Long manteau de cachemire beige posé sur ses épaules, feutre assorti pour protéger du froid anormal de la saison sa grosse tête quelque peu dégarnie, main gauche joignant les bords inférieurs des pans, Maître mo’ aspirait précautionneusement le thé contenu dans la tasse qu’il tenait de l’autre main. La bouche en derrière de gallinacée, il essayait de boire sans se brûler, quitte à émettre, ce faisant, un léger son de succion, mais rassurez-vous, à peine perceptible, de bon aloi, discret et sans vulgarité, ce qui veut toujours dire pour lui, sans se faire remarquer.

Il était debout devant le bar du coffee-shop d’un palace aux prix exorbitants, prétentieux et nul qui a eu l’idée saugrenue, imprudente et même insolente de s’installer près de chez lui. Il sourit en voyant sa silhouette dans un miroir mordoré, élément de décoration intégré à l’un des murs, car il estima très méchamment qu’il ressemblait à un bellâtre vieillissant, dénotant une fois de plus avec le clinquant flambant neuf de son environnement. Ceci dit, il en avait de l’allure, croyez-moi…

On a tout appris du savoir-vivre* à cet homme-là, depuis le savoir céder sa place, le pas, le tour, jusqu’à offrir son bras, donner la main, aider les gens à mieux cohabiter et partant, à mieux vivre. Il a été élevé pour prendre personnellement le moins de place possible, pour émettre le moins de nuisances possibles et s’il a remporté, toute sa scolarité durant, tous les prix de camaraderie et de gentillesse qui traînaient dans toutes ses classes, soyez assurés qu’il n’a usurpé aucune de ces distinctions.

Il est une merveille de petit garçon qui a reçu une éducation n’ayant certes plus cours aujourd’hui, et qu’il s’est empressé de transmettre, ne sachant que trop qu’un savoir non transmis se meurt. Que de fois ne se retrouva-t-il dans des situations inconfortables mais d’un grand comique, se comportant comme le plus précieux des gentlemen dans des lieux n’ayant parfois  rien à envier aux lupanars militaires…

Non, ce ne fut jamais simple pour lui que de se départir de cette éducation de je ne sais où, et de se forcer à éructer pour signifier sa satiété et à publier les chroniques de ses ‘’petites morts’’ sous prétexte de communiquer. C’est un grand pudique et sa pudeur ‘’a de l’allure’’, il en a donné la preuve cent fois. Il sait cependant parfaitement que, habilement piquetée d’audaces aigues, inattendues et bien placées, la pudeur se charge d’une énorme force de séduction… et ravage la gent féminine qui demande alors qu’on l’y maintienne. De manière générale, ce séducteur qui ne connut jamais l’échec qu’il ne l’ait secrètement désiré, a compris avant tous les psys, chologues et chiâtres, que les femmes sont sensibles et émotionnables tant par la force que par la faiblesse et placent bien au dessus de ces qualités de foire la sincérité, si osée soit-elle, et l’intérêt qu’on leur porte avant tout.

‘’Parole, parole’’, disait la brave Dalida au bel Alain Delon, dans la chanson  éponyme des années 70  http://www.youtube.com/watch?v=_ifJapuqYiU.

Je l’ai suivi récemment, tout au long d’une aventure cocasse mais guère joyeuse qui illustra assez bien sa sensibilité immense aux attentes des femmes, chose qu’il a réussi – comment a-t-il fait sous ces tropiques ? – sans jamais passer la frontière ténue de l’amitié franche et loyale et de la bagatelle.

Je veux vous conter l’affaire contre la promesse de vous abstenir de tout jugement moral ni social car bien évidemment, pour respecter sa vie privée, les prismes du kaléidoscope ont été quelque peu déréglés au gré de la fonction hasard. Sinon, une fois dépassé ce stade de la première vraisemblance – qui n’est en aucune manière fausse en l’occurrence mais simplement ‘’traduite’’, vous allez assister à un cours saugrenu, touchant et vrai de séduction. C’était assez surréaliste et vous allez devoir changer complètement jusqu’à la compréhension de l’idée que vous vous faisiez de la séduction.

Nota : Il autorise qu’on prenne des notes, il distribue gratuitement les USB de ses cours mais pas de photos, s’il vous plait… Let’s go…

Astiqué comme un sou neuf, vêtu en Dandy, tramant l’atmosphère d’une très légère fragrance de verveine et de citron, son sent-bon du moment, il sortit de chez lui bien tôt pour se rendre à un rendez-vous très important, supposé lui résoudre de bien sérieux problèmes.

