J’étais assis sur un banc de la Place Mohamed V, à Casablanca, en compagnie d’une jeune fille à la beauté lumineuse, une Salomé éperdue d’amour, qui me suppliait d’être …

Semblable à une gazelle,
à un jeune faon
sur les montagnes embaumées…

La Bible, Le Cantique des Cantiques

Nous étions condisciples en classe d’humanités, mais compte tenu de la différence de nos paroisses originelles, nous étions obligés de cacher nos coupables amours à la bêtise humaine  lâchement entretenue par une lecture oblique de textes pourtant clairs.

Nous habitions Rabat et étions venus à Casablanca par des moyens de transport différents. Nous étions allés déjeuner dans un restaurant discret d’une galerie du centre-ville, à l’abri d’éventuels regards malveillants.  Puis, nous nous étions promenés à travers les rues, au hasard de nos pas, le nez en l’air, nous amusant à repérer les façades dignes d’intérêt architectural, dont nous craignions qu’elles  ne disparaissent avec l’arrivée autoritaire et dévastatrice du roi-béton des Trente Glorieuses. Nous osions de temps à autre nous prendre la main, non sans avoir jeté, auparavant, un coup d’œil prudent alentour, pour nous assurer que nous n’étions pas suivis.

Puis, fatigués par notre marche, nous avions décidé de nous asseoir là, sur cette place magnifique dont des milliers de pigeons égayaient l’immense fontaine. Nous avions décidé d’y attendre l’heure du retour, elle en voiture, avec des amis de ses parents, moi en train.

Derrière nous, se tenaient la vénérable Poste et une alignée de bâtiments austères, chacun dédié à la gestion d’un service de la blanche cité. Je racontais cette place à Eve , lui révélais l’année de construction et le nom de l’architecte concepteur de chacun des bâtiments. Elle béait d’admiration devant ma science et j’en étais ravi. De temps à autre, j’osais porter sa main à mes lèvres et la baiser, certain que j’allais avoir droit, en retour, à un rayon de miel tombé de sa bouche. Elle allait me dire qu’elle m’aimait et, de temps à autre, qu’elle priait fort pour que je l’aimasse autant qu’elle m’aimait, ce qui lui paraissait totalement impossible.

Les gens entrés dans la confidence de notre ’’doux secret’’ nous disaient que nous ressemblions vraiment aux  ‘’Amoureux de Peynet’’ et bien rares étaient celles et ceux que nous croisions et qui, nous considérant, ne souriaient pas aux anges en balbutiant une tendre gentillesse. Nous ’’étions l’amour’’ et notre devise était ce couple de vers qui ornaient toutes les médailles d’amour de l’époque :

Car, vois-tu, chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.
Rosemonde Gérard, Les Pipeaux (1899), l’Eternelle Chanson
 

Nous avions fomenté cette escapade pour débattre du douloureux problème qui constituait la seule véritable ombre au tableau immaculé de notre amour en herbe : l’avenir… Excepté ce tout petit détail, nous baignions dans le bonheur absolu… Notre amour était en fait mille fois impossible, et il devait trouver le moyen de se sublimer ou, ce que nous ne voulions pas même envisager, accepter de disparaître.  Et là, sur cette place riante et ensoleillée, bruissant du roucoulement des pigeons, nous devions en débattre. Des enfants jouaient à provoquer l’envol des ramiers en leur courant derrière. Les gardiens municipaux essayaient de les en empêcher, en vain, bien sûr. Des gens affairés passaient d’un bâtiment à l’autre de ce havre de paix en plein cœur de la ville. Que dire à propos de notre problème ? Planifier quelque refonte de la société des hommes ? Proposer la fuite ?

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas
Vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!

