Chaque année, à la fin du mois de Ramadan, c’était l’angoisse pour déterminer la date de la fête marquant la fin du jeûne. Allait-ce être le 28ème, le 29ème ou le 30ème jour ? Avions-nous bien jeûné le premier jour de la naissance de la nouvelle lune au début du mois ?

Le calendrier qui régit le temps dans le monde arabo-musulman est le calendrier lunaire. C’est l’apparition de la nouvelle lune qui met fin à un mois et par conséquent initie le suivant … Les Arabo-musulmans qui ont été assez forts pour moderniser l’astronomie et donc permettre de calculer à la milliseconde la naissance de la nouvelle lune de n’importe quel mois même dans 10000 ans, ayant oublié leur savoir, sont obligés de guetter visuellement cette naissance et de ne la déclarer qu’après que 12 témoins, dignes de foi et au-dessus de tout soupçon, aient déclaré l’avoir vue !… Mais c’est là un autre débat…

Cette poétique incertitude nous a réservé bien des surprises. Quelquefois une bien bonne surprise, comme cette année ou nous avions entamé le jeûne et ou, à 11h00 du matin, alors que bâillons déjà à nous décrocher les mâchoires, toutes les sirènes et tous les muezzins nous apprirent que c’était la fête et que la nouvelle lune avait été aperçue la veille mais en un endroit reculé du pays  d’où la nouvelle dut laborieusement parvenir jusqu’à l’autorité compétente, seule habilitée à déclarer la fin du carême.

Oui, les astronomes arabes du Moyen-âge savaient mesurer la valeur d’une année sidérale, c’est-à-dire le temps mis par le Soleil pour effectuer un tour complet. La précision des calculs du mathématicien et astronome Thabit ibn Qurrah, au IXe siècle, étonne encore. Il détermina en effet que la durée d’une année sidérale était exactement de 365 jours 6 heures 13 minutes et 53 secondes soit seulement trois minutes d’écart avec les chiffres actuels -365 jours 6 heures 9 minutes et 9 secondes, calculés, eux, avec les moyens que l’on imagine.

Mais nombreux sont ceux qui prétendent que dans cette civilisation ou la lune a une grande importance pour déterminer les heures des prières notamment, les déductions ne sont pas basées sur des calculs mais sur la ’’vision’’ du premier croissant. Argument spécieux à mon humble avis car si cela pouvait être valable dans des conditions de non disponibilité de l’information, des délais nécessaires à son acheminement, c’est aujourd’hui complètement différent et n’importe qui, où qu’il soit dans le monde, dispose des outils  nécessaires pour avoir cette information-là, en temps réel.

Mais tout de même, il me semble bien que les consciences soient plus disposées à accepter ce changement qui permettrait en toute logique de savoir quand commence et quand finit le mois de jeûne.

Revenons à mes ’’temps anciens’’, ceux de ma jeunesse. Après le Ftour des 28 et 29ème jours du mois de Ramadan, nous sortions dans la rue pour ’’vivre’’ en direct l’annonce du constat de la naissance de la nouvelle lune et prendre acte du décret de la fin du jeûne. L’annonce intervenait parfois fort tard car l’observation avait lieu dans le grand sud, là où la luminosité est particulièrement bonne et devait parvenir jusqu’à ’’l’autorité compétente’’ plus haut évoquée.

Vint ensuite le règne de la chaîne nationale de la télévision, sur laquelle les programmes étaient interrompus pour annoncer la fête. IL y avait aussitôt un engorgement sans pareil sur les réseaux téléphoniques, déjà pas très généreux en temps ordinaire, car chacun s’empressait de souhaiter  »Bonne Fête » à sa famille et à ses proches. Impensable alors de ne pas appeler ses parents, ses sœurs et ses frères, ses amis et ses proches pour leur souhaiter ’’Aïd Moubarak Saïd’’ ou, si l’on préfère ’’bonne et heureuse fête’’, au moyen de vœux laudatifs au cours desquels il faut avoir une gentillesse pour chaque membre de la famille. Certaines de ces formules votives sont de purs chefs-d’œuvre de poésie sirupeuse.

Nos parents nous invitaient à ne pas tarder à aller au lit car, prévoyaient-ils, le lendemain allait être une journée bien remplie. Alors, en maugréant quelque peu, en nous bousculant dans les escaliers, en chahutant pour perdre du temps, nous regagnions nos chambres et discutions d’un lit à l’autre, de toutes les choses merveilleuses que nous allions pouvoir faire le jour de la fête.

