit une couche et vociféra de plus belle… Nous entendîmes enfin le crissement de pneus sur la gravette du parking. Nous n’étions pas les seuls terriens, donc, dans ce paysage de bande dessinée, comme nous aurions pu le croire.

Le ‘’tempérant’’ nous restitua nos documents et nous invita à déguerpir sans demander nos restes, sans nous retourner et d’aller faire nos crises d’épilepsie ailleurs. Sitôt sorti, le simulateur explosa d’un rire gargantuesque que je n’appréciai guère. Je lui jurai en arabe que s’il n’arrêtait pas, j’allai l’écraser et  l’abandonner là avec son ami duettiste… Mais la crise de fou-rire était folle et hélas, communicative … Le second gendarme, le sobre, celui qui ne dépasse jamais 3 litres de vin par jour, sortit pour me regarder, soliloquer que la jeunesse était décidément bien perverse et me supplier de fiche le camp…

Nous décanillâmes* enfin, pendant que je me refermai comme une huître pour décontenancer mon ami et faire qu’il arrêtât son cirque…

mo’

•    Spoutnik : compagnon de route, en russe
•    En lieu et place de ‘’bonne et due forme’’
•    Chien : pièce coudée qui guide le percuteur des armes à feu
•    Naturaliser : empailler un animal
•    Entrefaites et non ‘’entrefaits’’
•    Décaniller : partir précipitamment (familier)

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