Charles Baudelaire, L’invitation au voyage

Hélas, ni elle ni moi n’avions ’’la formation’’ pour cela. Elle était adulée par ses parents. Son père était un grand bourgeois dirigeant de sa  »Paroisse », sa mère arbitrait les élégances de la jetset de cette  »Paroisse ». Grande famille, donc, beauté rare, éducation parfaite, élève appliquée et ballerine douée, elle était un fantasme de bru que courtisaient tous les damoiseaux en condition de le faire. De plus, mille fées veillaient à ce qu’elle eut tout ce qu’elle désirait, qu’elle l’ait formulé ou non…

J’étais la version masculine de ce portrait improbable, à peine moins forcé. Mais si moi, je ne concevais de faire de la peine à mes parents en aucun cas et pour quelque motif que ce fut ou de m’exposer à la critique de mes sœurs et de mes frères, la seule idée d’une vie sans Eve m’ôtait le sourire pour la journée …

Nous nous regardions, souriions et réprimions une larme importune…

Heureusement, l’humour était tout de même notre élément et elle s’amusait de mes fanfaronnades de jeune coq et de mes déclamations poétiques. De mon côté, je la taquinais d’abondance  à propos de ses minauderies d’enfant gâtée et tout cela finissait toujours, bien évidemment par un éclat de rire ou un tendre baiser …

Une dame était assise sur le même banc que nous, à l’autre extrémité et nous souriait chaque fois que nos regards se croisaient. Elle était là, probablement pour avaler son bol d’air quotidien. Sans mot dire, Eve et moi nous prîmes la main et lui sourîmes en nous tournant vers elle. Elle nous sourit à nouveau et son beau regard apaisé nous invita au dialogue. Je pris mon courage à deux mains et lui demandai si nous pouvions lui demander un conseil. Sans me laisser le faire, elle répondit que nous avions l’âge de ses petits-enfants et ajouta que nous l’avions émue car elle avait compris notre ’’douloureux combat’’ en faveur de notre amour contrarié. Elle nous fit de suite remarquer que toutes les grandes amours avaient toujours et partout souffert de la contrariété, celles de Pâris et Hélène de Troie, Pénélope et Ulysse, Didon et Enée, César et Cléopâtre, Roméo et Juliette et tant d’autres…

Flatté qu’elle nous classât dans ce panthéon de l’injustice aux cotés de si illustres personnages, j’osai ’’tout’’ lui dire … Nos origines, nos différences, nos ressemblances, nos raisons et nos déraisons. Eve présenta notre amour comme la chance de sa vie de fille à papa, qu’elle voyait plus ou moins programmée, vouée à la convenance et à l’ennui ! De mon côté j’insistai sur le fait que la vie ne serait pas bien excitante sans ma chérie, qu’elle me convenait à tout point de vue et que puisque c’était réciproque, nul ne devait être assez méchant pour nous empêcher de vivre pleinement cela. La gentille dame prit dans son sac un mouchoir brodé dont elle tamponna les yeux et les joues d’Eve sur lesquelles dévalaient maintenant des perles de cristal …

Elle nous posa mille questions, notamment sur les éventuelles complicités de chacun de nous dans la famille de l’autre : Je répondis qu’il n’y en avait aucune, puisque, géographie obligeant, si l’on me connaissait dans la famille d’Eve comme son condisciple, elle était totalement inconnue dans la mienne. A chacune de nos réponses, la Dame écarquillait les yeux comme si elle apprenait quelque chose d’important avant de dire ’’Ah bon ?’’ d’un air grave, intéressé et inquiet.

Pour cette femme merveilleuse, nous étions non pas deux petits oisillons bien frêles, mais plutôt une bien jolie princesse et un bien délicat prince en proie aux affres de la bêtise sociale et de l’ignorance. Cependant, jugeant probablement l’énorme responsabilité qu’elle prendrait en nous conseillant une attitude  ou une autre, elle eut l’intelligence de nous demander si nous nous sentions assez riches d’énergie pour payer le prix exorbitant de l’anticonformisme. Etions-nous prêts à sacrifier nos relations familiales ? Etions-nous prêts à vivre en marge de la société ? Etions-nous prêts à subir les quolibets des crétins de toutes parts ? Etions-nous prêts à restreindre nos espaces pour échapper à la vindicte des atrabilaires, des envieux et des méchants ? A mesure qu’elle parlait, je sentais la main d’Eve se crisper dans la mienne et lorsqu’elle commença à trembler, je compris que ma ’’biche pleurait à se fendre les yeux, à la seule idée de perdre son faon délicieux’’… au point d’entrainer à sa suite la Dame pendant que moi-même je luttais désespérément pour réprimer ces nœuds imbéciles qui me comprimaient la gorge… Perdre Eve ? Et puis quoi encore ? Au nom de quoi ? Pour quoi ? Dieu qu’elle était belle !

