Le réel exil commence lorsque le présent est confisqué.

Quand on est condamné à rêver le temps d’avant

et attendre l’avenir.  

Abdelamir Chawki

Poète irakien né en 1949

‘’L’exil marque … une rupture entre une terre et un individu qui en est issu et qui entretient avec elle une intimité toute particulière. Cette fracture vécue, ce déracinement forcé ou encore cette déterritorialisation a toujours été considérée comme un mal et souvent assimilée à une petite mort. Comme le dit la chanson, partir n’est-ce pas mourir un peu ? On comprend cette association d’autant mieux que ce qui se joue dans l’exil, ce n’est pas seulement ce déplacement ou cet éloignement qu’il induit de manière nécessaire (s’exiler c’est partir physiquement), mais ce replacement fortuit dans un lieu autre, dans un lieu étranger où s’improvise un mode de vie nouveau. On entre dans des habitudes nouvelles qui induisent un temps et une durée différents, où le regret se substitue à l’espoir. Néanmoins cette acception négative de l’exil ne l’est pas en vertu de cette prise de contact inédite avec le réel qui est proposée à l’homme (ce serait plutôt là un point positif), mais en raison de son caractère usurpateur : l’exil est une mort symbolique, une sorte d’anathème vulgarisé.’’ Olivia Bianchi

http://leportique.revues.org/index519.html

‘’Si, à l’instar du philosophe qui apprend à mourir, le poète est celui qui, s’arrachant de sa condition de maître du verbe, apprend à se taire, la poésie n’est-elle pas, en amont du silence, une ascèse, une sorte d’exil ? L’initiation au silence n’est-elle pas également un chemin d’exil vers le désert qui, derrière la dune des pesanteurs du monde, promet l’oasis, au-delà, dans la fulgurance d’une vision éphémère ? Mais de quelle sorte d’exil parlons-nous ? S’agit-il du simple exil du sens que la langue, quand bien même poétique, se résigne à ne pouvoir traduire ? Ou de celui, plus profond, plus grave, de la Présence, de son legs de principes et de l’incarnation de ces derniers au cœur du vécu ? Qu’entend-on en fait par exil spirituel ? Comment l’exil peut-il être, au-delà de l’arrachement et du silence fertile, un moyen d’action sur le monde, un instrument de résistance contre l’injustice…’’ Sabah BASALAMAH

http://www.er.uqam.ca/nobel/soietaut/documentation/publications_ouvrages/basalamahpoesexilspirit.pdf

 … voici les grands (côtés de l’exil) :

  • Songer, penser, souffrir.

Être seul et sentir qu’on est avec tous ; exécrer le succès du mal, mais plaindre le bonheur du méchant ; s’affermir comme citoyen et se purifier comme philosophe ; être pauvre, et réparer sa ruine avec son travail ; méditer et préméditer, méditer le bien et préméditer le mieux ; n’avoir d’autre colère que la colère publique, ignorer la haine personnelle ; respirer le vaste air vivant des solitudes, s’absorber dans la grande rêverie absolue ; regarder ce qui est en haut sans perdre de vue ce qui est en bas ; ne jamais pousser la contemplation de l’idéal jusqu’à l’oubli du tyran ; constater en soi le magnifique mélange de l’indignation qui s’accroît et de l’apaisement qui augmente ; avoir deux âmes, son âme et la patrie. Victor HUGO

http://fr.wikisource.org/wiki/Ce_que_c%E2%80%99est_que_l%E2%80%99exil

L’exil est rond :
un cercle, un anneau :
tes pieds en font le tour, tu traverses la terre
et ce n’est pas ta terre,
le jour t’éveille et ce n’est pas le tien,
la nuit arrive : il manque tes étoiles,
tu te trouves des frères :
mais ce n’est pas ton sang.
Tu es comme un fantôme qui rougit
de ne pas aimer plus ceux qui t’aiment si fort,
et n’est-il pas vraiment étrange que te manquent
les épines ennemies de ta patrie,
l’âpre détresse de ton peuple,
les ennuis qui t’attendent
et qui te montreront les dents dès le seuil de la porte …  Pablo NERUDA

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

    Je veux aller mourir aux lieux où je suis née ;
Le tombeau d’Albertine est près de mon berceau ;
Je veux aller trouver son ombre abandonnée ;
Je veux un même lit près du même ruisseau.

Je veux dormir. J’ai soif de sommeil, d’innocence,
D’amour ! D’un long silence écouté sans effroi,
De l’air pur qui soufflait au jour de ma naissance,
Doux pour l’enfant du pauvre et pour l’enfant du roi.

