Au cours de cette même journée de voyage de retour au Maroc, il dut essuyer :

  • à l’aube, les foudres sans nuances de son amante Italienne à Milan,
  • en début d’après-midi, le récit détaillé des progrès psychanalytiques de sa belle Provençale à Nice,
  • un peu plus tard, dans la salle d’embarquement de l’aéroport de Nice-Côte d’Azur et au téléphone pendant une heure la douceur exagérée de sa magnifique Espagnole, irréprochable en tous points mais …
  •  et enfin, à Casablanca, dès son arrivée, fournir des comptes d’apothicaire sur l’emploi de son temps durant la semaine à son intraitable petite amie officielle. Elle menaçait à chacune de ses réponses non assurées, de déclencher les Niagara Falls pour exprimer sa souffrance au comportement du ’’Bel Indifférent’’.

Dès qu’il s’en libéra – provisoirement, bien sûr- et comme à chacun de ses retours de voyage, il rendit visite à ses parents… Il considérait ce rituel comme un de ses rares moments de véritable bonheur, malgré la facilité de sa vie, ses moyens, ses succès, ses voyages, ses conquêtes et ses plaisirs. Ses parents étaient inquiets à son sujet :

–      Le père s’attendait à chacune de ses visites à le voir débarquer avec une ’’creatura’’ comme disent les Espagnols, c’est-à-dire une ’’fulana’’  comme disent ces mêmes Espagnols qui désignent de ce mot arabe signifiant ’’quelqu’une’’, une demoiselle d’héraldique modeste et de vertu petite …

–      La mère, quant à elle se lamentait que son beau garçon fût la proie de hordes de valkyries et de hardes d’amazones, toutes femmes sans scrupules qui le dépeçaient et attentaient à sa santé…

Il trouva chez ses parents l’une de ses sœurs avec laquelle il entretenait une grande complicité. Cette visite, comme toutes les autres avait aussi été l’occasion pour tous de lui suggérer d’inscrire la thématique du mariage dans son agenda car ses proches voyaient bien qu’il commençait à ’’fatiguer’’ de revenir de ses incessants déplacements et de ne trouver chez lui que sa vieille gouvernante, ses plats favoris cent fois réchauffés, ses draps froids, le silence sinistre de la solitude ou, pire encore, l’acrimonie de sa petite amie …

Il raconta à ses parents son voyage, grossissant ses succès et taisant ses échecs et enfin, gavé de bénédictions, il prit congé d’eux, en même temps que sa sœur, laquelle, une fois dehors, poursuivit l’œuvre de persuasion. Le mettant au courant de son actualité à elle, elle l’informa qu’elle avait invité leur jeune cousine Célestine, pour la présenter à un jeune damoiseau qui l’avait vue dans une noce et désirait la revoir. Le candidat au mariage avait inscrit la jeune fille dans la liste de ses prospects en se promettant d’en retrouver la trace et d’en étudier le dossier.

La sœurette demanda des nouvelles des diverses petites amies qu’elle connaissait toutes et cela fut l’occasion pour lui qui ne se plaignait jamais à personne ni de personne, de s’épancher un peu et de dire, qu’en vérité il en avait plus que marre de cette vie ridicule de plaisirs forcés et d’aventures sans lendemain possible. Elle le fixa avec insistance et lui dit que peut-être était-il temps de mettre de l’ordre dans sa vie quelque peu ’’Boeing-Boeing’’  (*) version aggravée, et de penser ’’mariage’’ … Le mot honni prononcé, elle fit mine de partir mais il la rappela et la surprit en lui demandant sans ambages de réinviter la cousine Célestine pour la fin de semaine suivante, prétextant ce qu’elle voudrait. Elle rétorqua que cela paraîtrait louche qu’elle l’invitât ainsi deux fois de suite, mais il balaya l’argument et le jugea non recevable, disant ainsi, tacitement, qu’il voulait bien jouer la comédie de la convention bourgeoise, mais qu’il ne fallait pas trop le fatiguer avec ces finasseries ridicules. Elle se ressaisit et promit de le faire sans faute. Une fois au volant de sa voiture, il réalisa que pour la première fois de sa vie, il avait fait un pas vers le mariage. Il s’en amusa mais dès que la conscience de l’acte irréparable le chatouilla, il eut un frisson et s’empressa de changer de sujet de pensée pour aller rejoindre sa tigresse domestique espérant bien en tirer, ce soir-là encore, quelque plaisir. Arrivé chez lui, sa gouvernante lui fit part d’un message de ladite tigresse qui annonçait qu’elle avait dû partir car son père, car son frère car sa grand-mère etc. Il en fut fort aise et eut ainsi tout son temps pour défaire ses valises, ranger ses affaires et … se reposer … Plus tard dans la soirée, le téléphone sonna. C’était sa sœur-complice qui l’informait qu’elle avait invité la cousine Célestine et obtenu de ses parents leur accord pour répondre ’’oui’’ à cette invitation. Parfait dit-il, comme il l’aurait dit à une assistante pour signifier sa satisfaction à propos d’une tâche rondement menée…

