Non, ce n’est pas hier, mais le souvenir m’en est resté très vivace car l’épreuve fut grande. Jeûner à l’âge de 7 ans au mois de juillet dans la région des Aït Sadden, ce n’est peut-être pas facile. Le thermomètre se plait alors à jouer au yoyo entre 35 et 40 °C et les jours s’étirent sans fin de 03 heures à 20 heures, ce qui impose un jeûne de 17 heures. Mais j’avais manifesté le désir de ’’jeûner comme les grands’’. L’on me permit alors de le faire mais seulement le 27ème jour précisément, le lendemain de la Nuit du Destin, sanctifiée entre toutes en Islam puisque c’est au cours de cette nuit que le Prophète reçut la Révélation du Coran.

Oh, on me proposa bien – comme à tous les enfants de mon âge,  de jeûner deux demi-journées que maman ’’coudrait’’ par la suite, mais l’on ne put me duper. Je voulus observer le ’’vrai jeûne’’…

C’est ainsi qu’on m’éveilla au milieu de la nuit pour prendre le ’S’HOR’’, dernier repas avant la première prière aux alentours de 3heures. La salle à manger était embaumée de toutes sortes de beignets, de crêpes, de pâtisserie et de l’odeur caractéristique de cet étrange ’’Sellou’’, une pâtisserie pulvérulente faite notamment de farine grillée puis mélangée à de l’huile d’olive, des graines de sésame, des amandes, du sucre. J’en donne une recette ’’light’’ détaillée plus bas. Elle est sensée ’’caler’’ le ventre sans provoquer la pire des épreuves du jeûne : la soif. Me concernant, il s’était agi surtout de boire comme on me l’avait recommandé et de manger modérément, ce que je fis… J’étais l’objet de toutes les attentions et j’avoue que je n’ai jamais détesté cela. On m’invita à dormir à satiété et à me réveiller le plus tard possible pour ’’raccourcir’’ la durée de l’épreuve.

Bien évidemment il n’en fut rien et le chant du coq ne me précéda que de quelques minutes dans la grande cour de la ferme. Comme chaque matin, j’y fis un tour, rendant visite aux moutons, puis aux vaches et enfin aux mules et aux ânes. Les animaux de basse-cour étaient déjà à l’œuvre, chantant et explorant de mille coups de bec gourmands le fumier tout chaud pour y récupérer divers grains non digérés par les ruminants.

Quelle chance, eux au moins pouvaient manger. Dispensés de jeûne. Pas comme moi qui devais attendre que le paresseux soleil traversât tout le ciel avant de rejoindre son paravent pour me permettre de manger… J’interrogeai ma bedaine et elle me répondit que bien franchement, elle n’éprouvait aucune faim, me laissant comprendre par-là que c’était le Malin qui essayait déjà de me faire trébucher.

Puis j’allais au bord la propriété, en surplomb de la route, pour voir les véhicules passer. Spectacle bovin mais hautement philosophique car il suscitait mille interrogations et m’aidait à prendre peu à peu  conscience de l’organisation de mon biotope. Les camions descendaient de ma région maraîchère vers Fès qu’ils ravitaillaient en fruits et légumes frais à un rythme particulièrement élevé durant le mois de Ramadan. On entendait le bruit de leurs poussifs moteurs bien longtemps avant de les voir et l’habitude faisait qu’à ce seul bruit, je pouvais en deviner la marque : le lourd bouillonnement trahissait la puissance du MAN, un crépitement  nerveux appartenait aux Ford. Quelques GMC datant de la guerre traînaient encore leurs ahanantes carcasses et donnaient l’impression à chaque fois d’effectuer leur dernier voyage ! Les pick-up Chevrolet semblaient des cabris bondissant en comparaison. Quelques Dodge tout de rondeurs, généralement de couleur rouge avançaient hardiment. Très peu de véhicules français, considérés alors comme ’’de la camelote’’.

