Je m’en suis allé prendre quelque repos pour restituer à mon corps ses réserves d’énergie lourdement diminuées par la récente froidure. La station d’héliothérapie choisie est cette ville ou les murs sont obligatoirement de couleur ocre, couleur qui sied merveilleusement à l’environnement mais reconnaissons-le est un peu loufoque dés lors que les architectes bétonnent et métallisent à outrance.

A l’issue de cette cure, je réitère ma proposition de loi, formulée naguère, par laquelle je proposai que dans un souci de justice sociale et citoyenne, l’on indexât l’impôt sur la DDV, indice dont je donne immédiatement la définition :

La DDV est la mesure de la Douceur De Vivre, plus élaborée encore que le BNB, ou Bonheur National Brut créé par le Royaume du Bouthan, pour remplacer le Produit Intérieur Brut, PIB, et l’Indice de Développement Humain, IDH, lesquels sont insuffisants pour mesurer réellement le bonheur des habitants d’un pays et ne renseignent que sur la moyenne mathématique de … leurs richesses et de leurs libertés sociales.

Est-il bien normal m’étais-je écrié du haut de ma tribune, que les habitants de cette ville qui a dérivé son nom de MarocMarrakech vient de Marrocos prononcé à la portugaise – qui se baignent en février dans un air pur de montagne à la température édénique de 24° Celsius, une pression atmosphérique de 1023 hectopascals, une couverture nuageuse de 0 %, une humidité relative de 17 %, 0.0 mm de précipitation et une visibilité de 10 Km, – ces données autorisant entre autres un sommeil impossible ailleurs, que ces habitants, dis-je, paient le même impôt que ceux d’autres villes qui étouffent d’asthme et grelottent de froid sur fond de volutes noires de rejets industriels retraitées principalement par leurs poumons ?

Plus d’un fut révolté par mon propos, refusant en toute mauvaise foi qu’une disposition humaine vînt entraver un choix divin. D’autres s’étaient contentés de considérer mon propos comme loufoque, s’interdisant même de penser que l’impôt retrouvât son rôle premier, celui d’outil de justice. Décidément, facétieux ami RenéDescartes pour Lagarde et Michard, ‘’le bon sens, n’est pas plus que la générosité la chose la mieux partagée du monde’’…

Adoncques, un beau matin de la fin février, je fis défiler le long ruban flambant neuf qui conduit vers ce havre de luxe, calme et volupté. Au terme de cette parade, de respectables édiles m’accueillirent chaleureusement et m’affectèrent cette non moins respectable demeure, blottie au fonds d’une palmeraie luxuriante…

Je pris mes quartiers, choisis aussitôt ma maisonnée et marquai mon territoire… J’entrepris pour cela une généreuse promenade au cours de laquelle je bus à gorge déployée cet air bien sec, rempli des fragrances du printemps naissant, scandant la musique d’insectes-troubadours, cigales, dectiques et autres éphippigères… J’étais près de l’ivresse et souriais de bonheur, me remerciant chaleureusement à chaque pas d’avoir décidé cette escapade haouzia – du Haouz, qui est la plaine située entre le Haut Atlas au sud et le petit massif des Jebilete au nord et dont Marrakech est le centre urbain le plus important. La faim me rabattit sur un restaurant chaudement recommandé dans lequel je déjeunai très simplement de quelques produits surgelés, mal conservés, mal cuits et très chers…

