Nous surnommons nos dulcinées en fonction de l’effet qu’elles nous font, selon la manière dont nous voulons les traiter, et tout aussi souvent, en fonction de la façon dont nous voudrions qu’elles nous considèrent et donc qu’elles nous nomment en retour.

L’armoire à glace qui appelle sa compagne ’’mon bébé’’ ne se laissera surement pas appeler ’’mon chaton’’ mais plus aisément ’’mon homme’’ ou autre substantif soulignant la force et sous-entendant la demande de protection qu’on lui adresse.

Cette licence de rebaptiser le partenaire est  révélatrice de cent choses dont chacune est pleine d’enseignements. Mais les variations sont énormes, d’un temps à un autre, d’un lieu à un autre lieu, d’une culture à l’autre et le baptême de l’autre se décline selon un nuancier infini, allant du ’’non-appel’’ frisant l’ignorance, à l’obnubilation totale qui réduit l’appel de l’autre à l’emploi d’un simple pronom personnel très … impersonnel… Traitons cela avec un peu moins de sécheresse et libérons nos esprits pour leur permettre d’aller ’’gambader’’ à travers les champs fertiles qui composent notre environnement :

Au Maroc, les membres du couple s’appellent rarement directement l’un l’autre et lorsqu’ils le font, c’est souvent en fonction des enfants ou de l’incroyable carcan social qui bloque de pudeur l’élan vers l’autre et rend difficile ou en tout cas rare, l’utilisation de diminutifs ou de mots câlins.

Parlant à des tiers, on ne dit pas  »mon épouse » , mais ’’la maîtresse de maison’’, ou très souvent ’’Ma dame’’… Lorsqu’on s’adresse directement à elle, ben là … tout dépend … Le ton le plus neutre est de l’appeler de son nom de famille : ’’Ya bent …’’, ’’Ô fille de la famille de …’’. C’est un peu froid et cérémoniel mais c’est aussi un peu noble. Ce n’est, de toute façon,  sûrement pas en public que vous entendrez un Marocain susurrer quelque nom d’oiseau du paradis à sa femme.

Pourtant, un ami proche, a trouvé, selon moi une élégante façon de nommer son épouse en la baptisant ’’l’araignée’’, en arabe ’’rtila’’, supposée personnifier la divinité domestique. Un jour, je fus invité par lui à déjeuner à l’improviste. Je m’inquiétai de savoir si je n’allais pas déranger puisque la pauvre dame travaille. Il me répondit qu’il lui suffisait d’appeler  »l’araignée » et que le tour serait joué. Mais loin de sa pensée le ’’Spiderman’’ des ’’comics’’ et autre surnaturel de pacotille. Il est bien plus dans la ’’move’’ de la symbolique  ou l’image centripète -qui tend à rapprocher du centre- de la toile de l’araignée confirme  »la » ’’de cujus’’ dans son rôle de centre de tout, de point de retour systématique, sans pour autant déranger sa statue à lui de mâle jupitérien qui doit rester le maître et qui a lu le Verset 41 de la Sourate ’’L’araignée’’ du Coran, laquelle stipule que ’’Ceux qui ont pris des protecteurs en dehors de Dieu ressemblent à l’araignée qui s’est donnée une maison. Or la maison la plus fragile est bien celle de l’araignée. Si seulement ils pouvaient savoir !’’ En termes humainement plus accessibles, par cette ’’surnomination’’, il veut dire que sa chère et tendre est le Nord magnétique vers lequel il retournera toujours – il est en fait assez … ’’indépendant et fantasque’’- mais il lui dit ainsi qu’il est parfaitement conscient de sa fragilité et de son besoin de ’’lui’’. Ce Monsieur a une très haute opinion du couple, j’en atteste !…

Un homme simple et pas très fute-fute comme moi, nomme ou désigne son épouse en public très simplement par son prénom. Jamais le moindre laisser-aller, le moindre qualificatif, la moindre humeur ne peut venir entacher ou même colorier un échange avec ’’elle’’ et cela me va très bien, même si moi, par contre, selon la météo, je suis son ’’chéri’’ ou ’’Mo’ son chéri’’ – gentille appellation qui est devenue son surnom familial, le ’’Parangon des Hommes’’ –Sid Errjal-, le ’’Seigneur’’ ou alors, à l’inverse, ’’Toi’’. Quand c’est excessivement grave,  elle ne me nomme guère et se contente de m’offrir la contemplation d’un portrait aux traits atteints d’une ptôse grave et persistante ou, variante des grands jours exceptionnels, un hurlement ou l’on distincte à force d’attention des sons constitutifs de mon nom.

