Du haut de la pyramide de mon âge, quelques décennies me narguent et s’amusent à me rappeler que je n’ai plus 20 ans depuis longtemps… Si leurs quolibets ne m’atteignent guère, ils me forcent tout de même à gérer maintenant mon repos avec autant de sérieux que je gérais naguère mon travail. Mais alors qu’une mauvaise gestion du travail ne prête qu’à pécuniaires conséquences, une mauvaise gestion du repos prête à sanitaires conséquences, ce qui, convenez-en, est autrement plus sérieux. Ainsi, mon ’’coach’’ en hygiène de vie, m’a prescrit un séjour de repos dans l’un de mes lieux.

Je plaisante bien évidemment et déclare n’avoir jamais eu ni besoin ni recours au moindre coach, ce nouvel intrus dans nos vies, qui prétend nous apprendre à manger, à courir,  à respirer, à dormir, à nous amuser, à penser, à courtiser et même à aimer. D’abord, il nous persuade qu’étant un peu crétins sur les bords et au milieu, nous ne saurions nous passer de sa science pour accomplir les choses les plus banales que nous étions pourtant persuadés de faire parfaitement bien avant de le rencontrer, en tout cas suffisamment bien pour que cela réponde à nos besoins et ne lamine pas la liasse de nos biffetons. Évidemment, persiffle le spécialiste, vous pourriez vous passer de ses conseils et services, mais vous ne seriez alors qu’un pauvre plouc faisant mal tout ce qu’il fait. Cela me gondole de rire et je ne manque jamais de manifester mes gondolements avec les niais qui  mordent à un hameçon aussi grossier et bête. Dire que je trouve cela stupide est un doux euphémisme et je sais, toujours du haut de la pyramide de mon âge, que, si je ne mâche pas le travail de mon médecin-même, il n’a aucune chance de pouvoir me soigner. Je ne suis pas tout à fait le genre à recourir systématiquement aux bipèdes qui essaient de me vendre leur éolienne production.

Cette généreuse digression pour vous dire tout simplement que je suis allé, le temps du week-end, manger des huîtres tout près de leurs parcs, sis en la guillerette cité d’Oualidia à 80 km au sud d’El Jadida. Cette petite plage renommée pour sa forme en anse, protégée par une barre d’îlots, était autrefois ’’les bains de mer’’ de la bourgeoisie des grandes cités voisines et l’on situe la date de sa fondation au Ve siècle. Elle eut surement une grande importance stratégique puisqu’elle a été totalement détruite et reconstruite à deux reprises. Elle doit son nom à El Oualid, le dernier sultan de la dynastie Saadienne.

http://laurejo.canalblog.com/albums/la_lagune_de_oualidia/photos/7229473-10_le_palais_royal_en_ruine.html

Sur le bord de la lagune, jouxtant le petit coin de paradis où je vais, une grande villa en ruines intrigue les visiteurs. L’accès en est interdit mais de l’extérieur on devine son lustre et sa beauté et les anciens disent qu’enfants, ils passaient sur la plage et voyaient les petits princes et les petites princesses s’ébaudissant alors que toute la terrasse était garnie de tapis et de matelas à même le sol aux extrémités desquels officiaient de longues formes vêtues de blanc immaculé, servant le thé, les jus de fruits ou s’occupant des enfants : en effet, c’était l’une des  villégiatures de prédilection de Mohammed V et le Roi trouvait la paix et la sécurité des bains de mer dans ce site protégé. http://www.lemonde.fr/voyage/article/2006/11/24/les-charmes-secrets-de-oualidia_838323_3546.html  A sa mort, l’on se désintéressa du lieu mais aujourd’hui, précisément, il semblerait qu’il ait purgé sa relégation et s’apprête à revivre. On ne compte déjà plus les grandes familles de tout le Maroc qui y ont acquis une villa ou construit un riad.

http://www.lasultanaoualidia.com/index2.php

Quelques hôtels apparaissent, et depuis la dernière visite du Souverain, Oualidia semble regagner les faveurs des estivants et autres amateurs de paix. Un hôtel de grand luxe vient d’y voir le jour, La Sultana, sans doute allusion au passé raffiné de la cité balnéaire. Les bonnes tables sont nombreuses et certains restaurants font même partie des circuits proposés par maintes agences de voyage. Parmi les plus réputées : Ostrea, L’Initiale, L’araignée Gourmande et bien sûr, L’Hippocampe dont il sera question ici.