Je ne décollais de là que lorsque le soleil commença à me brûler la nuque. D’ailleurs, devant la porte de la maison, ma servante au grand cœur m’appelait en me mettant en garde contre la chaleur. J’obéis et m’en fus faire un tour à la cuisine ou se trouvait ma maman, en grand branle-bas de combat car c’était le jour prévu pour la confection des gâteaux de la fête toute proche. Après s’être assurée que j’allais bien, elle me taquina d’abondance et revint avec son histoire de jeûne de demi-journées à assembler par la suite… Comme je déclinais son offre d’assemblage, elle me précisa que si je changeais d’avis, nul ne considèrerait cela comme un manque de valeur et nul ne me jugerait. Puis elle me pria de quitter les lieux pour la laisser travailler. Je l’informai que j’allais aller à la chasse, à la source, avec Lahcen. Elle m’ordonna d’aller mettre une casquette et de ne pas traîner au soleil pour ne pas provoquer la soif. Elle essaya de me donner mille autres conseils et je dus répondre énergiquement que si j’étais assez grand pour jeûner, je l’étais sûrement pour faire une partie de chasse sans escorte et sans blindage…

Je pris ma tire-boulette et …

… Comme la journée sera longue et que nous avons tout notre temps, permettez que je vous briffe sur l’arme redoutable avec laquelle j’allais à la chasse. Je veux parler de l’objet dont photographie ci-dessus. Nous devons l’article qui suit à un certain Pierrot LARUEMazagan de 49 à 58) qui l’a publié sur un site de nostalgiques de ’’Mazagan’’, entendez bien sûr, notre bonne ville rebaptisée El Jadida :

’’Une Tire ne s’achetait pas dans le commerce, elle se fabriquait. Petit retour dans le passé, et recette :

Rechercher tout d’abord une branche d’olivier avec une fourche en Y, la plus symétrique possible. Après l’avoir écorcée au couteau, l’attacher pour lui faire prendre une belle forme arrondie par trempage dans de l’eau très chaude suivi d’un séjour de 24 à 48h dans le liquide. Quelques jours de séchage, puis un passage sur le feu de la gazinière familiale pour donner de la robustesse au bois. Au final, polir avec du papier de verre pour gommer les irrégularités. Pour la confection de la poche à projectiles utiliser des chutes de cuir souple, données et découpées par un bourrelier amusé. Enfin, ajouter le troisième élément, de loin le plus important : le système de catapultage. Pour cela, découper deux lanières ni trop dures ni trop souples, dans des chambres à air rouges (le meilleur caoutchouc pour cet usage détourné) usagées, abandonnées par les garagistes. On peut alors assembler les trois parties de ce redoutable instrument, par un montage souvent personnalisé. Une Tire ne s’achetait pas dans le commerce, elle se fabriquait. Petit retour dans le passé, et recette :

Rechercher tout d’abord une branche d’olivier avec une fourche en Y, la plus symétrique possible. Après l’avoir écorcée au couteau, l’attacher pour lui faire prendre une belle forme arrondie par trempage dans de l’eau très chaude suivi d’un séjour de 24 à 48h dans le liquide. Quelques jours de séchage, puis un passage sur le feu de la gazinière familiale pour donner de la robustesse au bois. Au final, polir avec du papier de verre pour gommer les irrégularités. Pour la confection de la poche à projectiles utiliser des chutes de cuir souple, données et découpées par un bourrelier amusé. Enfin, ajouter le troisième élément, de loin le plus important : le système de catapultage. Pour cela, découper deux lanières ni trop dures ni trop souples, dans des chambres à air rouges (le meilleur caoutchouc pour cet usage détourné) usagées, abandonnées par les garagistes. On peut alors assembler les trois parties de ce redoutable instrument, par un montage souvent personnalisé.’’

http://www.eljadida.com/actualite_news_el_jadida/chroniques-mazaganaises-la-tire-boulette-mazaganaise-a3461.html

Très bonne cette explication, selon moi. Je vais néanmoins apporter ma contribution :