Le lendemain matin, comme par hasard, pas comme les jours de classe, nous n’avions nullement besoin de réveille-matin (orthographe exacte). En ce qui me concerne, j’étais debout dès potron-jacquet, c’est-à-dire dès qu’il était possible d’apercevoir le poistron des jacquets sur les arbres, sauf que chez moi, les jacquets, écureuils–anzid– sont des écureuils de sable… et ne grimpent pas aux arbres et ne portent pas la queue en panache comme leurs impudiques congénères du Nord, donc ne montrent pas leur poistron, c’est-à-dire leur derrière … M’enfin, soit, puisque mes ancêtres sont des Gaulois, selon mes enseignants… ne chipotons point … Aux aurores, petit mo’ était déjà au rez-de-chaussée, ou sa maman et la servante étaient déjà aux affaires… La table était dressée et les délicatesses s’y ajoutaient aux pâtisseries et aux confiseries et formaient un carrousel éblouissant. Je restais là, près d’elle et nous avions alors de ces échanges anodins dont le souvenir vous revient, bien après, sous forme de douches d’amour, car c’est ça le métier des mamans : l’amour !

Quelques instants après, Papa descendait à son tour, non sans avoir fait entendre un sonore toussotement et aspergé la maison des fragrances de ses précieuses eaux de toilettes. C’était le signal à l’adresse de l’ensemble de la maisonnée d’avoir à gagner la salle à manger.

Paramnésie 1 : J’étais un jour, bien plus tard, à Paris, en grande discussion avec un important homme d’affaires et ce que je lui disais semblait le passionner. L’heure du déjeuner arriva et il m’informa qu’à son grand regret, il devait me quitter mais que nous reprendrions cet intéressant dialogue dans l’après-midi à ma convenance. Malgré mes sourires pur-sucre, je maugréai en moi-même que jamais moi ou un de mes compatriotes n’aurions eu ce comportement cavalier car nous nous serions empressés d’inviter l’interlocuteur. Voyant mon étonnement et ma déception, il m’informa le plus sérieusement du monde qu’en fait, il avait un autre rendez-vous pour le déjeuner. Avec son fils. Agé de 2 ans.

Moi, mon Papa n’a jamais eu besoin de rendez-vous pour déjeuner avec moi ! C’est même moi qui devais fournir de sérieuses excuses pour la moindre seconde de retard à table, à l’un quelconque des 3 fois 365 repas de l’année normale !… Etranges mœurs, assurément.

Mes frères et sœurs dévalaient l’escalier et s’en allaient à tour de rôle baiser la main paternelle et présenter leurs vœux à l’occasion de la fête. Nous ne lui baisions la main que pour les 3 fêtes principales et à part la sienne et celle de notre mère, il n’a jamais admis que nous baisions aucune autre main. Lui-même, je ne l’ai jamais vu baiser la main de qui que ce soit, sauf, et j’en fus bouleversé et émerveillé, celle d’un de ses anciens instituteurs, rencontré par hasard dans la rue…

Paramnésie 2 : Je dirigeais au Portugal une énorme entreprise d’envergure internationale et dus, à ce titre organiser plus d’une manifestation politico-médiatique, avec la ’’présence effective’’ d’innombrables ministres avec lesquels j’entretenais d’ailleurs les meilleurs rapports du monde. A l’une de ces manifestations, la plus importante peut-être, s’était posée la question de la préséance protocolaire. J’agissais dans ’’l’agroalimentaire’’. Qui devais-je honorer particulièrement ? Devant un aréopage d’élites, j’attribuai avec ostentation la place d’honneur à … un Professeur de Faculté … tout jeune en plus, sous les applaudissements ’’bon enfant’’ des autres ’’personnalités présentes’’ en faisant le commentaire suivant : ’’Sinto muito, senhores, mas meu joelho nao pode ir a terra em respeito à outra coisa que a ciência.’’  – Je suis désolé Messieurs, mais mon genou ne peut aller à terre par déférence à autre chose qu’à la science… Ce Prof de Fac, donnant un cours magistral dans une grande école française quelques années plus tard, raconta cette anecdote avec gourmandise à un amphithéâtre admiratif, dans lequel était présente … une petite nièce gonflée d’orgueil…   

Tout le monde se mettait à table et la folle farandole des délices commençait alors. Le tout à volonté et, chose rarissime chez nous, sans contrôle. Ah, quelle joie mon Dieu, non tant de manger que de savoir qu’on peut manger et de se servir soi-même alors qu’à l’accoutumée, notre père et nous devions sagement attendre d’être servis par Maman. De toute façon, il nous était interdit, chez nous comme chez quelque hôte que ce pût être, d’approcher un plat quelconque, une nourriture quelconque qu’un adulte ne nous l’ait donnée. Alors aujourd’hui, lorsque je vois ces pauvres enfants obèses et mal élevés se servir sans permission ni contrôle, je comprends l’état du monde et l’érection de l’égoïsme et de la vulgarité en vertus cardinales…