J’ai soif d’un frais oubli, d’une voix qui pardonne.
Qu’on me rende Albertine ! elle avait cette voix
Qu’un souvenir du ciel à quelques femmes donne ;
Elle a béni mon nom… autre part… autrefois !

Autrefois !… qu’il est loin le jour de son baptême !
Nous entrâmes au monde un jour qu’il était beau :
Le sel qui l’ondoya fut dissous sur moi-même,
Et le prêtre pour nous n’alluma qu’un flambeau.

D’où vient-on quand on frappe aux portes de la terre ?
Sans clarté dans la vie, où s’adressent nos pas ?
Inconnus aux mortels qui nous tendent les bras,
Pleurants, comme effrayés d’un sort involontaire.

Où va-t-on quand, lassé d’un chemin sans bonheur,
On tourne vers le ciel un regard chargé d’ombre ?
Quand on ferme sur nous l’autre porte, si sombre !
Et qu’un ami n’a plus que nos traits dans son cœur ?

Ah ! Quand je descendrai rapide, palpitante,
L’invisible sentier qu’on ne remonte pas,
Reconnaîtrai-je enfin la seule âme constante
Qui m’aimait imparfaite et me grondait si bas ?

Te verrai-je, Albertine ! Ombre jeune et craintive ?
Jeune, tu t’envolas peureuse des autans :
Dénouant pour mourir ta robe de printemps,
Tu dis : « Semez ces fleurs sur ma cendre captive. »

Oui ! je reconnaîtrai tes traits pâles, charmants,
Miroir de la pitié qui marchait sur tes traces,
Qui pleurait dans ta voix, angélisait tes grâces,
Et qui s’enveloppait dans tes doux vêtements !

Oui, tu ne m’es qu’absente, et la mort n’est qu’un voile,
Albertine ! Et tu sais l’autre vie avant moi.
Un jour, j’ai vu ton âme aux feux blancs d’une étoile ;
Elle a baisé mon front, et j’ai dit : « C’est donc toi ! »

Viens encor, viens ! J’ai tant de choses à te dire !
Ce qu’on t’a fait souffrir, je le sais ! J’ai souffert.
Ô ma plus que sœur, viens ! ce que je n’ose écrire,
Viens le voir palpiter dans mon cœur entrouvert !

Si je pouvais voir, ô patrie,
Tes amandiers et tes lilas,
Et fouler ton herbe fleurie,
Hélas !

Si je pouvais, – mais, ô mon père,
O ma mère, je ne peux pas, –
Prendre pour chevet votre pierre,
Hélas !

Dans le froid cercueil qui vous gêne,
Si je pouvais vous parler bas,
Mon frère Abel, mon frère Eugène,
Hélas !

Si je pouvais, ô ma colombe,
Et toi, mère, qui t’envolas,
M’agenouiller sur votre tombe,
Hélas !

Oh ! vers l’étoile solitaire,
Comme je lèverais les bras !
Comme je baiserais la terre,
Hélas !

Loin de vous, ô morts que je pleure,
Des flots noirs j’écoute le glas ;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Hélas !

Pourtant le sort, caché dans l’ombre,
Se trompe si, comptant mes pas,
Il croit que le vieux marcheur sombre
Est las.

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Tout passe
et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer
Voyageur, le chemin
C’est les traces
de tes pas
C’est tout ; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier
Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer

À nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant…
D’autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels:
Ma gloire est sur les sables! ma gloire est sur les sables!… Et ce n’est point errer, ô
Pérégrin
Que de convoiter l’aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l’exil un grand poème né
de rien, un grand poème fait de rien…
Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux!
J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables. Je me coucherai dans les citernes
et dans les vaisseaux creux,
En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur.
« … Moins de souffles flattaient la famille des Jules; moins d’alliances assistaient les
grandes castes de prêtrise.
« Où vont les sables à leur chant s’en vont les Princes de l’exil,
« Où furent les voiles haut tendues s’en va l’épave plus soyeuse qu’un songe de luthier,
« Où furent les grandes actions de guerre déjà blanchit la mâchoire d’âne,
« Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves,
« Et que toutes choses au monde lui soient vaines, c’est ce qu’un soir, au bord du monde,
nous contèrent
« Les milices du vent dans les sables d’exil… »
Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux
vive!
Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous
conte ses méprises!
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,
J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures.
L’exil n’est point d’hier! l’exil n’est point d’hier! « Ô vestiges, ô prémisses »,
Dit l’Étranger parmi les sables, « toute chose au monde m’est nouvelle!… » Et la naissance
de son chant ne lui est pas moins étrangère.
 

mo’

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