J’ai beaucoup ri, récemment, lorsqu’un ami, tout fier, me fit visiter sa nouvelle demeure, construite à son goût et dessinée par un architecte, avec son bon argent, provenant de ses privations, de son épargne et de son mariage emphytéotique avec une banque qui lui a dit en le regardant au fond des yeux : ’’Votre argent nous intéresse’’. Les grands classiques des erreurs des promoteurs occasionnels étaient tous là, depuis le choix de l’architecte pas très doué mais complaisant, les dimensions footballistiques du salon, le mépris de l’orientation cardinale, jusqu’à la modestie des pièces privées, en passant par  ’’l’oubli’’ des barrières contre les nuisances.

Arrivés dans ’’l’appartement des parents’’, à savoir le sien, il me désigna un interminable couloir contenant à droite le ’’dressing’’ de sa dame que je fis mine de ne pas vouloir voir, puis à gauche, le sien… Et là, mes amis, s’offrit à mes yeux le spectacle que peut à la rigueur offrir une boutique huppée de mode, avec son meuble à chaussures, ses tiroirs à chemises en plexiglas transparent, ses étagères surchargées de lainages, sa penderie divisée en divers compartiments spécialisés, cuirs, draps, costumes, vestes, pantalons, imperméables etc. Suit l’armoire consacrée aux sports, avec ses vêtements, ses survêtements et ses sous-vêtements.  Puis vient le coffre à chaussettes, véritable kaléidoscope coloré ! Puis la potence à cravates ! C’était un plaisant spectacle, d’ordre et de bon goût. Le tout était tellement bien rangé qu’on se serait cru à Monoprix à l’heure de l’ouverture … Mon  ami m’abreuva de détails sur sa façon de procéder pour choisir son accoutrement du jour, en fonction de la pluie, du beau temps, de la température, de son programme et des conseils de son coach en élégance, faisant partie de cette nouvelle faune qui se fait coacher même pour les actions les plus prosaïques. Coach pour le sport, coach pour s’habiller, coach pour manger, coach pour sortir, coach pour faire des rencontres, coach pour arrêter de fumer, coach pour décorer sa maison etc. Il se fait coacher pour tout et ainsi,  »réussit » tout. Cet ami est un homme admirable, comme tous mes amis, d’ailleurs…

Au sortir de cette invitation qui comme l’on s’en doute me passionna au-delà du dicible, une fois de retour chez moi, je décidai de ’’visiter’’, à titre de comparaison, mon dressing personnel qui occupe une modeste armoire dans une chambre spartiate de mon modeste appartement de location. Qui ne connaît mon immense attachement aux choses matérielles ? Comme non content de ne rien aimer de matériel, j’ai le grave défaut d’être partageur, j’ai décidé de vous convier à cette visite. Alors, si vous le voulez-bien, ne nous mettons pas en retard car elle pourrait être longue. Allons-y.

La pièce ou se situe mon ’’dressing’’, est donc mon bureau. Cet emplacement est voulu car ainsi, lorsqu’il  m’arrive de recevoir une visite de qualité, je puis discrètement et rapidement me nouer  une cravate autour du cou et troquer mes douces charentaises contre de beaux mocassins parfaitement cirés. Les portes de ce dressing – en fait un simple placard, donc – ne ferment pas hermétiquement et pour être franc, elles baillent carrément, laissant apercevoir des piles de sous-vêtements, de chemises et de chaussettes. Les chemises sont réparties en deux piles : les neuves, encore emballées dans leurs cellophanes, dispendieux présents de gens qui m’aiment, et les vieilles qui y restent jusqu’à ce qu’on m’oblige à les affecter au panier ’’friperie’’. Certaines des chemises neuves sont là depuis 6 ans, attendant leur tour comme les pensionnaires pas franchement canon d’un harem ! De plus, j’ai cette forme de vraie fidélité qui fait que je me sépare très difficilement des personnes et des choses qui me siéent. Je conçois bien évidemment que les unes comme les autres subissent l’outrage des ans. De plus, par nature, je jure n’être nullement bégueule. Un léger accroc ne provoque pas systématiquement le déclassement de la chose ’’accrochée’’. Lorsqu’elle a été une  »compagne » agréable et fidèle, que jamais elle ne m’a gratté ou irrité la peau, que son coton est de qualité, que mes aises y sont respectées, alors, je ferme les yeux sur une petite déchirure pas trop évidente et sur un halo de pâleur due à un accidentel flirt avec l’eau de javel. Je ne suis féroce qu’avec les marques trahissant le défaut d’hygiène. Mais l’esthétique… j’en ai une tout autre conception.

