Pourquoi avoir une vie simple quand on peut, sensiblement pour le même prix, en avoir une compliquée ? Je ne vois pas de bonne raison à cela !

Mille exemples pourraient aider à démontrer que cette assertion est loin d’être une provocation humoristique, la complication passant souventefois pour une preuve de profondeur

Dans la cour de l’établissement ou je fus ’’interné’’ naguère pour pouvoir suivre une scolarité normale – mes parents habitant encore la campagne- nous jouions bien évidemment à tous les jeux possibles, et disposions pour cela de tout le temps nécessaire… Les bébés jouaient à ’’tu l’as’’, et nous, les ’’grands – 7 ans et plus- nous jouions à la ’’Take’’ une version enfantine du jeu de base-ball américain ou encore à ’’cache-cache’’. Mais le jeu viril entre tous, celui que nous préférions, était un jeu que nous nommions ’’CHINCHA LA FAVA’’, un jeu ou l’on se frottait rudement le lard, et qui nécessitait force, souplesse et sens de l’équilibre, et qui avait l’immense attrait d’être frappé d’interdiction pour sa brutalité. Généralement, nous y étions admis à partir de 10 ans, à la condition d’avoir les capacités physiques requises : l’insensibilité aux plaies et bosses, la témérité de l’inconscience et le goût de la violence virile.

Le jeu se jouait à deux équipes qui se répartissaient, à l’issue de ZIM BOUM BA, ’’Z’BAH’’, par abréviation, ou ENVELOPPE, MARTEAU, CISEAUX pour les ’’filles’’, le rôle de ’’sauteurs’’ pour l’équipe gagnante, alors que la seconde équipe, constituée des perdants de ’’Z’BAH’’, était celle des ’’porteurs’’.

Les porteurs courbaient le dos et chacun appuyait son épaule contre les fesses du camarade de devant. Les sauteurs, eux,  étaient en rang derrière et devaient venir en courant, prendre appui sur l’un des dos courbés des porteurs, sauter sur la chenille en essayant d’arriver le plus loin possible pour laisser la place aux sauteurs suivants et surtout en criant le péan terrifiant de  »Chincha la faaaaaaavaaaaa » . Puis, si l’édifice ne s’était pas encore écroulé lorsque le dernier sauteur était en selle, les porteurs se mettaient à bouger alors en tous sens avec rudesse et sans retenue, pour désarçonner leurs cavaliers, jusqu’à les faire tomber. On inversait alors les rôles et ainsi de suite, généralement jusqu’au rappel de l’interdiction du jeu par un pion, ou l’éclatement d’une bagarre généralisée pour comportement peu sportif, œil poché, pleurs ou saignements …

J’accepte, un certain ’’temps’’ après, la délicate mission de rechercher l’étymologie et le sens de cette expression. Je l’accepte avec enthousiasme sans me soucier le moins du monde de sa faisabilité d’abord, de sa difficulté ensuite. Mal m’en prend, je le sais car, comme le montre l’encart ci-dessus, copié du blog d’un autre éminent chercheur dont je donne l’adresse infra, on me demande de déterminer l’étymologie d’une expression dont on ne me garantit même pas l’orthographe exacte !… Ma tâche est donc de rechercher une aiguille dans une botte de foin, en précisant qu’il ne s’agit peut-être pas exactement d’une aiguille et pas non plus exactement une botte de foin. Je n’ai pas peur du danger et m’en vais vers le magnifique ’’chou blanc’’ qui m’est ainsi promis.

Bon, pour vous amadouer, je vais vous dire que ’’faire chou blanc’’, signifie ’’ne pas atteindre son objectif’’. L’expression n’a aucun rapport avec le brave gros légume Brassicacée – famille du chou, lequel n’est en rien impliqué dans l’affaire. Elle est en fait née en pays berrichon ou l’on fait chuinter le son ’’c’’. Le ’’coup blanc’’ désignant un coup nul, un coup qui ne compte pas, le coup à refaire d’un quelconque jeu de balle, est devenu le ’’chou blanc.’’  Voilà, vous ne serez donc pas venus pour rien…

Quant à la mission acceptée, hélas, je ne suis convaincu par rien de tout ce que je trouve.