Ainsi donc, la petite Célestine aurait su appeler son attention alors que mille redoutables déesses, mégères, couguars, riches héritières, poétesses échevelées ou artistes consommées l’avaient tenté en vain ! Jusque là, Célestine, la petite fille sage, un rien audacieuse, juste assez pour ne pas être cruche, lui avait systématiquement témoigné grand intérêt comme toutes les jeunes cousines aux cousins aînés. Légèrement plus, peut-être, mais rien de grave ! Célestine venait lui demander son avis sur les  »petites » questions dont on raffole à cet âge là et qu’elle se posait également, comme : La vie a-t-elle un sens ? L’amour existe-t-il ? L’amitié est-elle possible entre une femme et un homme,  »Que penses-tu de Jean Paul Sartre et autres sujets de profondeur abyssale. Connu pour son addiction à la philosophie, il était même de bon ton d’approcher notre ami pour cela. Il l’aimait bien en vérité, sa petite cousine, quoique voyant clairement qu’elle était épouvantablement gâtée par des parents à sa dévotion, un père amoureux-fou d’elle et une mère qui tentait de faire contrepoids, pour que la belle enfant ne dérapât point dans la choucroute !

Le samedi matin, il eut confirmation de l’arrivée de la jeune cousine et de la nécessité d’apparaître pour en calmer la muette curiosité. Il arriva chez sa sœur à l’heure du déjeuner et se mit à table, comme si de rien n’était, après avoir salué Célestine de façon très neutre. Il représentait donc pour la jeune fille ce qu’il représentait pour toutes les jeunes-filles qu’il croisait, une espèce de séduisant mais très dangereux grand méchant loup contre l’attraction duquel il fallait lutter. Le problème était que justement, il n’avait vraiment rien d’effrayant et elles étaient bien rapidement séduites et réduites par son air inoffensif et ses bonnes manières, si différentes de celles des autres garçons qu’il avait de surcroît l’audace de mépriser totalement, en tant que concurrents dans l’ascension des mâts de cocagne.

Combien de bellâtres, de ’’beaux comme des camions’’, de  »bêtes sauvages », de ’’bruts de décoffrage’’, de  »fantasmes ambulants » n’avait-il ridiculisés, combien d’adversaires n’avait-il envoyés au tapis, combien de prétentieux crétins se croyant irrésistibles n’avait-il sévèrement corrigés en les boutant hors de son espace ? Et bien sûr, quoi qu’elles en disent pour paraître morales, les femmes n’aiment pas les vaincus. ’’Vae victis !’’, semblent-elles répéter à tue-tête à la suite de Brennus, en s’empressant de donner le premier baiser au vainqueur de  »la course à elles » !

Le beau-frère mari de la sœur bien-aimée, auquel le liait également une sincère et virile amitié joua son rôle d’hôte et de chaperon, essayant de diriger la discussion vers le sujet du jour, à savoir les vertus salvatrices du ’’convol en justes noces’’, mais en vain. Notre ami évita le piège d’une banalisation de sa présence, laissant comprendre que contrairement aux apparences, le moindre détail en était planifié… Le repas s’acheva dans la bonne humeur et la décontraction, un repas de bon aloi entre cousins consentants et bien dans leur peau. L’on passa au fumoir ou l’on prit le thé et le café, tout en continuant à deviser gentiment et à échanger les nouvelles de tous les membres de la famille. Le maître de céans se retira pour une sieste légère et son épouse ne tarda pas à le suivre pour laisser toute liberté au prétendant de déclarer, sinon sa flamme, du moins ses intentions. Assez peu friand de lieux communs et de situations attendues, il décida de prendre congé lui-aussi et de remettre à plus tard sa discussion avec la jeune donzelle. Ainsi commença-t-il à faire !

Mais arrivé à la porte, il revint sur ses pas et se planta devant elle. Elle était assise, les jambes bien serrées et parfaitement obliques comme il se doit pour une jeune fille bien élevée. Elle buvait son café, une main tenant la soucoupe et l’autre, la tasse avec l’auriculaire en l’air. Il la dévisagea un cours instant et comme un prof entame son cours, il lui tint à peu près ce langage :

–      Écoute Célestine, je te connais, tu me connais un peu. J’ai bien réfléchi et je te propose d’être ma femme. S’il te plait ne dis absolument rien maintenant. Penses-y fort et sérieusement et ne me donne ta réponse que demain soir et lorsque moi je te la demanderai. Je reviendrai donc et nous parlerons si tu le veux bien.

