Voilà qui va encore contribuer à mon image de vieux soixante-huitard de l’armée en déroute ! Mais lorsqu’on exerce la noble profession d’homme de lettres, ou l’on est facteur ou l’on est sujet à critique…

Au lycée, en classe de  philosophie, un professeur émérite essayait alors de nous faire nous délecter des beautés absconses du thomisme et de son créateur, le très saint Thomas d’Aquin. Une élève, débarquée parmi nous au second trimestre de l’année, eut la bonne idée de s’asseoir près de moi, à l’avant-dernier banc de la rangée la plus éloignée du bureau du professeur. Un excellent poste d’observation dont on peut faire, selon son choix, un mirador, une meurtrière ou une cachette.

C’était une grande et solide gaillarde, ossue, blonde et bien charpentée, les traits bien marqués, un peu jument sur les bords, originaire de quelque province méridionale française, dotée d’un accent fleuri et chantant comme une héroïne de Pagnol ou de Mistral.  Je ne sais par quel hasard – maladie, déscolarisation momentanée, parents voyageurs – elle avait quelques années de plus que ‘’nous’’.  Son imposante académie la rendait assurément capable de défendre son honneur et sa vertu sans recours à un petit  »souteneur » et elle nous le fit savoir, à nous, ses condisciples mâles, hormonalement perturbés et bouillonnants, coupant ainsi court à nos intentions de lui demander son concours pour guérir notre acné… Ayant compris très vite que la damoiselle ne ’’les prenait pas au berceau’’ et donc que je n’avais aucune chance de la séduire, je décidais d’en faire mon amie et j’y parvins, pour notre plus grand bonheur à tous deux … Entre Emeuthé – MT, Marie Thérèse prononcée par elle – et moi, s’installa ainsi une franche amitié. La brave demoiselle s’appliqua à me payer grassement de mon intérêt  »désintéressé » pour elle, avec de menus présents, beaucoup d’humour et de décontraction. Lorsque, les jours de  »grande chaleur », ’’par mégarde’’, je louchais sur le contenu de son balcon généreusement fleuri, elle riait bien franchement et me disait en provençal, en levant la main pour faire semblant de m’en  »mettre une » : ’’capoun, vouto !’’ ce qui veut dire, comme vous le savez sûrement, ’’espèce de coquin, va’’, en provençal classique ! Mais rien de bien méchant…

Le second samedi d’Avril de cette année-là arriva. J’eus la surprise de recevoir un paquet de la part d‘Emeuthé, discrètement, sous le pupitre. Je m’empressai de l’ouvrir très discrètement. Mais ce jour-là, il ne s’agissait pas de  »calissongs d’Aix’‘  mais d’un livre, et pas n’importe lequel.

Celui-ci :

Je crus qu’il s’agissait d’un recueil de dessins animés et fus presque vexé qu’elle se trompât à ce point sur mes goûts littéraires, moi qui à l’époque considérais Schopenhauer comme un polisson pas très sérieux et donc ses livres comme une lecture légère … La coquine m’épiait du coin de l’œil et s’amusait de ma déception sans doute visible… Je lui fis signe que je la remercierais ’’à la récré’’ et ébauchai un vague sourire qui voulait franchement dire : ’’Emeuthé, t’es à côté d’la plaque, ma grande ! ’’… ce qui m’étonnait tout de même passablement car elle était bien trop fine pour se tromper à ce point… Distraitement, alors que le prof nous citait cette phrase merveilleuse et fort à propos de Thomas d’Aquin : ’’Je crains l’homme d’un seul livre’’, je retournai l’ouvrage et en lus la quatrième de couverture qui disait que :

’’Les pyramides étaient le tombeau du phare rond. Elles se composaient d’une chambre mortuaire, d’un restaurant souterrain et d’un tas de couloirs pour tromper les savants. «  Ainsi de l’histoire revue et corrigée par les cancres… Dans cette saga, les animaux ne sont pas en reste puisque la grenouille  » fait partie de la famille des capétiens «  et que les  » Sarah- Bernhardt font du sauvetage en montagne «  ! Pas piqué des vers ! Quant à Paris qui s’appelait autrefois  » Lucette « , elle n’a rien à envier à l’Amérique qui fût découverte par Kléber-Colombes ! …’’