Pour la belle jeunesse qui prendra à ma suite cette recherche fondamentale, je livre les éléments que j’ai pu obtenir. Je vais d’abord faire l’inventaire des diverses formulations trouvées, supposées, déduites :

–       Tchincha, la fava el qué se cahé paga
–       Tchitcha la fava el que se cae paga
–       Tchicha la fava el que se cae paga
–       Chicha la fava el que se cae paga
–       Chincha la fava el que se cae paga

Pour plus de pratique, commençons par supprimer les accents que rien ne permet de maintenir et qui n’apportent rien au niveau du sens. Supprimons également le ‘’h’’ de ‘’cahé’’ car le verbe espagnol qui signifie ’’tomber’’ est ’’caer’’ et non pas ’’caher’’. Par contre, gardons l’opportune virgule de la première formulation, car elle change complètement le sens de la phrase.

La phrase semble composée de 2 propositions :

  1. Chincha (ou chicha) la fava
  2. El que se cae, paga.

Commençons par la seconde proposition qui a le mérite d’être claire : Elle est formulée en langue espagnole et signifie : ’’Celui qui tombe, paie’’. Oui, mais paie quoi ? Est-ce employé ici au sens ludique et signifie ’’perdre’’ et ’’prendre la place des porteurs’’ ? Rien ne permet de l’affirmer. Peut-être s’agit-il réellement de paiement de quelque chose ?

Quant à la première proposition, ’’la fava’’ semble désigner clairement la fève, plante légumineuse au nom latin de Vicia faba à moins que ce ne soit plus simplement ’’graine’’ – comme dans le cas du cacao par exemple.

’’Fava’’ peut aussi, il est vrai, être pris dans son sens grivois et désigner le robinet des garçons.

Mais c’est surtout cette mystérieuse ’’chicha’’ ou ’’chincha’’ qui refuse de livrer son secret, car ni l’orthographe du mot, ni sa prononciation ne sont certaines. Existe-t-elle, cette diphtongue ’’in’’ ou non ? La diphtongue est une syllabe composée de 2 sons différents (IN ON EN AIN OIN etc…). ChINcha ou ChIcha ?

A moins que ce ne soit l’italienne ’’cinccia’’, la mésange transalpine, petit passereau tout mimi, ou encore ’’ciccia’’, bouchée de viande ?

Prononcé par les petits voyous que nous étions, assez peu soucieux des effets de leurs flaubertiens gueuloirs,  le mot peut changer complètement de sens.

Ce que nous savons, c’est que l’expression est née en Afrique du Nord, dans les milieux urbains européens modestes, constitués d’artisans, de petits commerçants, d’ouvriers, ressortissants en majorité des pays du pourtour méditerranéen : Espagnols, Portugais, Italiens, Maltais et Grecs.

Mais voyons donc cela plus méthodiquement et allons faire un tour dans les dictionnaires des langues vernaculaires de leurs pays d’origine et arpentons les champs lexicaux des mots-clés, ’’chicha, chincha, cinccia, fava etc. …’’.

 

Monde de l’hispanité :

  • Fava : Comme déjà mentionné, ce mot désigne la ’’zézette’’ des garçons, et encore, seulement dans le langage familier.
  • Chicha : ce mot n’existe pas dans la langue classique. Il désigne cependant une boisson fermentée alcoolisée, traditionnelle des populations sud-américaines. Au Pérou, cette boisson, dans sa recette ’’noble’’, est produite à partir de certaines variétés de maïs, mais elle peut également l’être à partir de plantes moins ’’nobles’’, comme des céréales ou des légumineuses, dont … la fève…
  • Chincha (r) : déranger, agacer

Pérou :

  • Chincha : nom d’un peuple constitué d’Indiens natifs des Andes qui vivaient dans la région côtière autour de l’actuelle ville de Lima (capitale du Pérou) à l’époque de la civilisation précolombienne pré-inca. Mot qui a donné le nom de l’animal de fourrure Chinchilla lequel, lorsqu’il est effrayé par un danger, libère une phéromone d’une puanteur extrême et a donné en espagnol le mot de ’’chinche’’, justement, petit animal puant… Abandonnons vite cette piste de peur de nous retrouver … là où je ne souhaite guère vous mener !
  • Chincha : jaguar ou dieu-jaguar, chez les Aztèques