A l’accueil de l’établissement ou il se présenta, l’on prit en charge toute la volumineuse documentation qu’il transportait, soigneusement répertoriée pour éviter à ses interlocuteurs de perdre leur temps avec sa ‘’misérable personne’’, comme il aime à dire, délicatesse qui lui vaut généralement l’évocation plus qu’élogieuse de ‘’ceux qui l’ont éduqué’’. L’on s’affaira autour de lui, il signa, confirma, répondit à un questionnaire bien prosaïque comme sa tolérance à l’invention de Sir Alexander Fleming, accepta d’avaler le petit comprimé bleu qu’on lui tendit car il allait devoir ‘’performer’’. Puis enfin, on l’invita à fouler le tapis de sourires qui se déroula devant lui, et le conduisit vers le théâtre de l’opération. Il se retrouva dans une pièce luxueuse, ne prêtant aucune attention à rien ni personne car en vérité, je vous le dis mes frères, il avait une giga-trouille. Ainsi, le temps de reprendre possession de ses esprits et le gouvernail de son calme et de sa raison, il se laissa faire, tendant les membres qu’on lui enjoignait de tendre, levant le pied qu’on lui demandait de lever. Et c’est ainsi que son beau manteau  descendit de ses épaules, fut mis sous housse, et suspendu dans l’armoire de la pièce. Deux mains graciles comme des ailes de papillon lui ôtèrent précautionneusement son galurin qui fut posé sur la plus haute étagère de l’armoire.

On l’aida alors à s’effeuiller. Sa veste tomba, sa cravate fut dénouée, ses chaussures furent délacées, ses boutons de manchettes s’ouvrirent, puis son gilet, puis sa chemise, puis son pantalon, puis ses chaussettes puis enfin le reste. Une fois nu comme un ver – belle expression bien parlante, on lui passa un tablier sans aucune fermeture, complètement ouvert en son dos et on l’allongea sur un lit, le couvrit, lui sourit et lui marmonna des choses gentilles pour l’encourager. Puis on le laissa en paix, pour que la petite pilule bleue fasse son effet en transformant sa conscience en rêve, sa douleur en sommeil  et la réalité en nuages de coton…

Arriva alors un athlétique jeune-homme dix fois bronzé à la loupe, sensé assurer sa livraison à la salle finale, théâtre des opérations, au milieu d’un dédale de couloirs encombrés de machines aux cadrans compliqués, de fils électriques sans fin, émettant des bruits sourds et bien peu poétiques… Pour cela, il regardait sans cesse la feuille de route qui pendouillait à une potence en esse, au dessus de la tête du supplicié, comme l’étiquette d’un produit en promotion… On engouffra le lit-chariot dans un immense ascenseur dans lequel s’engouffrèrent également 3 jeunes filles … plus belles l’une que les autres, masquées, les yeux dardant des charbons incandescents, propres à réchauffer l’âme et le corps. Elles étaient autour de lui et battaient l’air de leurs petites mains graciles et harmonieuses. L’une rajustait le coussin alors que l’autre tirait la couverture à elle et que la troisième lui proposait de le redresser un peu plus. ‘’La’’ chef était-elle celle qui donnait des ordres aux autres, se tenant à sa tête, sa menotte fourrageant doucement ses cheveux et caressant son front en lui souriant ? Il ne savait mais il se laissa vivre douillettement et cet environnement sirupeux lui seyait parfaitement pour tirer sa révérence…

Commença alors la descente vers l’Achéron qui lui parut durer quelques siècles alors qu’il s’agissait en vérité de quelques secondes. Il ne reprit connaissance qu’une fois transbordé sur la table d’opération. A sa tête, l’anesthésiste, son ami qui l’avait convaincu de procéder à tout cela. Il  lui tapota la joue et plaisanta d’abondance en lui proposant mille boissons infernales dont il lui demanda simplement de préciser le nombre de glaçons. Mo’ répondit mollement et d’un sourire déjà pâteux, qu’il avait ce qu’il fallait pour l’ivresse, en regardant les yeux de sa douce infirmière major. Pour le taquiner, l’anesthésiste lui annonça que la jeune beauté allait être remplacée à son chevet par le déménageur bronzé plus haut cité. En serrant fort la main de la petite, en réponse, mo’ lui jura qu’il ne la lâcherait sous aucun prétexte et que sinon, il partirait avec elle, quitte à transporter à sa suite, les potences, les tuyaux, les électrocardiogrammes et les sérums. Tout le monde éclata de rire… Enfin s’inscrivit dans le panorama le sourire apaisant du chirurgien chargé de le débarrasser de vilains polypes sans-gêne et très mal placés. L’anesthésiste mélangeait le contenu de fioles tout droit sorties des cuisines lucifériennes, les pompait avec une seringue énorme avant de les réinjecter dans une perfusion inquiétante. Le chirurgien expliqua à mo’ alors qu’il allait lui faire une péridurale pour pouvoir travailler sans lui faire mal et sans l’endormir. Pour rire, le patient lui demanda s’il pouvait refuser, mais ses appréhensions furent confirmées. La réponse était non !…

