Le contraire des ténèbres étant la lumière et celui de l’ignorance, la connaissance, il est de norme de commencer toute aventure mentale par la connaissance de soi et l’application de ce conseil basal dû à Chilon de Sparte, inscrit au fronton du Temple de Delphes en Grèce, ’’Gnôthi seautón’’, traduit par ’’Nosce te ipsum’’ en latin et par ’’Connais-toi, toi-même’’ en français.

Sur l’étroit embarcadère ou se prépara l’être pour sa grande épopée contre le néant, les avitailleurs (*) n’étaient pas foule : il y avait le religieux d’une part et le philosophe, d’autre part.

Alors que le premier promettait de prendre à sa charge l’ensemble des besoins humains et se targuait d’avoir dans sa sainte-barbe (*) toutes les réponses à toutes les questions, le second  renvoyait l’homme à lui-même et le persuada peu à peu qu’il lui appartenait de démêler l’écheveau de la création par la seule force de sa pensée. Il était donc ’’naturel’’, ’’attendu’’, ’’logique’’ disons par raccourci, qu’il se préoccupât de fourbir son outil idoine, à savoir lui-même.  

Chilon de Sparte, Socrate, Platon, Thalès, Empédocle, Anaxagore et quelques autres artisans de la pensée grecque,  confirmèrent cette nécessité de se connaître soi-même, avant qu’Aristote ne fît le point en rappelant dans le Chapitre III du Livre 1 de son traité  ’’Métaphysique’’ :

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/metaphysique1fr.htm

’’… D’autres pythagoriciens disent qu’il y a dix principes, dont voici la liste :

Fini et infini,
Impair et pair,
Unité et pluralité,
Droit et gauche,
Mâle et femelle,
Repos et mouvement,
Droit et courbe,
Lumière et ténèbres,
Bien et mal,
Carré et toute figure à côtés inégaux.

la plupart des choses humaines sont doubles, désignant par-là leurs oppositions, mais, à la différence de ceux-ci, sans les déterminer, et prenant au hasard

  • le blanc et le noir,
  • le doux et l’amer,
  • le bon et le mauvais,
  • le petit et le grand.’’

Après ces fulgurances, s’abattit sur la pensée occidentale, une longue nuit qui ne se dissipa qu’à la Renaissance, lorsque René Descartes, l’un des fondateurs de la philosophie moderne, secoua le monde avec son imparable raisonnement ’’Je pense donc je suis’’, non sans avoir précisé par ailleurs et à juste raison que

’’C’est proprement avoir les yeux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher’’.

Le système de pensée était désormais en place et pouvait se développer. Deux siècles plus tard, le danois  Soeren Kierkegaard   pouvait alors considérer qu’

’’Il faut souhaiter que philosopher soit la manière la plus naturelle de parler de l’homme aux hommes’’,

même si le féroce américain Edgar Allan Poe, désespérant d’attraper la gloire par n’importe quel moyen, remarquait quant à lui :

’’On a remarqué que tous les fous étaient philosophes et que tous les philosophes étaient fous’’.

C’est peut-être Albert Camus qui, un siècle plus tard, dans  Le Mythe de Sisyphe ramena le débat de l’utilité de la philosophie à son point de départ :

’’Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie’’.

Nous en arrivons enfin à notre sujet du jour qui est, rappelons-le tout de même, la fort jolie phrase-titre et son mystère poétique. Puisque pour parvenir jusque-là nous avons emprunté la voie royale, celle de la philosophie, soutenons notre effort et maintenons notre attention pour ne pas en déroger.

Pour des raisons liées à la mécanique quantique, il n’est pas possible d’établir de théorie à propos des événements antérieurs au BIG BANG(*). Un savoir absolu et sans faille pourrait cependant ’’tout nous dire’’ sur l’histoire de notre univers mais seulement à partir de l’instant 10-43 seconde après. Mais à partir de cet instant on sait avec quasi-certitude que la ’’boule de matière’’ qui constituait l’univers avant le BIG BANG, ultra-dense et ultra-chaude s’est désagrégée et éparpillée en quantités incommensurables de particules indivisibles, les atomes, devenues constitutives de la matière. Puis à partir de ces matériaux, le jeu de construction a pu alors commencer.

Le très docte Démocrite, philosophe grec (460-370 AC), esprit lumineux et encyclopédique, a été le premier à prétendre que toute matière est composée de minuscules particules élémentaires indivisibles, qui ne diffèrent les unes des autres que par leur taille, leur forme et/ou leur poids, les atomes. Par cette conception matérialiste de la nature, il réduisit les qualités sensorielles – température, goût, odeur – à des différences quantitatives entre ces atomes.

Toutes les formes supérieures de l’existence : plantes, animaux et même pensée humaine, peuvent s’expliquer, prétendit-il, en termes purement physiques. Il appliqua sa théorie à la psychologie, à la physiologie, à la connaissance, à l’éthique et à la politique, donnant ainsi sa première formulation globale au déterminisme matérialiste, selon lequel tous les aspects de l’existence sont déterminés par des lois physiques. Sa théorie parut tellement audacieuse et ’’dérangeante’’ que beaucoup, parmi lesquels Platon d’ailleurs, proposèrent de bruler l’œuvre. Ce que reprochent à Démocrite ses détracteurs, c’est de soustraire aux dieux une partie de leur omnipotence, ce qui revient pour eux, quelque part, à les nier. Extrêmement discutable, mais il en est ainsi chaque fois que l’on mélange les registres du COMMENT et du POURQUOI, de la SCIENCE et de la FOI.