La pauvre enfant ouvrait grand ses immenses yeux, marquant ainsi un étonnement non dissimulé, fait de surprise, d’incompréhension, du  désir qu’on lui confirmât qu’elle ne dormait pas et surtout d’envie de poursuivre le dialogue que lui, par contre, semblait vraiment vouloir suspendre !

Il prit même congé d’elle comme un cousin, en déposant une bise bien sage sur sa belle joue empourprée par l’émotion… Pendant qu’il se retirait, sa sœur le héla d’une autre pièce pour lui demander de revenir le soir pour dîner, ce à quoi il répondit clairement qu’il ne pouvait pas, tout en savourant l’immense déception de la jeune cousine.

Il passa effectivement cette soirée-là ’’ailleurs’’, et distilla le raffinement jusqu’à téléphoner à sa sœur pour lui confirmer qu’il ne pouvait venir. Ce n’est que le lendemain, à midi, qu’il réapparut. Cousine Célestine fit bonne figure, n’exagérant ni sa joie de le revoir, ni sa déception de sa défection de la veille. Le beau-frère le chahuta affectueusement quelque peu, mais le déjeuner se passa sans encombre. Le scénario de la veille se reproduisit et les maîtres de céans s’éclipsèrent pour permettre que se déroulât l’Acte II de ce drôle de feuilleton intitulé  ’’La demande en mariage’’… Il estima qu’il eût été du plus mauvais goût de répéter les ’’trucs’’ de la veille et invita sa cousine à passer au salon. Elle accepta en rosissant et tout de go il lui demanda si elle avait eu assez de temps pour réfléchir à sa proposition de la veille ou … si elle préférait qu’il lui laissât un délai de réflexion supplémentaire. S’il était certain de la réponse, il étudiait par contre comment la jeune-fille se dépatouillait dans les situations inconfortables. Elle s’assit sagement comme la veille et sourit naïvement en le regardant sans rien répondre. Il la bouscula avec un pesant ’’Alors ?’’. Elle le regarda et sourit à nouveau.

  • Fort bien, alors dit-il, je répète ma question de la veille : Célestine, veux-tu être ma femme ?
  • Oui ! J’en tremble, mais … sans la moindre réserve, oui !
  • Tu en trembles ?
  • Ben oui, je ne sais pas si je vais être à la hauteur !
  • D’où sors-tu cela ? Que t’aura-t-on dit à mon sujet qui puisse te faire douter au point d’en trembler ?
  • Ben … non … rien … mais enfin … c’est tellement inattendu, précipité, un peu théâtral, loin de mes parents… enfin, je ne sais pas, mais c’est ainsi ! En tout cas, oui, je veux être ta femme si tu penses que je le puis.
  • Nous aurons tout le temps dans les jours qui viennent pour échanger à ce sujet, mais déjà, permets-moi de te présenter le plus sincèrement du monde, tous mes vœux de bonheur et d’épanouissement.

Il s’approcha d’elle et déposa sur ses lèvres le plus léger et le plus chaste des baisers qui se puisse concevoir ! Elle baissa les yeux et avec un sourire d’ange, fixant ses doigts maladroits qui se trituraient jusqu’à la douleur, elle dit à son tour, la voix cassée par l’émotion :

–       Merci, moi aussi…

Hou la, se dit-il en lui-même, mais c’est merveilleux le mariage ! Elle a fait zéro faute, la ‘tite nana ! Pas une parole de trop, pas une maladresse, une immense pudeur baignant dans un véritable bonheur !

  • As-tu partagé avec ta maman ma proposition ?

Elle baissa à nouveau les yeux et répondit par l’affirmative, tremblant tout d’un coup d’avoir, ce faisant, commis une erreur. Il s’empressa de la rassurer et même de lui dire que c’était très bien, sans toutefois lui demander ce que la maman en avait pensé. C’est donc de sa propre initiative qu’elle partagea avec lui l’avis en question

–       Maman était contente et m’a dit que … enfin voilà, oui, je l’ai informée.