Je déployai des trésors de patience pour ne pas réagir comme je le fais d’habitude, c’est-à-dire en retournant à l’envoyeur et sans discussion la bouillasse que l’on ose me présenter comme de la nourriture. Là, je décidai simplement de n’y point toucher et de me rattraper le soir, au restaurant thaïlandais ou l’on me promit de m’emmener, sachant que j’affectionne particulièrement la délicate cuisine du mythique royaume de Siam, si toutefois c’est celle du centre de ce pays, douce et toute en nuances et pas les mangers tord-boyaux du Sud, du Nord et de l’Est dans lesquels on distingue difficilement quelque goût autre que le feu du piment ou celui des curry mal préparés… Si mon Dieu l’on doit se résoudre à manger thaïlandais à Marrakech, pourquoi pas ? Le soir arriva après une nouvelle promenade délicieuse au cours de laquelle le soleil me chanta des mélodies sirupeuses propres à vous faire aimer la vie et les gens… Nous allâmes donc au restaurant thaïlandais ou nous fûmes accueillis par une musique genre ‘’boite de nuit’’ absolument insupportable, assourdissante et nulle qui me prépara psychologiquement pour être mordant, mal luné et carrément triste. Une soupe peu ragoûtante me brûla le palais de son feu et retourna en cuisine avant que je ne la renverse sur le serveur que j’avais pourtant prévenu de mon aversion pour le piquant. Elle fut suivie d’un salmigondis aussi peu sympathique que je goûtai à peine, m’abstenant du moindre commentaire pour ne pas gâcher l’évident plaisir de mes commensaux. Arriva un dessert très original, consistant en quelques fruits en conserve, surmonté de glace à la vanille… A peine mangeable… L’addition étonna tout le monde par sa hauteur et donna lieu à maintes questions et explications… Je suppliais du regard les autres convives de lever l’ancre et fuir ce lieu d’agression et de nullité. Ils finirent par comprendre que je passais réellement un sale quart d’heure et eurent pitié de moi… Nous quittâmes enfin les lieux pour aller prendre un repos bien mérité…

Je me suis levé à l’aube et m’en fus faire allégeance au majestueux Toubkal enturbanné de blanc, installé confortablement dans son large divan atlassique …

‘’Dieu que cette montagne est belle’’ me dis-je, lorsque je me retrouvai à son pied sans aucun obstacle entre elle et moi… Les palmiers immobiles semblaient rangés comme autant de pinceaux de maquillage, l’un pour épousseter la neige immaculée, l’autre pour estomper le fard de la lumière montante et l’autre encore, plus fin, pour surligner les contrastes saisissants de ses différents volumes. Pas une palme ne bougeait et le picotement du froid matinal invitait à bien se tenir, poussait à chercher quelque intimité avec cette géante majesté…  Je restai là, silencieux et béat, rassemblant mes souvenirs pour retrouver La Géante de Charles Baudelaire

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement de ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Charles Baudelaire

Quelle harmonie ! Quelle sensualité ! Quelle magie que ce pouvoir de transformer les clichés les plus noirs en pures merveilles ! ‘’J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or’’ dit Baudelaire dans Bribes. Que c’est vrai !…

Retour à ma résidence… Le reste de la maisonnée s’éveille à peine… Piscine, paresse, musardise et chipotage occupent toute la matinée. Je refuse le déjeuner pour effacer les offenses gastriques des pseudo-thaïlanderies de la veille… Diète ! Eau minérale et jus d’orange. L’après-midi est consacré à des visites amicales, à des gens qui me narguent et me disent qu’eux, ben ils habitent Marrakech et ne supportent positivement plus les grandes capitales du littoral atlantique… Tiens ! Je m’en serais douté … Au cours de ma dernière visite de l’après-midi, j’ai assisté à la descente de la nuit sur le Toubkal, douce comme un voile de percale, pudique, belle et déterminée. Pour le retour, mon chauffeur, une véritable pipelette, m’informa des derniers potins de la ville, citant les jet-setters par leurs prénoms, supposant ainsi que je les connaissais tous… Untel est bougon, mais brave homme, tel autre est perfide et mauvais fils et telle autre n’est supportée que par elle-même… La vie d’une capitale de province, quoi…

Me voici au milieu de ma maisonnée, sommé de me préparer pour la grande soirée qui va consister en un repas dans un restaurant fameux du centre de la médina, derrière la place Djemaa El Fna qui est – pour les amis ultramarins qui ne la connaitraient pas, une place de Marrakech, la plus célèbre de toutes, située à coté de la mosquée de la Koutoubia. Ce haut-lieu touristique, inscrit en 2001 par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité,  attire en permanence plus d’un million de visiteurs venus assister aux spectacles animés, se restaurer, boire un jus de fruits naturel pressé devant vous, écouter un chanteur ou un conteur, se faire tatouer au henné. Étrange et unique au monde, cet ancien lieu d’exposition des têtes des condamnés décapités… Aujourd’hui les suppliciés ont cédé la place aux charmeurs de serpents, aux dresseurs de singes, aux conteurs, aux musiciens et autres artistes populaires, ainsi qu’à une myriade de vendeurs de … tout, bimbeloterie, légumes frais ou mercerie. Les volutes de fumée odorante sont le signe visuel et olfactif de la vente de brochettes de viande de toutes sortes. La place grouille de monde 24 heures par jour, mais dés le crépuscule,  elle connaît une véritable fièvre sans le moindre temps mort jusqu’au petit jour.