J’ai toujours ignoré les revers de fortune d’Oualidia et pour le seul amour de ses attraits et de ses richesses ichtyologiques, je lui rends visite une fois l’an, deux lorsque ’’ma nature appelle’’. Mon pied à terre y est une construction simple et élégante, quelques dés ocres et bleus jetés dans un jardin de fleurs multicolores, tellement diverses et variées qu’il est fleuri toute l’année…

Quelques palmiers éventent mollement le lieu pendant que de vénérables pins indiquent le chemin du rêve et de la lumière. Les chambres sont conçues pour dormir et non pour se cacher. C’est même un crime que de s’y enfermer alors qu’à l’extérieur, la nature est en fête. Rien ne manque, les sanitaires sont flambants neufs, le service de qualité sans être obséquieux, l’hygiène tatillonne et la table renommée. Le propriétaire responsable n’est jamais loin et comptez sur lui pour tisser avec vous un dialogue si vous éprouviez le besoin de parler. Beaucoup d’habitués, d’innombrables nationalités, des gens de tous âges, chacun y allant de sa joie d’être là… Cette fois-ci j’ai entendu un couple de Français du Pas-de-Calais, de ces braves gens qui disent encore bonjour lorsqu’ils croisent d’autres humains, me dire que le problème n’avait pas été de venir ’’jusque-là’’, mais qu’ils étaient certains d’en avoir, pour … en repartir … On vient là pour vivre, sentir, respirer et manger la mer, pour être heureux et ’’lavé’’, pour ’’rejaillir vivants’’ et les habitués ne changeraient pas le lieu pour tous les palais du monde car ici chacun se sent chez soi et se comporte en conséquence.

http://www.booking.com/hotel/ma/ha-tel-hippocampe.html?aid=325630&label=hotel-365867_Pool-3_Slice-0&utm_source=tripad&utm_medium=SPPC&utm_content=images&utm_term=hotel-365867&lang=

Il est 13h00, il faut passer à table et mon nom étincelle sur celle qui m’a été réservée, juste pour éviter mes remontrances et mes proverbiales bouderies. Les serveurs s’empressent, sincèrement heureux de me voir, moi, pourtant enquiquineur olympique, intarissable professeur d’ichtyologie, pourfendeur de l’esbroufe et de la malbouffe, bourreau de la médiocrité, inquisiteur de l’arnaque, capable de renvoyer en cuisine un ’’char’’ d’apparat ou trône une langouste en Bellevue car la demoiselle m’a regardé de traviole … Moi qui ai toujours une moquerie prête au service, un bon mot à cingler, une moue moqueuse à offrir et qui conclus plus d’un repas par la fameuse remarque de l’humoriste Jacques Baudoin, lequel eut le toupet de dire à son hôtesse écossaise très fière de lui servir du ’’haggis’’, ou panse de brebis farcie : ’’En la voyant arriver sur la table, excusez-moi,  j’ai cru que c’était de la m…. ! Mais une fois que je l’ai eue goûtée, j’ai regretté que ça n’en fut pas  » !

L’on me servit des huîtres, divines, pétillantes de vie, gouleyantes et parfumées, qui n’ont nulle part ailleurs un si savant dosage d’iode, oligo-élément indispensable à l’organisme, que l’on trouve dans les mers et les océans. Il est effectivement entraîné par l’évaporation de l’eau et raréfié par la chaleur, ce qui fait que les produits qui en sont fortement pourvus s’appauvrissent en s’éloignant des côtes. Manger des huîtres loin de la mer en jouant au tastevin inspiré et en clignant des yeux connaisseurs, relève du snobisme et justement de la carence en iode, c’est-à-dire, désolé, c’est très violent, de c…  endémique …

Une salade de poulpe me fut proposée. Le brave octopus se serait bien passé de l’étrange épice, agressive et dominatrice, dont on l’affubla et qui me priva de son fumet musqué, si délicat.

Suivit en mon assiette une belle araignée de mer, maia squinado, pourvues de grosses pinces en guidon de bicyclette, donc un mâle, qui,  bien peu le savent, ne vaudra jamais une femelle, plus compacte, toujours plus pleine et plus savoureuse, même si ses pinces sont bien plus modestes. Je sens que je vais rappeler à l’ordre mes amis et leur tirer l’oreille car je leur avais déjà dit que je n’acceptais pas les crustacés travaillés à l’avance… Le fréon et l’iode font très mauvais ménage et je ne veux à aucun prix de cela…

Arriva enfin le filet de Saint Pierre, grillé avec sa peau, tordu sur le feu et restituant toutes les senteurs de l’océan. Ni pain, ni accompagnement. Boire une petite gorgée d’eau, fermer les yeux et ’’prendre’’ la chair à plein palais en augmentant la pression comme une meule, pour en extraire les succulences. On est heureux lorsqu’on mange de bons produits, cuits simplement, ’’quand les choses ont le goût de ce qu’elles sont’’ comme disait Curnonsky

Le dessert consistait en un choix de tartes. Sans intérêt pour moi. Je ne manquai pas de dire mon mécontentement de ne pas trouver d’agrumes… et lorsqu’on me proposa un jus d’orange, je faillis me fâcher tout rouge …

Fourbu de bonheur et de la fatigue de la route, je m’en fus honorer, une heure durant … les dieux de la sieste. A mon réveil, ragaillardi et décidé à conquérir le monde, j’entrepris une interminable balade sur la plage. Puis je m’en fus recevoir sur les rochers un cent de vaporisations marines, fraîches, drues et bien piquantes. Retour dans ma chambre pour poursuivre la lecture de ’’mon chevet’’ actuel qui s’intitule ’’Contes des Indiens d’Amérique’’ de Stith Thompson. Vers 20h00, installation dans ma loge, face à la mer, pour dégustation du spectacle somptueux du coucher du Soleil… Les oiseaux tiennent une jam-session endiablée dans les arbres alentour… Inouïe et grandiose, cette combinaison de sons et de lumières, parfumée à l’iode et aux vapeurs d’algues. Un véritable élixir de vie.