  • Tout d’abord, j’admets difficilement qu’il n’y ait pas d’ « s » à boulette, même si l’engin n’en tire qu’une à la fois.
  • Ensuite il faudrait déterminer de quel genre est le mot composé ‘’tire-boulette’’. Masculin ou féminin ? Moi, je l’ai toujours utilisé au féminin, comme l’auteur de cet article. Mais je l’ai très souvent rencontré (e ?) au masculin.
  • On appelait également l’objet en question ’’estaque’’, mais il ne m’a guère été possible de trouver l’origine et l’explication de ce mot. Je propose tout de même, pour garder contenance et faire le malin, qu’il pourrait s’agir d’un léger glissement du mot ’’estoc’’, signifiant ’’épée’’ dans le monde de l’escrime et ’’tronc d’arbre’’ dans l’activité sylvicole. Le mot souche est germanique, c’est ’’stock’’ qui signifie ’’bâton’’, on en dériva le néerlandais ’’stoken’’ qui signifie ’’piquer’’.
  • Ensuite, les pneus de chambre à air ne donnent pas le meilleur élastique pour la tire-boulette. On ne peut tout de même pas  comparer ces pelures toujours incertaines aux ’’élas.’’ carrés (élastiques à section carrée) infiniment plus puissants et … élastiques !
  • Après cela, il faut préciser que pour retenir les attaches des ’’élas.’’ sur le bois, il faut légèrement encocher celui-ci, sinon, avec la tension, ils peuvent glisser et croyez-moi, se prendre sur les doigts ou la figure lesdits élastiques n’est guère un plaisir !…

Voilà, j’en ai fini.

Trêve de verbiage, Lahcen, le plus jeune des rejetons d’Oncle Driss, le caporal de la ferme, m’attend. Lahcen était pour moi le plus grand chasseur de tous les temps, car il avait une vue anormalement perçante, un véritable lynx, à moins que ce ne fut un aigle ! Là, il était tout heureux d’avoir une excuse pour échapper quelques instants à la surveillance de sa possessive maman, Tante Tahra, dont il était le benjamin et qui lui vouait pour cela un amour sans borne et quelque peu étouffant.

Nous nous mîmes en route tout heureux, en direction des jardins de la source, là ou un gros bouquet d’arbres et des petits champs potagers offrent un abri propice et ombragé aux oiseaux terrassés par la chaleur, dont les tourterelles plaintives, si difficiles à chasser mais tellement … délicieuses…

Très fièrement, je lui demandai s’il jeûnait. Il me regarda d’un air ahuri par ma question et me dit que non. Je l’informai, en m’enflant d’orgueil, que moi si. Il sourit, haussa les épaules et cueillit au passage une tige d’anis sauvage qu’il se mit à mâchouiller ! Arrivés à la source, la douce musique de l’eau et le spectacle des enfants s’aspergeant, jouant et criant me donna envie de boire. Sans soif particulière, d’ailleurs. Et si je faisais comme Lahcen, tout simplement, sans trop me ’’prendre la tête’’ ? Non, ce n’est pas bien, quand on prend un engagement, il faut le respecter. Et de plus, à la vérité, je savais que le soir, à l’heure de la rupture du jeûne et comme le veut la tradition, il y aurait moult cadeaux pour moi. Non, non, je ne voulais plus boire, je voulais chasser et ajouter quelque gibecière bien garnie à ma gloire de jeûneur. Nous nous engageâmes dans le dédale des petits jardins impeccablement tenus et plantés, encore travaillés à la houe mais aussi beaux et propres que des tapis de prière. Celui-ci est clôturé d’aloès, celui-là de figuiers de Barbarie, et l’autre carrément d’oliviers. Tout près de l’eau, la clôture est constituée d’une haie de roseaux. Non loin, une petite cascade s’échappe d’un escarpement rocheux. Oh, ce n’est pas une clairière de la Forêt Amazonienne, mais c’est chez moi, et toute la douceur du monde était à mes yeux dans cette région aride et pourtant si généreuse ! Les moineaux piaillaient de toutes parts et cela piquait de sons aigus le velours du roucoulement des tourterelles, un gémissement si profond que beaucoup le disent mystique…

Lahcen me retint par le bras et sans mot dire, me désigna la cime d’un saule pleureur, ébouriffée comme une coiffure négligée, mais j’avais beau regarder, je ne voyais rien… Il insistait en tendant davantage son index mais je lui faisais signe que je ne voyais rien, ce à quoi il me répondit bien peu charitablement et à voix basse :

– Mais tu es aveugle, ma parole. Là-haut, l’alouette !