La troupe est prête et fait route vers la Place des Suppliciés ou le plus gros problème est évidemment de trouver une place de parking… Une petite heure plus tard, nous voici traversant la dite place pour nous enfoncer des les rues de la vieille ville… D’innombrables deux-roues – souvent conduits par des dames voilées- nous avertissent d’avoir à dégager leur chemin et il faut sincèrement en admirer les utilisateurs pour leur habileté à slalomer à de telles allures dans une foule grouillante… Après une demi-heure de marche, nous voici devant le restaurant pressenti pour notre agape marrakchie de ce soir… Un caravansérail, oui, il est bien nommé… mais inutile de s’attendre à entendre derrière les murs ocres, quelque chameau blatérer ou quelque cheval hennir… la foule des clients y supplée avantageusement. Un grand hôtelier de la ville nous accompagnant, nous avons droit à un traitement de VIP… Les serveurs s’efforcent de ne pas céder à la tentation de parler en arabe, ce qui donne, de temps à autre, de savoureux quiproquos. On nous place à une table centrale, de laquelle nous pouvons reluquer les autres sans efforts… Je prends plaisir à observer la belle jeunesse qui m’accompagne et à essayer de décrypter chacune de ses attitudes. Pour ce qui est de la restauration elle-même, probablement prévenue par notre cicérone, ‘’la cuisine’’ me fit servir la plus saine, mais aussi la plus fadasse des mangeailles qui se puisse concevoir, conclue par un dessert prétentieux, nul et horriblement cher. Je ne m’en plains guère toutefois, trop heureux d’en être sorti indemne … Mon avis ? Et bien plutôt que de passer une fois encore pour un atrabilaire incurable, je vais me contenter de dire que je partage pleinement cet avis trouvé sur un site de critique gastronomique à propos de ce lieu  : ‘’Tous les ingrédients du piège à touriste. Trois étages, tables rapprochées, personnel pas aimable et cuisine quelconque. On y trouve des touristes… et pas grand chose de marocain’’

Retour penaud à ma résidence. Penaud mais sain et sauf, ce qui n’est déjà pas mal… J’eus du mal à m’endormir et me plus à me repaître (le passé simple de paître et ses composés n’existe pas…) du spectacle des étoiles brillant dans un ciel dix fois pur à la loupe, comme préparant quelque coup d’éclat… Il faisait délicieusement frisquet, juste assez pour empêcher la chair de se ramollir et l’obliger à goûter par tous ses pores les senteurs suaves des milliers de fleurs du jardin…

La nuit fut courte mais reposante… Réveil à l’aube, comme à l’accoutumée. Ce matin, au programme, shopping. Enfin shopping, à la mo’, bien sûr…

La troupe est difficile à mettre en route car les soldats sont assez bougons ce matin… Ils sont déjà tristes de se quitter mais accusent tout de même une indéniable satiété. Depuis mon arrivée, je réclame une visite chez les herboristes et l’on y va précisément ce matin pour clore le séjour…

Nouvelle traversée de Djemaa el Fna, nouvelle exploration de la médina, de jour cette fois-ci, donc avec de nouvelles couleurs, de nouvelles gens et seuls les deux roues sont aussi présents de jour que de nuit. Notre guide tâtonne justement parce qu’il connaît l’endroit ou nous allons mais qu’il s’y est rendu de nuit… Les repères ne sont pas les mêmes, le spectacle non plus. Nos yeux dévorent tous ces commerces, tous ces bric-à-brac – mot invariable, tous ces éventaires et toutes ces scènes de la vie quotidienne de la médina de Marrakech