Je ne suis pas fana de la transformation des appellations d’origine. Je trouve l’exercice au mieux puéril, au pire, un peu malsain quelque part. Le sociologue François de Singly a bien débusqué la manœuvre  lorsqu’il dit qu’ ’’Appeler sa conjointe par son prénom, c’est la traiter d’égal à égale. En revanche, la désigner par un petit nom, comme ’’mon bébé’’, c’est lui réserver une certaine place au sein du couple ». Pétri d’esprit égalitaire et de respect de l’autre, qui qu’il soit, je tiens le diminutif pour ce qu’il est en réalité : une diminution, une limitation, une atrophie ou même carrément une amputation. Que l’on surnomme un enfant, je le conçois bien et considère cela comme une tentative d’enrichissement, de dotation, de complétude même, mais un adulte,  quel irrespect !

Ceci fait que bien rares sont les personnes que j’ai affublées de surnoms dans ma vie. Il y en a pourtant eu et d’abord, ce petit bonhomme déjà vu en ces lieux et sur cette photo dans mes bras, et qui n’est autre que le gentleman chargé de la conduite de ma postérité. Ce … ’’plus beau bébé du monde’’ (*) avait à sa naissance un regard si calme que, par la magie de mon sens immanent de la symbolique, le fait de le surnommer immédiatement ’’Olivier’’, Zitouna en arabe, m’apparut comme allant de soi : cet enfant était ’’la paix, la fécondité, la purification, la force, la victoire et la récompense’’. (*)

J’étais également exalté par l’admirable verset coranique N° 35 de la Sourate ’’La Lumière’’ – N°24, et qui dit en parlant de la lumière divine : ’’Sa lumière est semblable à une niche ou se trouve une lampe. La lampe est dans un cristal et celui-ci ressemble à un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier, ni oriental ni occidental dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche….’’(*) Ce surnom lui colla à la vie jusqu’à son âge adulte et le hasard (tu parles) a fait qu’il a pour cet arbre mythique une attirance magnétique.

A cette exception près, lorsque je surnomme quelqu’un, ce n’est pas un baptême, mais un simple élan poétique, élégiaque ou taquin. Oui, je confesse avoir débité du ’’Bambi’’, du ’’Biche’’, du ’’Minouche’’, du ’’Petit Chat’’, du ’’Lapin’’ et commis d’autres fadaises dans ces temps anciens ou je m’appliquais à rechercher activement la dame de mes rêves, avant de la trouver et de l’accepter avec son incroyable nom qui réussit à me faire croire qu’elle était un cadeau du Ciel !

Les surnoms boursoufflés et cucul ont au moins l’avantage de provoquer le rire a posteriori, lorsque l’amour est mort et que l’on repense à leur inspiratrice … La ’’libellule’’ est devenue un rhino féroce, la ’’puce’’ est devenue une mygale ou une gale entière, l’ ’’oiseau des îles’’ est devenu un perroquet intarissable et dépenaillé, et ’’Bambi’’ n’est plus qu’une peluche effilochée et quelque peu désarticulée.

Et pourtant, si j’avais la culture suffisante pour fêter dignement mes relations amoureuses, je me désintéresserais complètement de la qualification primaire, pour frayer dans des eaux autrement plus nobles et riches!