Se considérant exclus du jeu et surtout devant se contenter du rôle peu glorieux d’accessoire de ce music-hall, il décida, une fois de plus dans sa vie, de faire un pied de nez à l’adversité. Les plongeons dans le cirage, dans le processus d’anesthésie, durent quelques secondes mais on a l’impression qu’ils durent des heures. Nouveau plongeon… Il nagea dans de la ouate, les sons s’allongèrent et s’aggravèrent et les formes se transformèrent. Puis, en atmosphère gluante et pâteuse, retour à la réalité… Mo’ fut affolé d’avoir peut-être raté quelque chose… une milliseconde de sa vie. Il regarda autour de lui et s’exclama, en chargeant sa voix de gravité et de larmes :

–    ‘’Vous êtes tous des menteurs, ici ! Je ne vous aime pas… Je vois bien qu’en vérité je suis mort et que vous n’osez pas me le dire. Je suis au Paradis ! Tout est beau ici …’’ Et désignant les demoiselles qui l’entourent :’’Toutes ces beautés, ce sont les houris promises aux hommes pieux et méritants’’ …

Tout le monde éclata de rire et à compter de cette seconde, les gentilles infirmières redoublèrent d’ardeur pour le servir, le dorloter, le chouchouter et le chérir. La major voulut alors libérer sa main de la sienne mais il la regarda avec des yeux de chien battu, éperdu de détresse et pleurant presque,  et lui dis retenant sa main : ‘’Non, s’il te plait, ne me laisse pas, reste avec moi… ne lâche pas ma main.’’ Elle sourit gentiment et par une pression supplémentaire sur sa main, lui confirma son accord, s’en ‘’désolant’’ officiellement auprès de son chef, l’anesthésiste vilain et pas beau, contrariant les amours naissantes et sincères du pauvre petit mo’!

Elle essuya le front de celui-ci pendant qu’on en baignait l’hémisphère Sud d’une solution rouge. Tout le monde s’affairait maintenant plus que sérieusement et malgré tous ses efforts il n’arrivait pas à comprendre les ordres du chirurgien. Il ressentait vaguement que son corps opposait une grande résistance à il ne savait quelle coupe, quelle découpe, quelle percée ou quelle ablation, mais il sentait aussi parfaitement que même si lui n’en éprouvait pour l’instant aucune douleur, le pauvre chirurgien passait là un sale moment. Mais se dit mo’, philosophe, ce n’est pas mon problème. J’ai mieux à faire… Sans pouvoir bouger le bassin, par une simple pression supplémentaire, il sollicita l’attention de la ‘’majorette’’ et lui demanda de s’approcher, ce qu’elle fit bien gentiment. Il lui donna alors un tendre baiser sur la joue et lui dis qu’elle était très jolie et très gentille, ce qui fit brunir de plaisir la demoiselle à la peau mate.

La forçant à se rapprocher une fois encore, il lui demanda dans l’oreille :
–    Ça va encore durer longtemps ?
Elle répondit que non, et que le médecin était en train d’installer ‘’la sonde’’… Effectivement, mo’ distinguait nettement qu’on garnissait une partie de lui de quelque tuyau sans fin pour un quelconque usage ! La belle enfant lui demanda :

–    Vous n’avez pas mal, n’est-ce pas ?
–    Mais non, puisque tu es là, mentit-il gentiment

Elle remit sa main dans la chevelure du patient et lui offrit un massage du cuir chevelu qui le relaxa et l’aida même à respirer…

Bruits d’armes et mouvement de troupes. L’une des infirmières passa prés de lui et lui souriant lui annonça que c’était fini… Puis ce fut au tour du chirurgien de venir au rapport et d’annoncer la résection de 2 polypes, encore assez modestes qu’il fallait envoyer au centre d’interrogation du service des renseignements. Bien sûr, à la dissipation de l’anesthésie, mo’ allait avoir mal mais certaines pilules roses devaient pouvoir dissiper la douleur. Mo’ répondit que non, il n’allait pas avoir mal, puisque sa majorette allait s’occuper de lui… Le disciple d’Esculape sourit et confirma…