Nota : J’ai été tenté de croire que Chicha pouvait avoir un lien de parenté avec l’indo-perso-arabe ’’chicha’’ ou ’’narguilé’’. Il n’en est rien car bien plus convaincante est la proposition de l’Académie Royale Espagnole et de bien d’autres chercheurs, qui fait venir le mot ’’chicha’’  d’un vocable aborigène du Panama ’’Chichab’’ qui signifie maïs. D’autant que le vocable ’’Chichiatl’’ désigne pour lesdits Aztèques ‘’une eau fermentée’’, ’’chicha’’ étant l’eau et le suffixe ’’atl’’ signifiant aigrir une boisson…

Monde lusophone :

  • Chicha : bouchée de viande
  • Chicha : également là, boisson fermentée alcoolisée, traditionnelle des populations amérindiennes.
  • Chincha : petit bateau de pêche côtière, filet de pêche, boulier,
  • Chincha : petite sangle étroite, en cuir, utilisée avec la ventrière qui fait partie du harnais d’un cheval. Elle est passée sur le ventre de l’animal pour sécuriser l’attache.
    • Le mot a donné les expressions suivantes :
    • « chamar na chincha » : rappeler à l’ordre, ramener dans le filet.
    • « um abraço bem chinchado » : une embrassade bien ferme, bien ressentie, très sincère…
  • Fava : Fève
    • Expressions utilisant ce mot :
      • Va a fava : Va te faire pendre !
      • Pagar as favas : payer les pots cassés
      • Sao favas contadas : la chose est claire, évidente.

Italie :

  • Cincia : mésange… Intéressante mais trop courte piste : La mésange est un des agents de la lutte biologique dans la culture de la fève qu’elle débarrasse des pucerons qui sont un grand danger pour elle, aidée en cela par la coccinelle.
  • Ciccia : morceau de viande. Le mot est très fréquent en Italie et sert à nommer quelqu’un familièrement. Equivalent en français : ’’Ma puce’’, ’’ma belle’’ etc. Souvent affublé du diminutif : ’’Ciccina’’
  • Fava : fève, zézette

J’ai parcouru le sicilien et le sarde, le maltais et le grec, le corse et l’espéranto et je n’y ai rien trouvé de bien probant…

A l’issue de ce magnifique voyage qui rendrait jaloux Ulysse lui-même, je me dois de conclure et je suis bien conscient que, comme tout jugement humain, ma conclusion sera entachée de doute, de subjectivité et d’imperfection.

Observations personnelles :

  • Ce qui est frustrant c’est que je sens très bien que la réponse doit être d’une simplicité enfantine, mais pourquoi mentir, je n’ai pas la certitude de l’avoir trouvée
  • A 5 ou 6 reprises, j’ai entrevu de longs corridors de liberté ou  mon esprit vagabond ne demandait qu’à s’engager pour aller taquiner les mannes du Dieu-Serpent à Plumes, s’encanailler parmi les fiers-à-bras des ports siciliens, les intrépides pêcheurs de la côte portugaise, les inassimilables émigrés espagnols, tous les ‘’secondes zones de l’Europe du Sud’’, leur pataouete et leur sabir, mais je me suis fait violence pour ne pas m’y élancer et continuer mon travail d’inspecteur-gadget, terriblement conscient de ses limites.
  • Aura toute ma sympathie et emportera mon adhésion celui qui  arrivera avec un franc sourire et me dira que je n’y suis pas du tout, avec mes supputations et mes pistes putatives et que, malgré la tentation d’y voir mainte exhortation lubrique, l’expression ’’Chincha la Fava’’  est une simple incitation de chenapans rieurs et décomplexés à ’’secouer la fève’’, c’est à dire la mouvante chenille formée par les porteurs et les sauteurs… pour en faire tomber les grain(e)s…

mo’

Principales sources consultées :

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