La main de la Dame quitta son giron pour flatter l’énorme toison qui couvrait mon chef, avant d’essuyer à nouveau les larmes de mon amour. Elle eut l’intelligence de nous laisser pleurer tout notre soûl, le temps de réaliser qu’en fait, elle ne faisait que confirmer ce que nous savions parfaitement depuis toujours : notre amour était impossible. Je la regardai et là, il me sembla bien qu’elle me disait clairement qu’étant ’’l’homme’’, je me devais de signifier le premier ma résignation à ’’la force du destin’’ et accompagner Eve dans sa douleur…

Mais je n’éprouvais rien d’autre qu’une gigantesque envie de hurler : Absurdité de la vie, de la vertu ! Vacuité des beaux textes que nous avalions à longueur de temps sur les bancs de la Faculté ! Vanité de tous les beaux sentiments que l’on nous inculquait à longueur de temps ! Tout cela ne serait donc que mensonges à éviter absolument sous peine de souffrir ? Fallait-il pousser le cynisme jusqu’à reconnaître avec Jacques Lacan que ’’L’amour est un genre de suicide.’’ ? Et dire que je croyais que cela grandissait l’homme ! Et bien soit, alors puisque rien ne vaut la peine et que l’on m’invitait au nihilisme, je pourrais sortir de derrière mes fagots quelques pièces de collection !

Mais non voyons, me raisonnait une petite voix intérieure qui s’appliquait à me dire que le grand garçon que j’étais subissait simplement les effets de sa croissance, qu’en fait, une fois encore, Paul Valery apportait la vérité lorsqu’il dit dans sa Soirée avec Monsieur Teste : ’’L’amour consiste à être bête ensemble.’’ ! Amour et bêtise seraient frère et sœur ? Mais alors combien de vies ont été dédiées à la recherche de la bêtise ? Combien de guerres même ont été provoquées par cela ?

Je replongeais dans la contemplation de ma beauté qui avait maintenant l’air étrangement absent, comme un enfant qui a trop pleuré et s’apprête à s’endormir. Peut-être avait-elle atteint ce haut degré de sagesse  qui peut paraître mais n’est pas de la résignation. Une sagesse qui pousse à essayer d’explorer les voies du Seigneur, réputées impénétrables pourtant. Rompre des amours de cette qualité-là, si pures, si intenses, n’est-ce pas une façon de les soustraire à la vulgarité, c’est exactement ce qu’affirme cette jolie phrase de Pascal Bruckner dans ‘’Le paradoxe amoureux’’  ’’La rupture est la voie que leur amour a choisie pour se prolonger sans être importuné par la vie commune.’’