Nous nous empiffrions de nos pâtisseries préférées – pour moi, les cornes de gazelle (oui, bien sûr, celles de ma mère, et alors ?), un peu desséchées,  croustillantes, fleurant bon l’eau de fleur d’oranger et la gomme arabique,  et d’une taille ne dépassant jamais 7 cm. Puis, après ce petit déjeuner de fête, nous étions priés d’aller faire notre toilette et nous vêtir des effets achetés durant toute la semaine précédente. Tout alors était neuf, jusqu’aux chaussures. Et c’est ainsi que les enfants de Monsieur mon Père redescendaient tout beaux et ressemblant à une photographie de mode. Oh, il y en avait toujours une ou un qui n’aimait pas trop son costume, mais les autres se faisaient un devoir de lui jurer qu’elle ou il était beau comme Sissi ou Brummell…

Papa nous attendait dans le salon d’honneur. A côté de lui, Maman, tenant une brosse à cheveux pour le dernier réglage des coiffures des demoiselles et une grande bouteille d’eau de Cologne. Nous nous mettions en rang et passions devant elle pour être aspergés de sent-bon. Deux trois touches sur la poitrine et une sur les cheveux et nous voilà tout beaux, comme des mariés !

Mon père donnait alors le signal du départ. Nous assistions à la sortie de sa belle voiture américaine et y montions, selon un ordre bien établi : La cadette des demoiselles près de lui, l’aînée près de la portière avant. A l’arrière, les deux plus grands garçons, donc l’aîné et moi-même étions chacun à une portière et entre nous, les autres, c’est-à-dire le ’’puîné’’, la ’’blonde ravageuse’’, et ’’œil de bottine’’. Quant à la dernière petite sœur, ci-devant nommée ’’boule de suif’’, elle restait souvent avec maman qui ne s’en séparait que difficilement. Lorsque le commandant de bord entendait de ses trois assistants que les portières étaient toutes condamnées, il démarrait enfin à notre plus grande joie.

Nous rendions visite au grand-père paternel, un personnage de légende dont il faudra que je parle un de ces jours, un agriculteur culte -rarissime à l’époque, cossu et volontaire, craint et respecté, qui habitait une magnifique demeure toute de marbre clair. Là, mon père n’était plus le chef et ce grand-père adorait nous voir manger et réfutait tous les arguments diététiques de son fils. Nous mangions donc, un peu pour lui faire plaisir et beaucoup pour nous faire plaisir car chez lui, il y avait toujours des choses rares. Puis après un aparté entre le papa et le pépé, nous devions prendre congé et dire ’’A tout à l’heure, Grand-père’’ car l’après-midi, après la sieste, nous revenions chez lui pour le goûter. Se trouvaient alors chez lui tous les oncles et les tantes, tous les cousins et les cousines.

Et hop ! En voiture s’il vous plait ! Nous retournions simplement à la maison : mon père étant l’aîné de ses frères et sœurs, il s’empressait de revenir chez lui pour recevoir leurs vœux. Nous jouions quant à nous aux chambellans, annonçant les visiteurs et les raccompagnant. Là également, gâteaux et boissons à volonté et à côté du thé et du café, il y avait ces breuvages interdits en temps normal, mais servis à profusion le jour de la fête : Coca Cola, Canada Dry, La Cigogne, Crush, Pepsi Cola, Nutri Cola, Judor et autre…

Cette cérémonie des vœux durait jusqu’à l’heure du repas de midi. Les plateaux de thé et de gâteaux étaient débarrassés et nous nous donnions alors la peine d’aller nous installer autour de la table de la salle à manger d’apparat ou nous n’accédions que les jours de fêtes.

Les couverts étaient alors précieux, les nappes et les serviettes réservées pour les grandes occasions et les plateaux étincelants de verres précieux, de bouteilles multicolores et de carafes d’eau parfumée de fleur d’oranger.

L’attribution des places à table était, bien évidemment, strictement réglementée et comme toujours dans cette maison, résolument orientée en faveur des demoiselles… Quant à Maman, elle était toujours près de Papa. Par amour ou pour mieux le servir ? Bien évidemment pour les deux raisons qui cohabitaient parfaitement dans ce couple d’exception…

Nos repas de fête comportaient toujours une touche exceptionnelle, comme une pastilla – de pigeonneaux évidemment et pas de poulets romains adipeux et insipides, à tout le moins des briouates, parfumées de cannelle et saupoudrées de sucre-glace.