Excédé par ma déficience visuelle, il m’arracha la tire-boulette des mains et après avoir visé sans même cligner des yeux – comment diable faisait-il ?, il décocha son tir. L’oiseau tomba à quelques mètres et il courut le récupérer. Ce n’est qu’après qu’il se mit à rire et m’assurer que j’étais malvoyant !… A mesure que nous avancions, des nuées d’oiseaux prenaient leur envol… Enfin j’en vis un à portée d’atteinte de ma redoutable arquebuse. Très ’’professionnel’’, Lahcen s’immobilisa derrière moi et assista à mon tir. Je visai soigneusement et lorsque je tirai, le damné volatile tira, lui, de l’aile et disparut. Un autre. Eu, celui-là. Puis j’en vis un autre, très gros et chamarré. Une huppe. Lahcen me dit de ne pas m’amuser à tirer car cet oiseau conduit les âmes au Paradis et c’est donc un péché que de le chasser… Ce n’était peut-être pas pour moi, effectivement, le jour de commettre un sacrilège !

Nous traînâmes ainsi deux bonnes heures. Le soleil nous cuisait littéralement et bien évidemment la soif ne tarda pas à se manifester. Sans façon, Lahcen s’agenouilla et but directement dans le ruisseau, jusqu’à plus-soif. Je le regardai en déglutissant d’envie. Je m’approchai et me rafraîchis le visage pendant qu’il riait aux éclats en me disant ’’oukkal Ramdane’’, c’est à dire ’’mangeur de Ramadan’’. Je rétorquai vigoureusement que ce n’était même pas vrai, que je m’étais seulement lavé, ce qui n’est pas interdit et même conseillé !

Puis un des péons de la ferme nous rejoignit et me transmit l’ordre de regagner la maison immédiatement. Je demandai si l’ordre était maternel ou paternel. Il prit un air sérieux pour me dire que c’était mon père qui l’avait envoyé … Alors là, finie la rigolade, comme dit Bourvil :

Pas d’discussion Allez, allez,
Exécution Allez, allez,
J’connais l’métier

http://youtu.be/ZZkinBwX2Ao

Et nous voilà revenant à la ferme, avec notre glorieux butin : 6 petits oiseaux soigneusement abrités dans un paquet adroitement fabriqué de feuilles fraîchement cueillies par mon ami Lahcen-Nemrod et destiné à les maintenir au frais…

Je montrai orgueilleusement cela à mon père comme pour adoucir la réprimande crainte, mais bien au contraire, mon doux Papa entra dans mon jeu et me dit simplement que lorsqu’on s’expose au soleil, il faut se protéger le cou… Il me demanda si je poursuivais le jeûne, ce qui ne fut pas loin de m’indigner. Il me conseilla alors de me rafraîchir et d’aller me reposer. Ce que je fis. Contre toute attente, je m’endormis et fis même une généreuse sieste à laquelle mirent fin de bien agréables odeurs, celles du miel chaud, des amandes grillées, de la fleur d’oranger et de l’anis. Je me levai et m’en fus de suite consulter le gros réveil Jaz qui découpait le temps en tic-tacs ronds et sonores, pendant qu’au-dessus de l’axe-jointure des aiguilles, une grosse poule picorait le sol à la même cadence. 16h30… Plus que … Oh mon Dieu, encore plus de 4 heures !… Tiendrai-je ? Car là, mon pauvre ventre n’était qu’une bouche avide, prête à dévorer les murs et la table car ils me semblaient imbibés de ces délicieuses odeurs de pâtisserie.