Quelle supercherie ! Quelle illusion ! Je me repassais le film de notre liaison, les travaux d’approche, les incessants regards langoureux, l’incontrôlable attraction, le premier baiser, les rendez-vous quotidiens, le grand jour, les autres jours, tous les autres jours, cette soif inextinguible d’être ensemble, de rire ensemble, oh oui, de rire. Et aussi d’étudier. Si, si, d’étudier, je le jure !… J’apprenais tous les soirs la leçon que nous devions étudier le lendemain pour être en mesure  de la lui expliquer. Que n’aurais-je fait pour lui être agréable, pour l’étonner, pour l’émerveiller et pour provoquer un de ses mots délicieux qui me magnifiaient et m’emplissaient de bonheur ? Je me rappelle … une dissertation sur Rimbaud ou, à mon ravissement, la coquine avait osé avoir une meilleure note que moi qui prétendais être ’’spécialiste’’ du ‘’Voyant de Charleville’’… Et cet autre devoir sur Bergson, ou je fis mine, à l’heure du corrigé, de la contredire rudement, ce qui provoqua l’étonnement et l’hilarité dans la classe, pimbêches et grincheux spéculant en ricanant sur une brouille entre nous. Je me rappelle… Je me rappelle le jour ou en pleine cour, elle avait osé me prendre sous sa cape noire et me serrer très fort pour me réchauffer, dit-elle, aux condisciples qui faillirent s’étouffer de son audace. Je me rappelle ces cerises primeurs tellement délicieuses qu’il nous fallut nous faire violence pour cesser d’en manger. Je me rappelle les cadeaux maladroits mais combien sincères que je lui faisais sans cesse… Je me rappelle aussi le somptueux présent reçu d’elle pour mon anniversaire. Elle m’avait entraîné dans un bois de la périphérie et là, après m’avoir demandé de m’asseoir à un endroit précis, elle était passée derrière un buisson pour réapparaître en tutu et m’offrir une danse éblouissante… Nos amours allaient mourir, mais meurt-on lorsqu’on laisse derrière soi de si belles choses ? Oui, vous aviez raison, Adélaïde-Gillette Dufrénoy, poétesse française des 18ème et 19ème siècles lorsque vous affirmiez dans vos Elégies : ’’Un amour malheureux est encore un bonheur.’’

Sur la place Mohamed V maintenant noire de monde, à l’ouest, derrière la Direction des Douanes et Impôts Indirects, le soleil commençait à modérer ses ardeurs et allongeait ses ombres portées. Il fallait songer au retour. La vieille Dame sortit de son sac un paquet de bonbons et nous en donna. Des bonbons à la noisette …  petit fruit  qui symbolise la sagesse. De son bois, on fabrique les baguettes magiques et si l’on dort sous les branches de son arbre, on fait des rêves prophétiques. Les sourciers se servent de ses branches pour découvrir des sources d’eau cachées sous la terre. La méditation près d’un noisetier apporte connaissance, savoir et expérience sur la manière dont on doit s’ouvrir afin de recevoir de nouvelles connaissances. La fleur de ce petit fruit est symbole de désir et de réconciliation…

J’évitais autant que possible le regard d’Eve… Elle en paraissait agacée même si je savais parfaitement qu’elle avait compris et admis la terrible sentence de la vieille Dame. Cette dernière se leva et porta à la corbeille publique la plus proche quelques menus papiers. Elle revint vers nous et nous embrassa en souriant, faisant l’effort de ne rien laisser paraître ni de sa peine, ni de sa compassion. Eve craqua bien évidemment mais moi, je parvins à maîtriser le yoyo de ma glotte indisciplinée, même si ma voix chevrotante trahit mon grand embarras… Je saisis ma belle sous le bras et pris le chemin de la gare. Pas question de parler de la déchirure ! Nous allions encore nous voir demain et après-demain et après après-demain et encore plein de jours… Et d’ailleurs, rien n’est dit, tout est possible. Et puis non ! Impossible que l’amour fasse mal ou tout au moins fasse du mal. Paul Géraldy, le poète de l’amour, 1885-1983, spécialiste patenté a clairement dit que  ’’Le plus grand bien que nous ait jamais donné l’amour, c’est de nous avoir fait croire à l’amour.’’ Alors, on n’a aucun droit d’être triste quand on parle d’amour. Les peines, les désagréments, les souffrances qui sont issues de l’amour sont les tristes effets de nos autres faiblesses, aucunement de l’amour lui-même. De toute façon, je parlais là ’’d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.’’ Car aujourd’hui, voici ce que je pense sincèrement être l’ordre du jour, exprimé en toute quiétude par Frédéric Beigbeder : ‘’Recette pour aller mieux. Répéter souvent ces trois phrases : le bonheur n’existe pas. L’amour est impossible. Rien n’est grave.’’

mo’

Nota : Le titre et les deux vers y inclus sont extraits du poème éponyme de Verlaine, lui-même extrait des Fêtes Galantes.

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