La semaine passée, nous avons effectué un ’’raid’’ sur l’histoire de la pensée humaine pour y repérer les traces de réflexion sur le rapport de l’esprit  au corps et nous nous étions promis d’y revenir cette semaine, pour fouiller un segment de ce rapport, en l’occurrence celui existant entre l’ alimentation et la pensée.

Fol est celui qui doute de ce rapport à partir du moment ou il a intégré et assimilé la Loi de Lavoisier : ’’Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme’’, la citation exacte étant quelque peu différente ’’ rien ne se crée, ni dans les opérations de l’art, ni dans celles de la nature, et l’on peut poser en principe que, dans toute opération, il y a une égale quantité de matière avant et après l’opération ; que la qualité et la quantité des principes est la même, et qu’il n’y a que des changements, des modifications.’’ De là, il devient aisé de comprendre que le matériau dont est fait notre corps, provenant de la transformation de nos aliments, a une influence directe sur l’autre partie de notre être, l’esprit.

Qui d’entre nous ne s’est amusé à établir des correspondances, souvent pleines d’humour, entre profil psychologique et alimentation ? Au jeu de la psycho-anthropologie à la petite semaine, les gros poufs se nourrissent de choses pâteuses et inconsistantes, leurs versions féminines, les grosses meringues ne mangent que des tartes surchargées de crème blanche et rose et de gelées tremblotantes, alors que les guerriers sanguinaires se nourrissent quant à eux de viandes bien saignantes, que les grands sportifs ne se sont jamais sevrés du régime lacté et que les jolies petites princesses ne consomment quant à elles, que de la confiture de pétales de rose. Ce n’est peut-être pas faux, mais c’est tout de même un peu pauvre comme analyse.

Comme tout un chacun – Dieu que je hais cette expression faussement vertueuse, empestant le grégarisme et la grisaille – je m’y suis amusé et c’est dans ce cadre qu’en 1989, j’ai découvert et bu à la régalade l’ouvrage ’’Le ventre des philosophes’’ de Michel Onfray, déjà évoqué ici la semaine dernière. J’y reviens car outre l’humour ’’comme je l’aime’’, féroce, second degré, plein de savoir et de tendresse humaine, ce qui peut paraître contradictoire et ne l’est pas, l’œuvre est importante en ce qu’elle concerne un essai sérieux d’égratignage de la pensée socratique (et platonicienne, bien sûr) qui règne sur l’Occident sans partage depuis 2500 ans, coupable aux yeux de Nietzsche et de l’auteur, d’avoir diabolisé le plaisir : Le nombrilisme coutumier des penseurs occidentaux nous prive du chatoiement des autres façons de penser et c’est bien dommage. Lisez, de grâce l’article de Jacques Gleyse, enseignant chercheur français en histoire et anthropologie du corps et en Éducation physique et sportive, c’est un régal et bien sûr, également ’’Le ventre des philosophes’’, ouvrage sérieux et non rébarbatif, dans la plus pure ligne du ’’Gai Savoir’’ de Nietzsche dont se réclame d’ailleurs l’auteur.

http://corpsetculture.revues.org/374#tocto1n2

C’est dans la préface de cet ouvrage (Gai Savoir) que l’on trouve cette phrase qui en donne le ton et que je trouve d’une renversante beauté : ’’Peut-être la vérité est-elle une femme qui a de bonnes raisons de ne pas vouloir montrer ses raisons.’’

L’alimentation en tant qu’outil heuristique pour comprendre les philosophes, je prends ma foi ! J’en ai fait un jeu et m’amuse à chercher de quoi nos guides remplissent leurs ventres pour m’expliquer de quoi ils se proposent de remplir ma tête.

François Rabelais, esprit-phare de la Renaissance, un de mes maîtres à penser, que ses portraits présentent tous comme un homme maigre et sec, était moine (pas abbé, par cliché rondouillard pique-assiette, mais moine) et médecin, fonctions pas particulièrement portée sur l’excès de table. Il a repris des héros populaires d’origine gauloise et celte, pour en faire des personnages hors-normes, Pantagruel et son papa Gargantua, qu’il mit en scène pour  moquer le Moyen-Âge rigoriste et négateur du corps et du plaisir, en les dotant de capacités paroxystiques de ’’trop-manger’’, ’’trop-boire’’ et ’’trop-forniquer’’ et ainsi saluer l’avènement du temps nouveau, le triomphe du savoir laïque, débarrassé du corset de la pensée unique et obligatoire imposée par une Eglise pour le moins jalouse de son autorité. Ce faisant il a prononcé des phrases qui ont connu un succès planétaire, jamais démenti depuis ce siècle seizième. Citons-en trois que nul n’ignore sans savoir qu’elle sont de lui, sans nous laisser distraire par les contrepèteries impertinentes composées pour moquer les bigotes – ex : ’’Femme folle à la messe’’, ou les irrévérences profanes – ex : ’’Le Grand Dieu fit les planètes et nous faisons les plats nets’’ :

  1. ’’Science sans conscience n’est que ruine de l’âme’’.
  2. ’’Ignorance est mère de tous les vices’’.
  3. ’’Je ferai prêcher ton Saint Évangile purement, simplement et entièrement, si que les abus d’un tas de papelards et faux prophètes, qui ont, par constitutions humaines et inventions dépravées, envenimé tout le monde, seront d’entour moi exterminés’’.

Mais que mangeait-il, lui, Alcofribas Nasier, l’anagramme sous lequel il signait ses livres ? Hélas, tous les éléments de sa biographie sont sujets à caution et il est bien difficile de le dire. J’ai donc été à la recherche du menu type de l’alimentation d’un moine à la fin du XVIème siècle en France.

L’Eglise régulait bien sûr les habitudes alimentaires. La consommation de viande était interdite durant près d’un tiers de l’année à la plupart des Chrétiens et tous les produits d’origine animale, sauf le poisson étaient généralement interdits durant ces périodes d’abstinence. De plus, le jeûne d’une journée était très pratiqué selon un calendrier précis. Ce jeûne était destiné à mortifier le corps, renforcer l’âme et rappeler le sacrifice du Christ pour l’humanité. Cette rigueur était destinée aux pauvres bien sûr. De plus, l’intention n’était pas de classer certains produits comme étant impurs comme dans le Judaïsme ou l’Islam, mais plutôt d’enseigner la maîtrise de soi à travers l’abstinence. Mais même si la plupart des personnes respectaient ces restrictions et faisaient pénitence s’ils les violaient, il existait de nombreuses manières de contourner le problème par des compromis pragmatiques comme la définition du « poisson »… (paragraphe largement inspiré de

http://fr.wikipedia.org/wiki/Cuisine_m%C3%A9di%C3%A9vale).

Quant au régime monacal à proprement parler, c’était une série de déclinaisons plus ou moins ragoûtantes de céréales, orge avoine principalement, et de légumineuses, fèves et lentilles, au mieux améliorées de bas morceaux de porc, généreusement arrosées de bière – encore un sous-produit de céréale, et par de rares car trop chères épices. On comprend alors que Maître François se soit à ce point ’’défoulé’’ par l’entremise de ses personnages … ’’rabelaisiens’’ …

Revenons au jeu d’appariement de la pensée et du régime alimentaire. Reprenant les exemples de Michel Onfray, je suis allé en chercher d’autres et vous invite donc, dans la suite du présent document, à identifier votre maître à penser, euh, pardon, votre  »coach-alimentation ». Après un tour du côté des 3 grands ’’prophètes’’ du monothéisme, vous aurez le choix entre onze philosophes de première grandeur. Bonne réflexion !

Bon appétit et bonne réflexion !

mo’

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