Qu’ès aco me demandai-je en Occitan ? Intriguant comme présentation… Ouvrons voir au hasard pour essayer de comprendre de quoi il s’agit …

J’ouvris donc à peu près au milieu, page 113 et lus :

 »L’insémination artificielle, c’est le vétérinaire qui remplace le taureau. »

En réaction, j’imposais une pression insoutenable à mes zygomatiques, je devins cramoisi avant d’éclater d’une rire sonore, sans-gêne et indécent autant qu’irrépressible … Je plongeai la tête entre mes bras croisés sur la table et ris tout mon soûl. Mon corps était secoué par des convulsions incontrôlables qui ne tardèrent pas à ameuter le voisinage… Lorsque le prof regarda dans ma direction et vis la scène, après une seconde de perplexité et devant l’air grave d’Emeuthé qui semblait surveiller un forcené, il me demanda si je me sentais bien. La brave pouliche me passa la main dans les cheveux et lui répondit que j’avais très mal au ventre et qu’elle se proposait pour m’accompagner à l’infirmerie. Et me voilà appuyé sur elle, continuant de tressaillir comme un  poisson hors de l’eau, en route vers l’infirmerie. Une fois dans le couloir, je l’insultais de tous les noms d’oiseau, lui promettant de me venger de belle manière…

Une fois à peu près calmés, nous regagnâmes la classe et nos places. Évidemment, la démangeaison de jeter un nouvel œil sur le livre ne tarda pas à se réactiver et devint même insupportable. A nouveau j’ouvris le grimoire à une autre page pour m’éloigner des turpitudes  des vilains vétérinaires zoophiles.

Page 117 :

 »Pour tuer les insectes nuisibles, on répand de la poudre de PTT. »

Et me voilà reparti … Mes labadens, intrigués car me connaissant plutôt sérieux pour ne pas dire lugubre, interrogèrent la blonde walkyrie sur la raison véritable de mon pliage de rire. Elle répondit à chacun dans son accent pittoresque et chantant :

–      Ben dis, je lui fais pas des chatouilles, moi, à ton copaing !
–      Mais j’en sais rieng moi !
–      Il va se péter un câble, le fada, s’il continue…

Dès que mes gloussements s’apaisaient, je jetais un nouveau regard furtif  et replongeais à la pêche à la perle …

Page 111 par exemple :

 »On prépare l’oxygène avec du bioxyde de mayonnaise. »

C’est probablement ainsi que l’on fait sauter un immeuble de temps à autre… Éloignons-nous de ces dangereux anarchistes et allons muser aux abords des stades…

Page 99, j’appris que :

 »Montaigne est l’inventeur du rugby. Il a écrit les Essais. Il vivait rue de la Boétie. Il parlait aussi bien le français que le latin, car il avait eu une nourrice latine. »

Ah les essais non transformés du délicat Michel Eyquem … Je ne sache pas que les dadaïstes et les surréalistes aient fait mieux. Assurément, les cancres sont souvent des poètes …

La récré arriva. Emeuthé resta imperturbable et me dit, pince-sans rire, que je n’étais pas au bout de mes ’’souffrances’’… De retour en classe pour la deuxième heure de philo, je feuilletai du pouce l’ouvrage et tombai sur la déclaration d’un antigaulliste primaire prétendant, page  28, qu’

 »Aujourd’hui, nos pères les Gaulois ont complètement disparu mais ils nous ont laissé de Gaulle. »

L’attention croissante du professeur pour moi – silencieux et tête baissée, ce qui ne me ressemblait guère – fit que je rangeai le bouquin dans mon cartable, me promettant de lui consacrer un tête-à-tête en bonne et due forme le soir même.