Il n’en est pas de même, tant s’en faut, pour ma Haute Autorité qui elle, est capable de déclasser un vêtement pour un simple ’’délit de sale gueule’’ ! Elle me tance vertement à longueur de journée pour mes goûts d’homme simple, bien peu préoccupé par la vanité vestimentaire, pour ma tendance à la frugalité et pour mon naturel économe. Elle me rappelle à l’ordre et m’intime d’avoir à ’’tenir mon rang’’, ce qui m’amuse fortement, je ne le cache pas, car je me sens ainsi retourner à l’école primaire et aux classements mensuels. Alors, elle me cingle d’une des phrases suivantes, selon son humeur et la gravité de mon délit :  

–     Tu n’en as pas marre de ce machin,  demande-t-elle d’un ton moqueur ?

–     Je te signale que tu portais ce truc la dernière fois qu’on était chez les gens chez qui nous allons !

–     Non, mais ? Tu comptes réellement sortir avec ’’çà’’ ?

–     Tu peux dire adieu à cette veste, ça fait 16 ans que tu l’as, je vais la jeter !

–     Non mais, je te jure …

–     En quoi t’es-tu déguisé aujourd’hui ?

–     Enlève çà s’il te plait il y a un petit trou !

–     Etc. etc.

 ’’M’enfin ?!’’ M’écrié-je systématiquement … comme le doux Gaston Lagaffe. C’est  généralement peine perdue car dans les 5 minutes qui suivent, la chose condamnée a quitté la maison pour la poubelle ou le chemin d’Emmaüs,  – petite bourgade proche de Jérusalem ou le Christ ressuscité est apparu à  deux disciples désespérés. Existe-t-il une date de péremption pour les vêtements sans qu’on me l’ait appris ? Une norme  d’observance obligatoire, alors ? Peu me chaut à moi, qu’il y ait un trou dans mon vêtement, du moment qu’il est propre et que je m’y sens bien !

Mais oserais-je écrire un quelconque plaidoyer pour mes vieux vêtements alors que j’ai lu les ’’Regrets sur ma vieille robe de chambre’’, le petit chef d’œuvre de Denis Diderot ? Je n’ai pas cette présomption, mais je saisis cette occasion pour vous rappeler (no comment…) cette épître qui, partant du prétexte de nostalgie vestimentaire, virevolte avec la virtuosité d’un violon tzigane sur le thème de l’harmonie de la simplicité et de l’utilité …

Ci-dessous, le lien pour accéder au texte intégral, suivi des passages les plus pertinents en l’occurrence. L’auteur s’interroge à propos de sa vieille robe de chambre qu’il vient d’échanger contre une neuve…

http://www.bmlisieux.com/archives/diderot.htm

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ?

Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle.

Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau.

L’autre, raide, empesée, me mannequine.

Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse.

Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer.

L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc.

On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille.

A présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau.

J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle. …

Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l’atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l’opulence à sa gêne. …

Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m’environnaient.

Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l’indigence la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé.

Plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté. …

Instinct funeste des convenances ! Tact délicat et ruineux, goût sublime qui change, qui déplace, qui édifie, qui renverse ; qui vide les coffres des pères ; qui laisse les filles sans dot, les fils sans éducation ; qui fait tant de belles choses et de si grand maux, toi qui substituas chez moi le fatal et précieux bureau à la table de bois ; c’est toi qui perds les nations …

Non, mon ami, non : je ne suis point corrompu.

Ma porte s’ouvre toujours au besoin qui s’adresse à moi ; il me trouve la même affabilité.

Je l’écoute, je le conseille, je le secours, je le plains.

Mon âme ne s’est point endurcie ; ma tête ne s’est point relevée. Mon dos est bon et rond, comme ci-devant. C’est le même ton de franchise ; c’est la même sensibilité.

Mon luxe est de fraîche date et le poison n’a point encore agi. Mais avec le temps, qui sait ce qui peut arriver ?

Qu’attendre de celui qui a oublié sa femme et sa fille, qui s’est endetté, qui a cessé d’être époux et père, et qui, au lieu de déposer au fond d’un coffre fidèle, une somme utile…

Ah, saint prophète! Levez vos mains au ciel, priez pour un ami en péril, dites à Dieu : si tu vois dans tes décrets éternels que la richesse corrompe le cœur de Denis, n’épargne pas les chefs-d’œuvre qu’il idolâtre ; détruis-les et ramène-le à sa première pauvreté ; et moi, je dirai au ciel de mon côté :

O Dieu! Je me résigne à la prière du saint prophète et à ta volonté ! Je t’abandonne tout ; reprends tout …  

A méditer profondément, Ô amis sandwichés par les stakhanovistes de la labellisation et du timbrage réunis !

mo’

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