Je restai là, les yeux suppliant que l’on ne m’adressât pas la parole et ne m’obligea pas à répondre à quelque question que ce fut… et marmonnant, tantôt une prière, tantôt un poème. Non, je n’en évoquerai aucun, rassurez-vous.

Et le temps s’égrena ainsi lentement, propre à désaltérer l’âme jusqu’à ce qu’épuisé, une heure plus tard, le soleil fit un dernier clin d’œil avant de disparaître sous sa couverture bleu-nuit.

Il est temps alors de se restaurer. Mon ’’coach en gastronomie’’ a décidé que je ferais un sort à un homard de chez nous, Homarus gammarus, bien sous tous rapports et même de poids idéal puisque j’en partageai les 1200 gr avec plus gourmand(e) que moi, (la portion idéale étant de 400 gr par convive)… Hélas, mille fois hélas, sous l’œil tremblant de l’ensemble des serveurs, j’émis mon jugement : Il était trop cuit et dur. Quel gâchis !… Je fis mine de bouder et même de me lever pour aller corriger le chef qui avait osé… On fit comparaître le coupable riant aux éclats, auquel je demandai de me dire franchement combien de temps il avait grillé le bestiau. Il reconnut sa faute en rendant responsable le ’’coup de feu’’. Alors, évidemment, j’ai pardonné la faute avouée  …

 Le ’’trop cuit’’ avait succédé sur ma table à une soupe de poissons que je ne consomme jamais, bien évidemment ni avec les croûtons frits, ni avec le fromage râpé car c’est un pur sacrilège que de fromager les produits de mer. Je signale aux adeptes de cette ineptie que s’ils veulent des cheeseburgers, il en existe chez leur tambouilleur habituel à des prix très abordables … Là encore, le palais frelaté de mes congénères les oblige à ’’gâcher’’ systématiquement les goûts originaux des produits qu’ils consomment. On appelle cela le syndrome des escargots à la bourguignonne. On tue le goût si délicat des gastéropodes omnivores dont la pâture est faite de thym, de serpolet, de céréales et de légumes divers par l’ail, le beurre et le persil frits et les escargots ne prêtent au plat que leurs coquilles comme conteneurs et une chair caoutchouteuse sans intérêt.

Suffit de philosopher, allons prendre un thé vert (du Japon, ma dernière marotte) tiède et sans sucre… rapporté bien sûr en ces lieux par moi… Et le bruit des vagues là-bas, tout au fond… HEU-REUX ! Je me suis énervé mais ce n’est rien, je vous assure, par rapport à mes ronchonnements et mes cinglantes observations lorsque je ne suis vraiment pas content… Mes yeux papillotent maintenant et mon corps tout entier se met au diapason. Il est alors temps de remiser au fond du lit la vieille carcasse. Bonne nuit grands et petits …

Un silence à couper au couteau et des voisins civilisés… me facilitèrent un sommeil de qualité qui s’acheva à l’heure habituelle, 4h30… Je refis le monde et à 6h00, une tourterelle commença à gémir – oui, la tourterelle roucoule ou gémit – et ne se tut qu’une heure plus tard. Dès que je l’entendis, je sortis de ma chambre et m’installai face à elle pour tenter – en vain – de lui donner la réplique. Puis je m’en fus sur la plage pour ma première balade de la journée. Une heure à donner des coups de pieds dans le sable, pour détendre les gambettes. Je rencontrai une équipe de jeunes gens intrépides qui se jetèrent à l’eau et plus loin, une autre bande de demoiselles chantant qu’ ’’il allait venir’’, pour leur plus grand bonheur… Retour à l’hôtel et premier servi pour le petit-déjeuner, exigeant de mes serveurs qu’ils partageassent ma théière… Je les fis rire à se rompre les côtes et leur promis de devenir très sévère à l’avenir… surtout vis à vis du traître de la veille qui avait osé me servir mon homard sur-cuit.

Nous fûmes perturbés par les pique-assiettes dont portraits ci-dessus… Eux ne se firent guère prier pour partager ma pitance et j’en étais vraiment heureux. Quelle dextérité les amis… Ils gobent au vol tout ce que vous leur proposez, avec une précision et une vitesse diaboliques …

Nouvelle journée, pleine comme un œuf dur. Dieu ce que l’on peut avoir comme boulot quand on ne fait rien !… J’ai promis de me promener, j’ai promis de manger des oursins – le plus délicat des produits de mer, j’ai promis de manger des huîtres, j’ai promis de tester et noter une autre recette de soupe, j’ai promis d’honorer une tarte, j’ai promis de donner mon avis sur un sar de ligne dont la cuisson sera la ’’surprise du chef’’ et j’ai aussi promis d’assister à la finale de Roland Garros et au match Allemagne –Angleterre … ce que c’est que le stress, tout de même !…

mo’

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