Je tirerais de l’aile pour m’éloigner des platitudes des surnoms sans imagination ni réflexion qui nous font appeler les dames de nos pensées : amour, ange, bébé, belle, chaton, chérie, chouchou, cœur, lapin, loulou, poupée, poussin, princesse, puce, oiseau des îles, soleil, sucre candi, tigresse, tout, trésor, sans même aborder les niaiseries semi-onomatopéiques du genre pupuce, minou, doudou, loulou etc. pour explorer les véritables nuances qui font la différence entre les différentes amours …

Oui, si j’avais cette culture tant admirée, avant que de la surnommer, j’étudierais profondément et sérieusement  la dame de mes pensées, la reine de mon cœur où l’objet de mon désir et je choisirais dans le nuancier ci-dessous l’item le plus susceptible de caractériser ce que j’aurais envie d’exprimer lorsque je m’adresserais à elle. Il faudrait certes que la récipiendaire de mon adresse soit elle-même dotée d’une solide culture pour pouvoir apprécier, encore que ce ne soit pas un mal si tel handicap pouvait écarter de moi les cruches sonores qui, de façon inexplicable, ont été capables d’attirer et retenir mon attention à un certain moment.

Allons donc un instant nous enivrer de sophistication et peut-être qu’après ce vertige, n’y aura-t-il rien à ajouter…

Le nuancier de l’amour dans la langue française

Admiration, adoration, affect, affection, altruisme, amitié, amour, amourette, amusement, ardeur, attachement, aventure, badinage, bagatelle, batifolage, béguin, bluette, caprice, concubinage, concupiscence, conquête, coup de foudre, désir, dévotion, dévouement, dilection, engouement, entente, estime, ferveur, feu, fièvre flamme fleurette, flirt, folie, inclinaison, intérêt, intrigue, ivresse, maladie, marivaudage, passade, passion, penchant, pulsion, relation, sentiment, tendance, tendresse, vénération.

Calligraphies de Abd el Malik Nounouhi, calligraphe marocain, autour de l’Amour d’après Ibn Arabi

Le nuancier de l’amour dans la langue arabe :

‘ouchq : amour passion. Le mot souche de l’expression ’’ ’ouchq’’ est le lierre qui enserre et étouffe une plante.
fitna : passion déraisonnable. Le mot  »fitna » signifie à la fois amour et guerre
futun : séduction
gharam : amour obsessionnel
hanan : amour tendresse. C’est aussi la minauderie maternelle de la chamelle pour son chamelon.
hawa’ : amour passion. Le mot souche, ’’hawa’’, désigne également le vent violent, la chute et le précipice
hiyam : amour fou
hobb : le grand amour. Le mot ’’hobb’’désigne la blancheur parfaite des dents, le balancement de la boucle d’oreille, la graine d’une plante du désert et une jarre pleine.
jawa’ : maladie d’amour
jazaa’ : amour exclusif
kalaf : amour-souillure. A l’origine le ’’kalaf’’ est la tache de vin sur la peau, les taches de rousseur, le rougeoiement de la honte et le noircissement de la jarre par le vin qu’elle a contenu.
lawaa : amour-souffrance
nadhar : amour-foudre. Nadhar désigne aussi l’œil pyromane qui allume les feux.
rouh : souffle
sabwat : amour impudique. Dans son sens premier, ’’sabwa’’ désigne le vent d’est, et aussi l’inclinaison du palmier femelle vers le palmier mâle pour en recevoir la semence.
sadam : amour-regret.
shaaf : amour dévastateur.
shaghaf : amour obsessionnel. Le mot désigne aussi l’écorce du cœur.
tahf : amour-cadeau.
taym : amour désolant,  »taym » est la terre aride et désolé des peuples sans loi.
wajd : trouble puissant.
wal3at : amour envahissant.

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Cette liste est bien sûr très loin d’être exhaustive puisque l’on considère que les Arabes ont identifié et parfaitement décrit 60 espèces de sentiments amoureux. La présente liste est néanmoins assez étoffée pour donner une idée de leur grande implication dans la réflexion amoureuse. Si le cœur vous en dit … nous pourrions poursuivre notre balade en cette terre inconnue et continuer de nous étonner de tant méconnaître ces choses si proches.

mo’

Mes sources :

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