Mais la faim n’était rien ! Le plus terrible était la soif ! Si la faim coupe l’écoute, ’’ ventre affamé n’a pas d’oreilles’’, la soif coupe la raison et alors le délire n’est pas loin. Pas étonnant que l’irrépressible envie, mystique notamment, soit appelée soif.

Je suis revenu souvent, en moi-même, depuis, sur cette promesse contenue dans le Coran, plus précisément la sourate Taha, v. 119, Dieu parlant du paradis, promet à Adam : « Tu n’y auras soif, ni ne souffriras des rayons du soleil montant ». Être épargné par la soif est donc le plus précieux présent que l’homme pieux puisse recevoir.

’’C’est par dizaines que le Coran réitère des expressions comme « des paradis sous lesquels l’eau court » ou « les eaux vives et courantes » promises aux bons musulmans sous « l’ombre étendue des arbres du paradis » ; la sourate La Vache (v. 25) intime cet ordre au prophète : « Et annonce à ceux qui ont cru et fait œuvres bonnes qu’il y a pour eux, oui, des Jardins sous quoi coulent des ruisseaux ». On retrouve quasiment les mêmes mots dans le v. 85 de la sourate Le Plateau Servi : « Dieu donc les récompense…en Jardin du Paradis sous quoi coulent les ruisseaux, où ils demeureront éternellement ».’’

http://www.institut.veolia.org/fr/cahiers/symbolique-eau/culture-eau/eau-vie.aspx

J’allai rejoindre ma mère à la cuisine et me trouvai un petit tabouret pour m’asseoir pas trop loin d’elle et regarder ses blanches mains de madone jongler avec la pâte, l’étirer, la travailler par gestes précis, se reposer, sur la serviette posée sur ses genoux,  paumes en l’air, pour attendre de l’aide ou une nouvelle livraison de pâte ou d’ingrédient quelconque, pendant que l’autre main traçait sur les carrés d’abaisses étalées, à l’aide d’une petite roue dentée des ensembles de parallèles destinées à permettre de former les élégants entrelacs de la Halwa de Griwech dont photo ci-dessus. Une fois finie cette session Halwa, les plateaux mis à reposer, elle attaqua le mélange de ’’Sellou’’, dont recette promise plus haut.

Et là, je vais être une fois encore assez ’’tordu’’ pour trouver le moyen de provoquer la polémique, même avec l’évocation toute simple d’un souvenir de jeunesse. En dehors de celle de ma mère (chanson connue, n’est-ce point, femme ?), je n’en ai plus jamais mangé, trouvant cette préparation peu ragoûtante,  souvent indigeste, et même pas bonne. Actuellement, pour qu’elle se prête à la confection de sujets divers, étoiles, triangles, demi-lunes et autres fadaises puériles et d’une esthétique sous-kitch, on en a fait une pâte noirâtre et malléable, pleine d’huillasse et de n’importe quoi.

Maman prépara tous les ingrédients :

  •  2kg de farine de blé tendre
  • 1 kg d’amandes
  • 200 gr de grosses amandes pour la présentation
  • 1 kg de grains de sésame
  • 200 gr d’anis en grains
  • 150 gr de cannelle  en poudre
  • 250 gr de miel
  • 250 gr de sucre en poudre
  • huile d’olive douce ( moins de 1° d’acidité)
  • 150 gr de sucre glace
  • Huile de friture

