L’Aïd el Kebir, de son nom véritable Aïd el Adha ou ’’ fête du sacrifice’’ est la fête la plus importante de l’Islam. Elle a lieu le 10ème jour du dernier mois de l’année du calendrier musulman, après la Station sur le Mont Arafat, rituel qui clôt le pèlerinage à la Mecque, le Hajj.

Cette fête commémore la soumission d’AbrahamIbrahim en arabe, symbolisée par l’épisode où il accepte d’égorger Ismaël, son fils unique alors, sur l’ordre de Dieu. Après son acceptation de l’ordre divin, celui-ci envoya l’archange Gabriel qui substitua au dernier moment l’enfant par un mouton qui servira d’offrande sacrificielle. En souvenir de cette soumission totale, les Musulmans sacrifient un mouton – parfois un autre animal, comme un veau ou un cabri-  en l’égorgeant, couché sur le flanc gauche et la tête tournée vers La Mecque, après la prière et le sermon de l’Aïd.

Comment, enfants, vivions-nous cette fête par laquelle nos géniteurs remerciaient Dieu de les avoir gratifiés de ’’nous’’ ? Je prends l’exemple de ma jeunesse, celle d’un garçon issu d’une famille nombreuse, plutôt aisée, vivant sur les hauts plateaux qui veillent sur la vénérable et sainte ville de Fès, dans le centre-nord du Maroc.

Il fallait attendre que le Sultan sacrifiât son mouton blanc comme neige pour procéder au sacrifice du sien. C’est du moins ce que faisait mon père. La télévision étant encore à l’époque un américanisme plus ou moins fictif, c’est par un poste de TSF convenablement orienté qu’il apprenait que le Monarque avait quitté le Palais dans son beau calèche doré pour aller à la prière, qu’il finît celle-ci et qu’il sortît de la Mosquée pour procéder au sacrifice, sur l’esplanade, donnant le signal à tous les sacrificateurs du Pays d’en faire autant.

En back-office, Maman assurait fermement l’intendance, donnant les derniers ordres pour préparer le chantier de la boucherie et affecter à chacune de ses aides, une tâche précise. Telle s’occupera des braseros, telle autre s’occupera du service à table et telle autre encore s’occupera de la plonge, pendant qu’une autre s’occupera exclusivement du service du thé. Une seule tâche que la femme admirable ne déléguait jamais : la fonction de rôtisseur tant il était vrai que sans connaître le cher Jean Anthelme Brillat-Savarin, auteur du capital ‘’Physiologie du Goût’’, elle avait fait sien son aphorisme : ‘’On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur’’. Un défaut de rôtissage rend effectivement le rôt immangeable : en cas de sous-cuisson, il provoque le retour en cuisine, la rupture de chaîne de cuisson et le déclassement qualitatif et en cas de sur-cuisson, il peut encore faire le bonheur d’éventuels animaux domestiques carnivores.

Puis, lorsque se faisaient entendre à la radio les sirènes hurlantes du véhicule portant la bête sacrifiée de l’esplanade du Palais vers la résidence de l’édile que la coutume désigne comme le destinataire, il y avait autour de mon père un mouvement : Il s’approchait de la bête à sacrifier qui était maintenue fermement par deux ouvriers et lui tranchait fermement la gorge pour permettre l’écoulement du sang, impureté suprême, en nos contrées. L’animal sacrifié était maintenu immobile jusqu’à l’inertie, mais pouvait aussi se révéler particulièrement vigoureux et échapper à  l’immobilisation, se remettre sur ses pattes et même s’élancer dans une course désespérée sur une dizaine de mètres, le temps que les lois de l’équilibre le ramènent à terre, gigotant en tous sens de ses membres impuissants. Déjà les garçons bouchers le prenaient en charge et en commençaient le dépouillement… Et déjà l’on présentait à mon père les autres bêtes à sacrifier et dont le nombre dépendait d’obligations mystérieuses dont il avait seul le secret, en tout cas auquel nous, les enfants, ne comprenions rien. Nous nous tenions en bonne place pour ne rien perdre du spectacle, sans en rien comprendre.

Nous n’avions pas l’ombre d’un quelconque sentiment de culpabilité ou de pitié et voyions dans cette étrange cérémonie, justement, l’exécution d’un ordre divin, impératif, catégorique, indiscutable et donc forcément bénéfique pour nous. Oui, nous étions de la trempe des héros kesseliens et de leur virile brutalité bien plus que les enfants d’aujourd’hui se repentant même d’essayer de maintenir ces mœurs étranges en terres étrangères, et coupables de provoquer spectacles, sons et odeurs en ces lieux de silence obligatoire et d’asepsie apparente …