Le lendemain, je revins en classe, ayant appris une vingtaine de perles que je distribuai généreusement autour de moi, de préférence durant les cours des profs peu perméables à l’humour potache. Le rendement de mon investissement fut excellent puisque chaque fois l’éclat de rire irrépressible et tonitruant fut obtenu, la colère professorale également. Mon air angélique et ’’innoucènt’’  garanti. Quant à Emeuthé, la vengeance étant un plat qui doit se manger quelle qu’en soit la température, au moment d’aller au tableau pour y réciter la liste des 360 os contenus dans le corps humain, elle eut droit à mes encouragements :

–      Eh, n’oublie pas : Page 127 …

 »Les os de la jambe sont le tibia et les Pyrénées‘…

Et c’est en gloussant et devenant écarlate qu’elle s’en fut détailler les pièces détachées du squelette…

Mais qui était donc le prof génial qui avait eu l’idée de collectionner les perles d’élèves pour en faire un livre ?

L’auteur, Jean-Louis Marcel Charles de son nom complet, était issu de la petite bourgeoisie de province et il avait été, parait-il  ’’professeur, surveillant, speaker à la radio, employé de comptoir en Afrique Noire, commissaire de bord sur un bateau-usine, garçon de course à l’ONU, journaliste, puis écrivain ».

http://milly91490.blogspot.com/2010/12/jean-charles.html

La foire aux cancres n’était pas son premier ouvrage, mais c’est ce pamphlet dans lequel il fustige l’enseignement et ses absurdités, constitue le grand œuvre de sa carrière : plus d’un million d’exemplaires et deux fois plus si on y rajoute les traductions…

Dans les milieux littéraires, il ne reçut, évidemment, que mépris ou ignorance, à de rares exceptions près, comme le magnifique hommage que lui rendit un ancien cancre célèbre : Jean Cocteau. L’auteur des Enfants terribles avait bien vu que La Foire aux Cancres était en fait un pamphlet contre l’inadaptation des programmes scolaires et de leur enseignement. Il écrivit à Jean-Charles : « l’admirable, c’est ce programme que vous avez dénoncé et qui est toujours d’actualité », le remerciant au passage d’avoir clairement vu de la poésie dans les énormités des enfants ».

Mais je crois que le mérite principal du bienfaiteur de l’humanité que fut Jean-Charles est qu’il a créé un genre… Depuis son œuvre, nous avons pris goût à la collection de perles et chacun de nous reçoit  »les dernières perles du bac », ou les ’’petites perles’’ colligées par Le Canard Enchaîné chaque semaine à partir de déclarations et écrits officiels ou publics.

Juste avant de partager avec vous celles que j’ai reçues il y a quelques jours, je voudrais vous faire part d’une certitude : les âneries sont vivantes, tout comme les perles, et elles sont filles du temps où elles ont été proférées. Je serais bien étonné qu’aujourd’hui encore, période d’inculture dramatique et de négligence des sciences humaines depuis l’avènement du règne sans partage du ’’tout scientifique’’, un ’’bac+5’’ prouve qu’il a compris plus de 50% des blagues de la Foire aux Cancres…  Pourtant, on ne peut tout de même pas dire que ce soit du Voltaire !…

Examinons maintenant le collier reçu il y a peu :

La guerre

– Les soldats se cachaient pour éviter l’éclatation des obus.
– Les avions lançaient des espadrilles contre l’ennemi.
– A la fin, les hommes commençaient à en avoir marre d’être tués.
– Après la défaite, les Français prirent comme chef le maréchal Pétrin.
– Le 11 novembre, tous les morts de la guerre fêtent la victoire.
– Sur les champs de bataille, on voit les tombes de ceux qui sont tombés, c’est pourquoi on les appelle des pierres tombales.
 

Le Moyen-âge

– Les paysans étaient obligés de jeûner à chaque repas.
– La famine était un grave problème pour ceux qui n’avaient rien à manger.
– Au Moyen Age, la bonne santé n’avait pas encore été inventée.
– Les Moyenâgeux avaient les dents pourries comme Jacquouille.
– La mortalité infantile était très élevée sauf chez les vieillards.
 

Jeanne d’Arc

– Son nom vient du fait qu’elle tirait à l’arc plus vite que son ombre.
– On l’appelait « La Pucelle » car elle était vierge depuis son enfance.
Jeanne détestait les Anglais à qui elle reprochait de l’avoir brûlée vive.
 