Détail de la recette

  1. Étaler la farine dans un plat à four épais
  2. Mettre sur feu modéré sans cesser de remuer jusqu’à coloration caramel
  3. Dans une poêle, verser les grains de sésame. Les faire griller, sans les laisser brûler.
  4. Les réduire en poudre fine (mortier ou mixeur)
  5. Idem pour les grains d’anis, jusqu’à même consistance
  6. Réduire en poudre fine la gomme arabique, en faisant bien attention car la poudre en résultant est très légère et vole en tous sens.
  7. Emonder les amandes  dans de l’eau bouillante. Les essuyer et les faire frire à l’huile. Les concasser et non les réduire en poudre.
  8. Frire et réserver les 200 gr de belles amandes de présentation
  9. Procéder au mélange dans une vaste terrine et travailler un bon moment pour homogénéiser la préparation. Celle-ci doit s’agréger très légèrement et en aucun cas devenir un béton armé. La quantité d’huile n’est pas indiquée à dessein car elle dépendra de la qualité de la farine et cet ingrédient déterminera la consistance.
  10. Une fois la préparation homogénéisée, on la dresse en cône, on la couvre d’un linge et la laisse reposer une nuit entière.
  11. Le lendemain, on saupoudre le cône légèrement de sucre en poudre et le décore avec les belles amandes frites et réservées à cet effet.

Nota : La forme du cône doit être préférée à toute autre car au-delà de la seule esthétique, la symbolique du cône participe de l’image ascensionnelle de l’évolution de la matière vers l’esprit, de la spiritualisation du monde, d’un ordre rassurant, tout comme la pyramide … Tout autre chose, avouez, que des fleurettes et demi-lunes cucul …

Après avoir reçu ce cours magistral, je sortis de la maison et me mis à tourner en rond avant de voir la camionnette pick-up de mon papa arriver en trombe des champs dans la cour de la ferme. Précipitation tout à fait inhabituelle chez cet homme qui était la mesure et la pondération-mêmes. Sur le plateau arrière, 3 ouvriers que je reconnus parfaitement, était à genoux et en tenaient un quatrième que je mis du temps à identifier et qui n’était autre que le tractoriste  El Grouny, un gentil colosse fort comme un bœuf et qui me gâtait à outrance… Le véhicule stoppa et on le descendit, complètement cramoisi, promenant des yeux hagards autour de lui. Les tractoristes se vêtaient toujours d’un énorme et pesant paletot en laine qui servait, parait-il, d’isolant contre la chaleur. Lorsque je me permis de suggérer qu’on le lui ôtât, mon Papa m’expliqua qu’il ne fallait surtout pas faire cela …

Conduisant un tracteur à chenilles qui tirait une charrue à disques, sous l’effet de la chaleur du plein soleil et de l’engin, de la soif, de la faim, de la poussière et de la fatigue, il était tombé dans les pommes et mon père n’avait pas réussi à le persuader de rompre le jeûne en buvant. Et là, le pauvre homme était vraiment mal. Mon père fit venir sa trousse d’urgence et lui fit, de force, une injection pour l’empêcher de se déshydrater. El Grouny avait tout de même assez de force pour se débattre et protester qu’il n’avait rien, juste un étourdissement et qu’il ne romprait pas le jeûne, dût-il en mourir. Je crus d’une grande utilité de lui prendre la main, rugueuse et bouillante, pour lui demander de rester tranquille car mon papa, ben il savait soigner toutes les maladies. Il se tourna vers moi et me sourit en me demandant d’une voix à peine audible,si mon Ramadan à moi se passait bien. Comme je répondis que oui, il me confirma que comme il me l’avait promis la veille lorsque je lui avais annoncé mon intention de jeûner, le lundi d’après, jour de souk -de marché si vous voulez, j’aurais droit à ma friandise préférée, des sucres d’orge multicolores, horriblement sucrés et que je trouvais délicieux.  La simple évocation du brave homme me fit saliver d’envie …

Nous restâmes près de lui une demi-heure jusqu’à ce qu’il montre à l’évidence qu’il avait bien récupéré. On attela un chariot à un tracteur à roues et notre malade fut reconduit chez lui, un douar plus loin. Je fus de l’équipe de ce SAMU, tout heureux de rester près de lui encore un instant. Le voyant venir ainsi, soutenu par ses camarades, sa belle épouse fut sur le point de rendre l’âme et se mit à pleurer à se fendre les yeux. Du haut de mes trois pommes, je la consolai du mieux que je pus mais elle ne se calma que lorsqu’il l’invectiva énergiquement, en lui demandant d’avoir honte de m’effrayer avec ses cris de chouette !…

Retour à la ferme. Le soleil avait fortement décliné et je jugeais qu’il était temps d’aller en notre réfectoire pour inspecter ce que nos femmes nous avaient préparé pour que nous nous … imparfait du subjonctif de ’’sustenter’’… allez, dis voir … pfff même pas fort en conjug. … pour que nous … que nous nousSUSTENTASSIONS … oui Monsieur !