Comble de la sophistication, il ne lui demanda rien et se contenta de sourire en disant que c’était très bien… Puis à nouveau il se leva pour partir et lui sourit. Il lui donna le même baiser que naguère, en promettant de passer dans la soirée… Il héla sa sœur et l’informa de son retour dans la soirée et partit vaquer à ses occupations, laissant seule la pauvre Célestine, bouillonnant du feu du bonheur et du rêve mêlé à l’impatience …

Le soir, lorsqu’il arriva chez sa sœur, celle-ci l’informa qu’ils étaient tous attendus chez une autre sœur qui donnait une petite fête, qu’elle avait conséquemment du faire part, urbi et orbi, de l’Annonce faite à Célestine. Il allait donc s’agir pour lui, se dit-il amusé, de ’’paraître en public’’ pour la première fois de sa vie dans la peau d’un homme marié. Etrange sensation… non, pas désagréable, mais étrange parce que nouvelle. Aucun besoin de présentation, la jeune cousine étant connue de toutes et de tous et pour l’instant, simplement l’invitée de sa sœur…

Ce fut une belle soirée et les redoutables bretteurs verbaux de la famille rivalisèrent de talent pour désarçonner notre ami et lui faire avouer que, comme le fit Brassens avant lui :

Je m’suis fait tout p’tit devant un’ poupée
Qui ferm’ les yeux quand on la couche
Je m’suis fait tout p’tit devant un’ poupée
Qui fait Maman quand on la touche

La petite cousine était rayonnante de beauté et de santé … On la fêta d’abondance et la complimenta. Quelqu’un lui demanda ce qu’avait pensé son papa, réputé amoureux-fou d’elle, à la demande qu’on lui avait faite. Elle avoua ne l’avoir pas encore informé et préférer le faire de vive voix. Il écoutait d’un air apparemment distrait et se fichait royalement de l’avis du père et de tous les autres puisque, pour lui, sans finasserie aucune, elle était déjà sa femme. Elle était sagement assise et le regardait avec plus d’application que l’interprète regarde le chef d’orchestre. Il semblait ne pas y prêter attention mais en fait il jouait au lion lorsque sa lionne est près de lui : il regarde au loin et semble ne lui accorder aucune attention alors qu’en réalité tout est syntonisé en accord avec le moindre de ses battements de cils à elle, toute chose que font d’instinct les grands séducteurs mais que méconnait totalement le ’’vulgum pecus’’.

Les vieux mâles présents, ses aînés en mariage, lui prédirent la triste destinée de tous les épousés de la terre, qu’ils provinssent du pays des harems lubriques ou de celui des Inuits plus que sages

Cette loi terrible qui veut que le lion superbe qui fait trembler le règne animal et son épouse aussi, le Roi Lion dis-je, qui par sa seule présence assure le bien-être, le confort, la tranquillité et le bonheur de sa compagne, se décatit peu à peu et se réveille un beau jour, la feuille durcie, la crinière dégarnie, totalement passif face à l’agression généreusement vitaminée de Dame Lionne qui l’enguirlande d’abondance à toutes les occasions, justes et injustes. Il supporte, car il a troqué l’esthétique de la force pour l’éthique de la philosophie, il veut juste qu’on ne l’ennuie pas trop et qu’on ne le range pas trop tôt au magasin des accessoires.

Et puis un jour, précisa le chœur de ces mauvais augures, sa majesté le lion défuncte, au propre ou au figuré et se retrouve par la magie de la taxidermie et la piété de sa reine, pieusement oint et embaumé, puis délavé et jeté à terre pour accueillir le foulage permanent des passants irrespectueux…

Il riait à gorge déployé, jurant de ne pas permettre que ce morne et piteux destin soit jamais le sien. Et d’abord, il serait un mari intraitable, il règnerait par l’amour total et si cela ne suffisait pas, alors il recourrait à la terreur, à l’horreur, à l’atrocité, mais il règnerait et ne permettrait jamais qu’on fît de lui un paillasson ! Non mais !

Il interrogea Célestine comme en la menaçant de ses foudres si elle ne répondait pas exactement ce qu’il voulait qu’elle répondît pour savoir si elle deviendrait elle aussi, comme toutes ses congénères, une insupportable mégère dès l’âge de t’huit ans. Elle répondit merveilleusement :

  • Pour cela, il faudrait que j’en aie envie et ce n’est vraiment pas le cas et de plus, du peu que je sache de toi, tu ne le permettras jamais…

Il s’enfla d’orgueil et décida de marquer sa satisfaction et son sentiment naissant, d’un de ses coups d’éclat qu’on lui enviait tant, sans parvenir à les imiter : s’asseyant près d’elle, surveillant minutieusement le moment précis où tout le monde sans exception aurait les yeux rivés sur lui, délaissant son propre verre, il se saisit de celui de la jeune-fille en lui prenant la main pour la presser doucement et but une gorgée…

mo’

Nota

* Comédie en trois actes de Marc Camoletti créée en décembre 1960, narrant les aventures d’un journaliste menant de front trois aventures amoureuses avec des hôtesses de l’air, qui a connu un énorme succès dans le monde avec plus de 10 000 représentations. Elle a également fait l’objet d’une adaptation au cinéma en 1965.

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