Sciences physiques

– Une bouteille d’eau explose s’il gèle car, sous l’effet du froid, l’eau devient un explosif.
– Le passage de l’état solide à l’état liquide est la niquéfaction.
– Quand on a un corps et qu’on le lâche, il se casse la gueule.
– Un kilo de Mercure pèse pratiquement une tonne.
– Le cheval- vapeur est la force d’un cheval qui traîne sur un kilomètre un litre d’eau bouillante.
– Un avion dépasse le mur du son quand l’arrière va plus vite que l’avant.
– Les atomes se déplacent dans le liquide grâce à leur queue en forme de fouet.
– La climatisation est un chauffage froid avec du gaz, sauf que c’est le contraire.
 

Chimie

– Le gaz sulfurique sent très mauvais. On n’a jamais entendu une odeur pareille.
– Pour rendre l’eau potable, il faut y ajouter de l’alcool à 90°.
– L’acier est un métal plus résistant que le bois.
 

Mathématiques

– Un polygone est une figure qui a des côtés un peu partout.
– Pour trouver la surface, il faut multiplier le milieu par son centre.
– Cette figure s’appelle un trapèze car on pourrait y suspendre quelqu’un.
– Un triangle est un carré qui n’a que trois bordures.
 

Sciences de la vie et de la terre

– Le chien, en remuant de la queue, exprime ses sentiments, comme l’homme.
– Les lapins ont tendance à se reproduire à la vitesse du son.
– Pour faire des œufs, la poule doit être fermentée par un coq.
– L’artichaut est constitué de feuilles et de poils touffus plantés dans son derrière.

Le corps humain

– Le tissu tissé autour de notre corps est le tissu tissulaire.
– Le tissu cellulaire est le tissu que les prisonniers fabriquent dans leur cellule.
– Le fessier est un organe en forme de coussin qui sert à s’asseoir.
– C’est dans les chromosomes qu’on trouve le jeune homme (génome).
– Quand on a mal en haut du derrière c’est qu’on a un long bagot (lumbago)
– Les ambidextres sont des gens qui ont dix doigts à chaque mains.
– L’os de l’épaule s’appelle la canicule.
– C’est dans les testicules que se développent les supermatozoïdes.
– La femme a un sexe pareil que l’homme, mais rentrés à l’intérieur.
– Quand une femme n’a plus de règles, c’est la mésopotamie.
– L’alcool est mauvais pour la circulation. Les ivrognes ont souvent des accidents de voitures.
– Au cours de la respiration, l’air rentre par devant et ressort par
le derrière.
 

La médecine

– Pour aider les enfants à aller aux toilettes, on leur met des
suppositoires de nitroglycérine.
– La plus contagieuse des maladies est la vermicelle.
– Quand on a plus de dents, on ne peut mâcher que des potages.
– L’opération à cœur ouvert, c’est quand on ouvre la poitrine de la tête aux pieds.
– A l’école le médecin est venu pour le vaccin anti-titanic.
– Dans les écoles, les médecins vaccinent contre le BCBG.
 

Le vocabulaire

– Quand on est amoureux de sa mère, c’est le complexe d’Adipeux.
– Quand on ne veut pas être reconnu, on voyage en coquelicot. (Incognito)
– Le métier des fonctionnaires consiste à fonctionner.
– Les hommes qui ont plusieurs femmes sont des polygones.
 

Cancre, non, je ne le fus pas, mais à cette heure où je dois dire qu’Einstein le fut, peut-être devrais-je le regretter ? Dans l’illustrissime panthéon des mauvais élèves, on rencontre des citoyens bien sous tous rapports ! Jugez plutôt :

  • Balzac Honoré (de)
  • Beethoven Ludwig (Von)
  • Bonaparte Napoléon
  • Chaplin Charlie
  • Charlemagne (et oui, le prétendu ’’inventeur’’ de l’école !!!)
  • Darwin Charles
  • Disney Walt
  • Edison Thomas
  • Einstein Albert
  • Flaubert Gustave,
  • Kipling Rudyard
  • Lincoln Abraham
  • Malraux André
  • Monet Claude
  • Pasteur Louis
  • Pennac Daniel
  • Vinci Léonard (de)
  • Etc.

A tous ces poètes avérés ou avortés, illustres ou anonymes, volontaires ou involontaires, je voudrais chanter ma reconnaissance et mon respect éternels.

mo’

 Nota : Toutes les images proviennent d’Internet
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