C’est sous le vocable pudique d’ ‘’apprenties’’ que l’on nomme en arabe les bonnes. Tout au moins, au Maroc. En ces lieux, j’ai déjà conté l’amour que je portais à la nounou de mon enfance, qui s’appelait Sfya, que j’appelais Sfyati, ma Sfya, et qui était très belle et que j’aimais et qui m’aimait. Employée dans la maison du maître, mon père, à la Ferme du Bonheur, la maison de mon enfance, elle y avait grandi et y était restée jusqu’à son mariage.

https://mosalyo.wordpress.com/2008/06/23/jai-grandi/

Des informations ultérieures me sont parvenues et m’assurent qu’elle va très bien et mène toujours avec autant de souriante autorité sa nombreuse descendance.

Se passe-t-il une seule journée sans que je pense à elle et prie pour elle ? Je ne le crois pas, et comment le pourrais-je ? Elle m’a tant donné, elle m’a tant choyé : de son immense beauté à son amour irraisonné pour moi, j’eus droit à elle et assurément, elle a droit à moi. Le miracle est que jamais son amour ne se substitua en moi à celui de ma mère, mais toujours s’y additionna et le grandit. Ce fut ma première grande leçon en la matière : la sincérité, la profondeur et l’intensité se moquent de l’exclusivité.

Mais elle ne fut pas, tant s’en faut, ma seule amitié parmi les ‘’apprenties’’ qui ont travaillé à la maison paternelle. Lorsqu’elles y arrivaient, elles n’en ressortaient que mariées, ayant appris tous les travaux ménagers et surtout les principes moraux assez austères de notre maison, ce qui les destinait à ‘’faire’’ d’excellentes épouses, très ‘’prisées’’ et recherchées. Elles se vantaient même de leur provenance, comme l’on dit d’un grand artisan qu’il fut formé auprès de tel ou tel maître. Là, il s’agissait d’une maîtresse-femme, en l’occurrence mon exemplaire maman, ses dons pédagogiques, son intransigeance morale, ses dons culinaires et son savoir-faire en matière de puériculture. Je me rappelle mille anecdotes savoureuses ou douloureuses au cours desquelles s’illustrèrent les dons de formatrice de cette chère maman, capable de dresser en public le panégyrique de l’une de ses apprenties, mais aussi de la tancer très durement pour une négligence vestimentaire ou, crime impardonnable, le plus petit doute au niveau de l’hygiène.

Autres temps, autres mœurs, et il serait de la dernière stupidité de juger ce paternalisme à l’aune des principes actuels. Les temps étaient autrement plus durs et maîtres et valets devaient cohabiter et prendre les mesures appropriées pour ce faire. Pour preuve, souvenons-nous que souvent, les animaux domestiques étaient aussi inclus dans ces ‘’unités de vie’’ et apportaient leur chaleur au biotope commun. Leurs excréments servaient de combustible ou d’engrais et constituaient une des richesses de la ferme.

M’appartenait-il de déranger cette harmonie en y introduisant les germes inoculés par mes études basées sur l’irrésistible slogan de ‘’Liberté, Égalité, Fraternité’’ ?  Pas si simple !

Comme tous les petits garçons normalement constitués- du moins le crois-je, j’aurais voulu être Spartacus, qui fut, selon Karl Marx, ‘’le plus splendide des hommes de l’histoire antique. Un grand général, un noble personnage, vraiment représentatif du prolétariat de l’Antiquité.’’ http://fr.wikipedia.org/wiki/Spartacus.

L’histoire de cet esclave révolté qui devint le leader charismatique de tous les opprimés de l’Empire Romain dont il ridiculisa les politiciens et les chefs militaires, est absolument fascinante et elle grandit réellement l’homme. Il a su attirer dans son armée tous les opprimés sociaux et économiques, leur redonner le goût de la liberté et de la justice. 100 autres vinrent à sa suite à travers le monde, brigands au grand cœur, voleurs justiciers, contrebandiers généreux, gentilshommes en rupture de blason, révoltés de tous poils, tous adolescents éternels qui n’admirent jamais le sort que, sous d’horribles et fallacieux prétextes, on déguisait en coquin pour l’imposer à plus faible que soi et à son propre profit.