Nous arrivons à la porte d’une belle boutique dont la devanture est encombrée de sacs d’oignons de fleurs, de feuilles séchées et de minéraux bizarres  … Nous entrons et sommes immédiatement pris en charge par un grand gaillard en blouse blanche qui nous introduit dans un salon de vente ou il nous invite à prendre nos aises. Il entreprend de nous faire un cours d’initiation à l’herboristerie et à la phytothérapie. Puis il attaque la partie commerciale de son exposé : la ‘’réclame’’ des produits composés – spécialités- qui sont vendus là sous l’appellation de leur utilité : ‘’Crème contre rhumatismes’’, ‘’mélange pour nettoyer les reins et la vessie’’, ‘’poudre contre les mauvaises odeurs’’, ‘’mélange pour enlever le stress’’, ‘’crème pour raffermir le visage’’, ‘’crème de traitement de l’acné’’. Il faut savoir qu’au Maroc, le recours aux plantes médicinales pour se soigner est un réflexe pour 70 à 80% des personnes interrogées dans le cadre d’une étude universitaire menée par l’un des grands spécialistes de la question. (1)

D’après cette étude, 98,4% des gens s’approvisionnent en plantes médicinales chez le marchand d’épices – épicier prêtant à confusion – 17,7% chez l’herboriste, 8,1% chez le pharmacien et 5,8% chez le fkih ou ‘’guérisseur’’. 67,7% des produits de cette pharmacopée sont destinés à soulager les problème digestifs et 51,4% les problèmes respiratoires.

Mais depuis quelques années, la vogue du bio, les prix astronomiques et les terribles effets secondaires des médicaments de la chimie ont rabattu vers les médecines douces une grande part de la population, même dans les pays développés. Aussi, à Marrakech, pas une agence de tourisme qui n’inclut dans ses circuits un shopping dans les officines spécialisées dans la phytothérapie. C’est exactement notre cas, présentement. Le conférencier propose de nous faire une démonstration et me choisit pour cela, probablement par respect pour ma ‘’jeunesse’’. Il me demande de quoi je souffre. J’avoue quelque arthrose cervicale et le voici brandissant un ensemble huile-crème dont il entreprend de me masser le cou. Il s’y prend habilement le bougre, car je ne tarde pas à ressentir une douce brûlure sous ses mains, sensation à laquelle succède un soulagement et même un bien-être. J’avoue publiquement ce mieux-être et les membres de la compagnie s’élancent et font emplette des remèdes de tous leurs petits bobos. En repartant, nous constatons que le magasin est bondé de touristes de toutes origines, et pour beaucoup, ce n’est visiblement pas une première visite mais un réassort de produits testés, adoptés, efficaces et épuisés…

Nous retraversons la vieille ville qui grouille maintenant de la foule la plus bigarrée et la plus cosmopolite qui soit. A nouveau Djemaa el Fna, un jus d’orange frais et hop, direction un restaurant du centre ville, d’excellente tenue, servant une cuisine … européenne, hélas… Tant pis, du moment que les produits sont de qualité et les salades croquantes à souhait… Un excellent jus de fraise naturel clôt ma collation forcément légère puisque j’ai décidé de piloter moi-même le véhicule du retour.

Au moment de lever l’ancre, je me retourne une dernière fois et aperçois dans le ciel pur du crépuscule se détacher l’austère Koutoubia, gardienne majestueuse de la Ville Rouge.

Ce retour est l’occasion pour moi de faire un cours magistral à de jeunes passagers croyant dur comme fer que, comme je le leur dis, la plus belle des recettes pour accéder au bonheur, est proposée par un romancier britannique considéré par beaucoup comme un phare de la pensée contemporaine, Aldous Huxley, l’auteur du mythique  »Meilleur des mondes » :

’’C’est là qu’est le secret du bonheur et de la vertu –

aimer ce qu’on est obligé de faire.’’

mo’

1. Plantes Alimentaires, Aromatiques, Condimentaires, Médicinales et Toxiques au Maroc, Professeur Hmamouchi de l’Université Mohammed V, Faculté de Médecine et de Pharmacie, Unité de Recherches : Plantes Médicinales et Aromatiques, Rabat, Maroc.

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