Il y avait également du poulet, aliment de luxe à l’époque car un poulet de ferme n’était comestible qu’au terme d’une vie moyenne de 70 semaines de liberté totale dans un environnement sain et aéré, ce qui n’a aucun rapport avec les horreurs de poulets ’’romains’’ – 23 poulets au mètre carré, en claustration totale, alimentation en granulés chimiquement composés et abattage à 40 … jours… toutes choses qui donnent ces ’’délicieux’’ amas de graisse informe mal articulés sur des os dont la noirceur trahit le déséquilibre vitaminique et qui vous garantit, selon vos faiblesses et prédispositions personnelles, cholestérol, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et bien plus si affinités.

L’un des plats sacrosaints étaient le tajine tfaïa à base de viande de mouton au safran sur une fondue d’oignons et décoré d’amandes entières frites et de moitiés de jaunes d’œufs durs. Un autre plat à ne jamais approcher en dehors de chez soi, tellement il est fait de nuances et de délicatesses et peut donc conduire selon la qualité, soit à l’extase, soit à… l’agonie…

Les desserts arrivaient. Chez nous, toujours des fruits frais avec également, pour ces occasions spéciales, des ananas et autres fruits exotiques.

Mon père fumait une pipe de son interminable calumet avant d’aller faire une sieste, non sans nous avoir proposé de la faire avec lui. Cette proposition nous faisait plier de rire … comme si l’on pouvait avoir envie de faire la sieste !…

Paramnésie 3 : Depuis que je suis adulte, la sieste est devenue le point d’articulation de l’organisation de mon temps. Malheur à qui me la gâche et m’en empêche. Cela ne fut pas toujours aisé de faire respecter ce ’’besoin’’ mais en vérité, quelquefois en en payant le prix, j’y suis assez bien parvenu.

A la fin de la sieste paternelle, nous devions rajuster nos mises et subir l’encensement des grands jours : Maman mettait dans un encensoir une généreuse écharde de bois de santal qui embaumait aussitôt la maison et le tendait à mon père qui en disposait, avant de le reposer sur le sol. A tour de rôle, nous devions enjamber la volute de fumée qui s’en échappait. Les demoiselles, puis l’aîné, puis moi, puis le puîné et enfin Maman qui ravivait d’un léger souffle la petite braise odorante avant de le reposer.  Toutes les formalités étaient ainsi accomplies pour aller à nouveau chez le grand-père.

Nous étions toujours les derniers à y arriver car la majorité des membres de la famille déjeunait là-bas. Nous mettions une bonne demi-heure pour saluer tout le monde et répondre aux questions des adultes… Ce n’est qu’après que nous pouvions filer vers l’immense jardin pour jouer avec les autres cousins du même âge… Une heure après, on nous appelait à l’intérieur pour ’’le goûter’’ et là, nous nous retrouvions devant une véritable pâtisserie ou nous étaient présentés tous les gâteaux et toutes les sucreries de la terre, à profusion, avec l’ordre de consommer sans modération. Et le pauvre grand-père, grand gourmand contrarié par des troubles gastriques et de l’hypertension, se régalait à notre spectacle dévorant ses friandises.

Une fois le goûter pris, il nous demandait de nous asseoir sagement dans l’un des salons et de nous présenter à lui, dans l’autre salon, à l’appel de notre nom. Ainsi commençait le pic de ces fêtes. Une fois devant lui, il nous demandait de lui rappeler nos dernières notes, de lui annoncer les nouvelles et après quelques rugueuses réprimandes ou des encouragements appuyés, selon, il ouvrait un petit coffre posé devant lui et nous en donnait quelques gros billets très  foncés, de ceux qui valent plein d’argent. Les enfants de mon père avaient, soyons honnêtes, un traitement à part car ils travaillaient très bien et avaient de bons résultats. Notre dotation était donc généreuse et le commentaire du pépé relevait plus de la plaisanterie que du jugement. Un exemple : Il me posa la question de savoir ce que je voulais exercer comme métier. Je répondis ’’Avocat’’. Il parut stupéfait et commenta en riant : ’’Mais tu ne peux pas, pour faire ce métier, il faut être menteur et tu ne l’es pas !’’. Sans rire, c’est ce jour-là que le droit international perdit l’un de ses espoirs !…

Gavés, gâtés, repus, c’est fort tard que nous regagnions nos pénates, les poches remplies au passage de l’au-revoir, de bonbons caramels et chocolats…

A la maison, il était souvent difficile de convaincre nos pyjamas de se laisser habiter … nos dents de se laisser brosser et nos affaires de se laisser ramasser… Un plongeon olympique entre 22 heures et les draps mettait un point d’orgue à ces journées mémorables.

Telle était la fête.

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