Et là, mes aminches,  ( »mes amis » en argot) quel spectacle ! Oh non, ne vous empressez pas de croire que je m’ébahissais devant la vitrine d’un traiteur à la mode et de ces pitoyables fadaises que je hais de toute mon âme, que nenni, ce genre de goût ne fait partie ni de ma religion, ni de ma culture ! Lorsque je parle de luxe, je parle de vrai luxe, et pensez plutôt à :

  • une table recouverte d’une nappe séchée au bon vrai soleil et sentant la lavande d’Oujda,
  • une vaisselle ou vous pourriez cherchez des heures la moindre imperfection,
  • des verres éclatants,
  • des beurriers embaumant l’air et contenant un produit juste récupéré de la baratte,
  • des dattes en branches, toutes fraîches et translucides,
  • des figues séchées dans le Tsoul voisin, région du Nord de Taza,
  • un miel d’acacia presque noir et à l’odeur musquée, provenant d’Ahermoummou, entre Fès et Taza,
  • des gâteaux ni dégouttant ni dégoûtants, bons, clairs, sains et délicieux, faits de matières de première qualité et non de l’imagination navrante d’un (e) pâtissier (e) ignorant et apprenti chimiste,
  • d’olives diverses dont les arbres d’origine sont pratiquement à portée de la main,
  • tous les légumes de notre terre, toujours cuits très simplement pour en souligner ou magnifier le goût sans jamais le masquer,
  • du pain de cette terre-là, juste en face de vous, généreux, exquis, sans aucune fantaisie, pétri d’efforts et d’amour…
  • des effluves parfumés (et non parfumées, Monsieur Victor Hugo…) de suites en fin de mijotage, dans des sauces aériennes,
  • et enfin de l’odeur végétale et fraiche de la pastèque et du melon, récoltés à 50 mètres de la maison, une heure auparavant, récemment coupés, et mis de côté, près de la table pour servir de dessert.

Voilà ce qu’est le luxe pour moi et c’est cela qui s’étalait en abondance sur la table de Ftour, ou ’’rupture du jeûne’’, une table éclairée par la beauté proverbiale de ma sublime maman et la rassurante autorité de mon papa adoré. En lumière d’appoint, la rayonnante Sfya – ma seconde maman et en fond sonore, le gazouillis de mes soeurs et frères !

https://mosalyo.wordpress.com/2008/06/23/jai-grandi/?preview=true&preview_id=633&preview_nonce=a2cf3e4215

Sfya et ses immenses yeux verts, sa peau nacrée et saine de fille de la montagne et sa proverbiale et souriante gentillesse.

Enfin, Papa arriva. Il alla se mettre à l’aise et revint, son éternel burnous sur les épaules. Une fois qu’il fut installé, on lui apporta l’aiguière de cuivre pour se laver les mains au moment précis où maman apportait une grosse soupière de … Harira, suivie par Sfiya qui en portait une autre, pleine d’un potage de volaille, de la ferme, bien évidemment. Mon père regarda sa montre et m’envoya  transmettre l’ordre au gardien d’aller sur le promontoire pour attendre l’appel du muezzin des Aït Jabeur annonçant la fin du jeûne. L’attente fut très brève et trois coups sur la porte nous informèrent que l’ Adane (appel) avait été entendu. Je fis comme je vis faire mon père qui marmonna quelques paroles avant de porter à sa bouche une cuillerée de soupe. Je fis de même sans savoir ce qu’il fallait marmonner et vis à peine que maman me regardait avec fierté.

Son garçon était un homme, il avait jeûné.

mo’  

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