Il suffit. Résumons cette mise en bouche philosophique en concluant ainsi : Au terme d’un processus encore mal connu, après le BIG BANG provoqué par une densification et un réchauffement inimaginables de l’Univers, celui-ci est un ensemble diffus d’atomes et de vide.

La liberté de notre esprit et celle de notre plume ne nous empêchent guère de sauter maintenant par-dessus les siècles et de laisser-là ce beau monde pour nous intéresser à deux textes, des plus flamboyants de la littérature française, dans le genre ’’poétique’’ précisément.  

  1. Correspondances

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Dans cette pièce, Baudelaire essaie d’établir une communication entre les deux mondes de l’idéal et de l’humain. Il y identifie des analogies qu’il nomme ’’Correspondances’’ et en fait le ’’poème fondateur de sa poétique’’. Il s’agit de déchiffrer les symboles que nous transmet la nature afin d’accéder à un univers supérieur, spirituel. Pour cela, il faut accepter l’idée d’une mobilisation synergique des sens. Pour en disputer, il faudrait évoquer Hume, Locke, Molyneux et bien sûr Condillac et sa théorie sensualiste qui essaya de prouver qu’il ne peut y avoir de connaissance que par les sens et qu’existe entre ceux dont sont dotés les humains une équivalence. Soit dit en passant qu’il place, à l’origine de toute sensation, l’odorat ! Mais laissons cela, nous n’en sortirions plus. Acceptons simplement pour l’heure qu’effectivement, les sens communiquent entre eux.        

 

         2. Voyelles

 A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
 
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
 
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
 
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

« Voyelles est de loin le plus célèbre des poèmes de Rimbaud. Il est vrai qu’ (il) partage avec les « Correspondances » de Baudelaire le privilège d’être l’un des textes le plus souvent soumis à la réflexion. Tous deux ont cherché à découvrir au-delà des apparences le sens profond du mystère universel.

Que le A soit noir ou bleu importe peu finalement ; on joue avec les lettres pour figurer les diversités. Le texte offre une lecture plurielle, les mots éveillent des images bien plus encore qu’ils n’en évoquent et c’est un monde nouveau que l’on veut mettre en mouvement. Les « naissances latentes » sont celles des poèmes à venir, en devenir dans les mots, images fulgurantes, « illuminations » verbales se succèdent dans un mouvement continu comme un prélude. Le poème constitué d’une seule phrase rebondit sur les lettres, sur les mots et contribue peu à peu à donner l’impression d’assister à sa genèse à travers les images qu’il éveille plus qu’il n’évoque. Le poète cherche (à y créer)  avec son alphabet coloré, un verbe poétique accessible, une féconde polysémie (*).

Chaque voyelle éveille de multiples images, d’impressions visuelles, sonores, olfactives. Il y a fusion des évocations de couleurs, d’odeurs, de sons, de mouvements, avec une préférence des formes et des sons. Ces associations rimbaldiennes rappellent (évidemment) les fameuses « synesthésies » baudelairiennes, comparaisons de la fraîcheur des parfums à celle des chairs d’enfants, de la douceur des hautbois à celle du vert des prairies. On retrouve le même procédé de « sorcellerie évocatoire » chez Baudelaire dans la recherche de la vérité par le déchiffrement du mystère.’’

http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/voyelles.html

Les correspondances

La correspondance entre les différents arts a été largement étudiée par divers spécialistes. L’étude a consisté à révéler les caractères communs, à essayer de les expliquer objectivement, mais aussi quelquefois en s’appuyant sur des critères subjectifs, avec des bonheurs différents.

Mais, si prouver les correspondances entre poésie et musique semble assez aisé, si en réfléchissant on peut extrapoler de cette connivence des images, pourquoi ne pas imaginer des goûts et des odeurs ? Baudelaire et Rimbaud furent les grands artisans de ce travail, nous donnant à admirer l’un une charogne, l’autre des curés en position peu flatteuse, séparant clairement la beauté et le bien, séparation qui explique le titre provocateur et qui a tant choqué du chef d’œuvre du premier : ’’Les Fleurs du Mal’’…

 

mo’

Glossaire

Avitailleur : Personne chargée de l’approvisionnement d’un navire ou d’un avion.

BIG BANG : explosion qui serait à l’origine de l’expansion de l’univers.

Fixing : procédure d’évaluation d’un cours de bourse

Polysémie : Pluralité de sens d’un mot, d’un signe

Sainte-barbe : emplacement ou, dans un vaisseau, se trouve le matériel d’artillerie

Synesthésie : Trouble de la perception qui consiste en la manifestation d’une double sensation sous l’influence d’une seule stimulation. Le sujet perçoit, en plus de la sensation normale, une sensation secondaire au niveau d’une autre partie du corps ou d’un autre domaine sensoriel.

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