Revenons au douloureux problème des ‘’apprenties’’ : Chez nous, l’on s’intéresse enfin au sort de ces enfants trop tôt arrachées à leurs familles par la misère, bien rarement instruites, sous-payées, souffre-douleur des autres enfants et enfin et surtout, objets de commerce de parents écervelés par l’ignorance. Elles seraient encore de nos jours 66.000 d’après l’estimation d’une ONG étrangère. D’autres prétendent qu’elles sont même 88.000. Cela fait-il grande différence ?

Visiblement l’offre n’est pas suffisante puisque le marché est, disent les spécialistes, très largement demandeur. Et la meilleure preuve en est ce summum du ridicule dont nous avons hélas l’exclusivité : Nous importons des ‘’apprenties’’. Les bourgeois de ce Pays ont lancé la mode de l’ ‘’apprentie philippine’’. On fait venir à grand frais, de leur lointain pays, des jeunes femmes qui pour un salaire avoisinant notre SMIG national, nourries, logées et blanchies, travaillent et sourient à longueur de temps dans d’innombrables demeures bourgeoises. Des filières spécialisées se sont constituées pour approvisionner le marché et cela semble se faire en parfaite transparence et légalité. http://www.telquel-online.com/207/maroc6_207.shtml

Mais la monotonie, le dumping et le désir de changement se sont conjugués pour pousser à varier le plaisir : Exeunt en silence les Philippines anglophones et autres Indonésiennes et place aux Sénégalaises francophones.

Il y a d’abord les jeunes Sénégalaises que des étudiants marocains au Sénégal ramènent avec eux quand ils reviennent au Maroc pour les faire travailler dans leurs familles. Il y a ensuite les retours au Maroc des descendants des grandes familles marocaines émigrées au Sénégal un siècle auparavant et qui ramènent avec elles ces ‘’apprenties’’ qui ont travaillé pour elles et sont familialement complètement intégrées à elles, souvent par les liens du sang. Il y a enfin les naufragées de l’immigration clandestine, en route vers l’Europe, via le Maroc et l’Espagne. A court de moyens sur cette route, elles recherchent un emploi dans les maisons, et comme il y a une forte demande sur place, nombre de familles les recrutent. Parallèlement, nombre de Marocains recherchent par eux-mêmes des ‘’apprenties’’ à ramener du Sénégal, constituant ainsi des filières informelles ou l’on constate hélas souvent des «des dérives malsaines», permettant l’exploitation de leur fragilité et de leur détresse.

http://www.lavieeco.com/news/societe/domestiques-senegalaises-la-nouvelle-mode-dans-la-bourgeoisie-marocaine-6568.html

L’excellent Citoyen Lambda qui tient blog sous l’enseigne de  http://www.citoyenhmida.org  et aborde souvent avec bonheur des problèmes sociétaux délicats, s’était interrogé à ce sujet, dans sa chronique du 19 décembre 2008, en ces termes :

 ‘’Nous savons tous que cette pratique existe depuis des années  dans les pays du Golfe  et s’explique par le manque de main d’œuvre, par des traditions locales et par la proximité relative de pays extrême-orientaux exportateurs de ce genre de main d’œuvre.

Mais comment la comprendre, la justifier et l’accepter chez nous, dans une société où le taux de chômage est très élevé et où les personnes qualifiées pour ce genre de travail sont légion.’’

Il n’est guère aisé de débattre sereinement de cette problématique de la domesticité. Doit-on adopter directement l’attitude des Spartacus,  Voltaire, Rousseau, Marx, Ho Chi Minh, Franz Fanon et Che Guevara ou doit-on adopter une attitude plus progressive, mesurée, intelligente au sens pratique du terme, comme celle du Prince Salina, le majestueux Guépard de Giuseppe Lampedusa, tétanisé par l’irréversibilité du progrès social et n’essayant nullement de le contrer alors qu’à ses basques, son neveu Tancredi lance cette terrible phrase qui peut paraître comme le comble du machiavélisme : ‘’Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change’’ ?