Effectivement, la gentille infirmière resta près de lui jusqu’à l’éveil total. Ils communiquaient entre eux par le langage des chats : la caresse… Ils enrichirent tacitement cette communication  en y incluant le sourire… La journée d’observation obligatoire fut toute entière dédiée aux innombrables actes d’infirmerie, bien réels, souvent douloureux et jamais ni poétiques ni agréables qui ponctuèrent ces longs moments de miaulements complices, de gestes tendres et précis… Lorsqu’il ne dormait pas, elle venait s’asseoir près de lui et l’écoutait, répondant à ses questions et découvrant avec un bonheur immense et gourmand, le monde de la poésie et de  l’élégie. Chaque fois qu’elle sentait qu’un élan la poussait vers lui, elle arrangeait son coussin, tirait sur les draps, lui prenait sa température, le forçait à avaler un cachet ou une mixture quelconque.

Par deux fois le chirurgien apparut et vérifia la plomberie et par deux fois, instinctivement, la belle enfant se leva, prit la main de mo’ et s’interposa entre lui et le monde, prête à ‘’tout’’ pour le préserver.

Les deux visites de l’anesthésiste furent un festival de bons mots au cours de séances de délire pur. En réponse à la question de savoir s’il lui arrivait de suspendre à quelque instant de sa vie ses actes de séduction, mo’ expliqua que jamais, car pour lui la séduction était un mode de vie et nullement une action, une stratégie ou une recherche.

Se référant à l’étymologie, il rappela que le mot séduire vient du verbe latin seducere, qui signifie très prosaïquement ‘’tirer à l’écart’’. Séduire était donc pour lui, une façon bien simple de réduire son auditoire pour pouvoir mieux s’occuper de chacun de ses membres. Les séducteurs, poursuivit-il sont de grands solitaires, qui ont du mal à se fondre dans l’anonymat de la foule et refusent de ‘’considérer’’ quelque personne que ce soit du seul point de vue de sa signification sociale. Ce sont souvent des originaux, des gens qui ont du mal à s’épanouir selon les règles couramment admises.

La belle enfant était là, béate d’admiration devant ces mots jamais entendus par elle, ces idées jamais énoncées devant elle, exemptes de toute vulgarité ou même de toute déviance…

Toute la soirée et toute la nuit furent un délicieux flirt, succession de soins, quelquefois pénibles, quelquefois très prosaïques, mais toujours accompagnés de caresses et de sourires réciproques… A chaque fois, mo’ lui demandait pardon de lui imposer ces  »travaux » peu appétissants, et à chaque fois elle en bégayait de gêne car plutôt habituée à l’arrogance et invitée au silence…

Le lendemain, vers le milieu de la matinée et comme il l’avait promis, le chirurgien passa, dit sa satisfaction et fit part de sa décision de laisser le patient quitter l’établissement, tout en dressant une ordonnance de soins aussi longue que le Pacte d’Algésiras. Mo’ remercia et pour ne pas perdre contenance, ajouta, pince-sans-rire :

–    Bien évidemment, je comprends qu’à part cela, vous me prescrivez votre meilleure médecine, à savoir cette adorable jeune-fille…

Encore une fois tout le monde éclata de rire…

Après une ultime toilette, d’ultimes soins, le ramassage des affaires et la reprise de la tenue civile, manteau beige de cachemire et foulard de soie, descente à la réception, règlement de la facture et adieu à tous, la petite majorette essaya de se cacher derrière les autres infirmières et mo’ la vit sécher une larme rebelle. Il s’approcha d’elle. Elle lui tendit la main pour lui dire au revoir, mais bien évidemment, il l’attira contre lui pour lui servir une généreuse rasade de gentillesses et de mamours qu’elle finit par accepter sans frein, avant de se dégager légèrement pour lui dire :

–    Merci Monsieur, tu m’as appris tant de choses et tu m’as tant fait rêver. Moi je t’ai un peu soigné le corps mais si tu savais le bien que toi tu m’as fait partout et en toute pureté…
–    N’oublie pas ce que j’ai dit hier : c’est le Paradis, ici…

Redoutant le carambolage de l’émotion et ses laides issues, il s’arracha à elle, releva le col de son manteau de cachemire beige et s’enfonça dans l’épaisseur de la vie …

mo’

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