Les grandes théories de l’évolution sociale sont mortes et il semble bien plus réaliste, quoique bien moins flamboyant, de convenir avec Antonio Machado que :

Mais cent heures et mille pages ne pourraient prétendre épuiser ce sujet dont la sensibilité morale biaise un peu l’objectivité nécessaire à un débat serein…

Toujours est-il que je ne puis effacer de ma mémoire ces ‘’amies’’ auxquelles je ne pense pas, pour ma part, avoir fait le moindre mal :

Sfya la belle Tsouliya qu’en mon âme et conscience j’ai aimé et respecté comme une seconde maman ;

La brune Zahra, sahraouie à la démarche caméline qui se masquait comme une Targuie lorsqu’au menu nous avions des escargots à la marocaine ;

La rondelette Fatna, Jebliya si timide et modeste qui avait le grave défaut de ronfler même en parlant ;

L’espiègle et campagnarde Khadouj assurément née pour tout autre chose que pour les travaux ménagers ;

La rubénienne Mahjouba, gentille et douce, efficace et intelligente mais qui avait trop tendance à se prendre pour Sophia Loren ;

Et enfin la définitive Hadda, rurale, intelligente, efficace et qui sut rapidement se rendre indispensable à mes parents, ayant probablement lu dans un autre monde cette phrase de Michel-Jean Sedaine, modeste dramaturge français du XVIIIème siècle :

‘’Il faut qu’un domestique soit bien sot lorsque, au bout de sept ans, il ne gouverne pas son maître.’’

Elle était carrément crainte et avait le génie de se rendre incontournable. Malheur à qui la contrariait et malheur à qui en disait du mal. Quoiqu’elle se défendait fort bien toute seule, ma maman volait toujours à son secours et repoussait les attaques d’où qu’elles provinssent.

Je ne sache pas que l’une quelconque de ces jeunes filles qui ont vécu chez nous ait jamais eu à se plaindre de notre comportement. Moi, j’y ajoutais, comme à l’accoutumée, un bon-poids de tendresse et de  complicité que je pensais à même de les décomplexer et même de les grandir, prenant systématiquement leur défense et les gâtant lorsque cela m’était permis.

Je ressentais tellement fortement que leur vie était difficile et qu’avec la meilleure volonté du monde, il leur fallait faire preuve de bien plus que les autres pour être à la hauteur de ces autres. C’est ce que dit la phrase de Jean Genet dans sa pièce Les Bonnes justement :

‘’C’est facile d’être bonne, et souriante, et douce. Quand on est belle et riche ! Mais être bonne quand on est une bonne !’’

Je poussais par exemple le paradoxe jusqu’à partager sans réserve la pensée-boutade de Beaumarchais concernant les vertus de ces ‘’apprenties’’ et ne me privais guère de la rapporter à tout bout de champ, à mes égaux comme aux princes :

‘’Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?’’

Je crois pouvoir dire que toutes ces gentilles demoiselles me l’ont bien rendu et je donne ci-après la preuve la plus éclatante de cette reconnaissance et de cette amitié naturelle que toutes me témoignèrent :

Après le départ de maman, une fois le deuil fait et l’équipage dispersé, la dernière ‘’apprentie’’ citée, celle qui lui servait de demoiselle de compagnie, qui nous connaissait tous et savait tout de nous, celle qui avait le plus profité des leçons magistrales de la chère disparue et en avait appris quelques secrets de cuisine, reçut d’innombrables offres de travail. Ces offres émanèrent d’abord des membres de la famille, puis d’amis et enfin de fréquentations, admiratrices de l’impeccable maison maternelle. Tout le monde s’en amusait et beaucoup la taquinaient gentiment à propos de cet incroyable succès. Après un mois de réflexion, elle prit enfin sa décision qui fit l’effet d’une bombe et en laissa plus d’une et plus d’un pantoise et pantois. La chère jeune dame annonça urbi et orbi : ‘’ Je n’irai que chez Monsieur mo’ s’il veut de moi, et chez personne d’autre !…’’

mo’  

Publicités