Alors que les peaux étaient récupérées par un ouvrier saleur et mises à sécher en quelque endroit ombragé et aéré, les abats très grossièrement vidés à l’extérieur étaient emportés vers la maison dans d’énormes jattes de terre cuite, les carcasses étaient pendues à l’ombre dans un courant d’air frais, quelques instants, pour que la viande se ressuie quelque peu par suintement. Là, il valait mieux ne pas entrer dans les cuisines car le nettoyage et l’échaudage de la panse et des menus était évidemment très odorant et comme il nous était interdit d’exprimer notre dégoût, nous nous tenions à l’écart jusqu’après le nettoyage et la ’’sanitation’’  des lieux… Nous préférions, nous les garçons, rejoindre notre père qui prenait déjà ses aises sur une natte étendue sous un olivier et sur laquelle sa place était marquée par un cousin. Il s’asseyait et  les autres hommes de la ferme le rejoignaient alors, dans un ordre immuable qui signifiait clairement l’organigramme de la propriété. Les visiteurs, eux, avant de s’asseoir, devaient venir à lui pour lui présenter leurs vœux et lui souhaiter la satisfaction de ses désirs, en tête desquels la santé et la tranquillité et le paiement divin de ses bonnes actions en bienfaits pour ses enfants. Nous étions très fiers en comprenant qu’en fait, nous, ses enfants, étions ’’la chose’’ qui comptait le plus aux yeux de notre père. Puis les visiteurs prenaient place et engageait avec lui une discussion en langue amazigh – que mon père parlait parfaitement, et à laquelle nous essayions en vain de comprendre quelque chose.

Quelques palabres plus loin, nous voyions la servante arriver, portant un lourd plateau avec une quantité innombrable de verres à thé. Elle repartait très vite pour revenir avec un second plateau chargé de ce que l’on appelle ’’l’accompagnement’’ et qui consiste en gâteaux divers, cornes de gazelle, galettes de semoule et autres. Et là, bien sûr, nos yeux s’exorbitaient et ne quittaient plus ces plats magiques. Difficile à imaginer que nous n’eussions pas la liberté de nous en servir à discrétion, aujourd’hui ou les enfants seraient plutôt invités à le faire et le refaire, souvent avec l’insistance des parents ! Mais tout chez nous étaient mesuré et devait être congru et rien dans notre éducation ne trahissait le moindre laisser-aller, le moindre mauvais aloi. Un petit gâteau et un seul et encore, après qu’on nous y autorisât.  Mon père honorait toujours l’un quelconque des visiteurs en lui faisant dévolution de sa fonction de maître du thé. A défaut d’un visiteur digne de la distinction, il s’agissait souvent d’Oncle Driss, le vénérable caporal de la ferme, rasé de frais ce jour-là et portant un magnifique turban d’un blanc immaculé sur sa belle tête au profil de médaille. Les adultes, eux,  ne chipotaient pas, ils mangeaient réellement, sans retenue et sans manière, tout en se lançant des plaisanteries de tous les goûts.

Ce clown de Bouazza avait toujours la grimace adéquate pour nous faire pouffer de rire. C’est lui qui le premier nous convainquit, mes frères et moi-même, de lui donner nos friandises pour qu’il nous montrât comment mangeait le chameau, puis le chacal, puis le cheval… le carrousel des prouesses des pensionnaires de sa ménagerie coïncidant, comme par hasard avec l’épuisement de nos stocks pâtissiers.

Le thé était renouvelé trois ou quatre fois jusqu’à ce que, regardant sa montre, mon père fasse signe qu’il suffisait. Les visiteurs se levaient alors en époussetant leurs beaux habits tout neufs et prenaient congé non sans avoir renouvelé leurs vœux et souhaité un bon appétit. Ils repartaient, qui à pied, qui à dos d’âne et qui à dos de mulet pour s’occuper à leur tour de leur  »Aïd ». Un ou deux visiteurs étaient venus à cheval mais c’était vraiment l’exception.

Moment délicieux ou mon père, détendu, nous donnait la main et nous emmenait faire un tour dans les vergers. Il examinait les feuilles, les fruits, les troncs d’arbre et se laissait même aller, chose excessivement rare chez lui, à penser tout haut. De temps à autre, il disait à notre aîné de lui rappeler de dire à tel ou tel qu’il devait accomplir telle ou telle tâche. Un ’’reminder’’ naturel et sans aucune électronique, basé sur la toute simple communication humaine …

Au retour de cette promenade, nous passions devant un quai de chargement en bordure duquel des ouvriers avaient disposé de mystérieuses nattes… Puis, nous allions à la maison, rutilante de propreté et fleurant bon l’odeur si caractéristique des appétissants boulfaf, ces brochettes de foie d’agneau enrobé de crépine – l’épiploon qui enveloppe les viscères de l’agneau et que l’on nomme aussi la voilette. Le Grand Sachem disparaissait dans ses appartements pour un instant et reparaissait en tenue d’intérieur, pendant que nous, nous allions nous laver les mains. Dès qu’il s’asseyait, le pain tout chaud arrivait à table. Papa invitait systématiquement sa belle à venir s’asseoir, ce que, tout aussi systématiquement, elle refusait de faire, n’envisageant même pas de confier le rôtissage à qui que ce fut. Commençait alors la farandole des plats composant un menu immuable : Brochettes de foie, brochettes de cœur, brochettes de viande, tagine de cervelle,  une série de salades de légumes de saison en accompagnement et enfin un dessert, généralement des fruits frais de saison. Durant tout le repas, nous buvions force verres de thé ’’pour digérer’’. Nous nous levions de table, quelque peu lestés et essayions de nous occuper tant bien que mal et en silence pour respecter la sacrosainte sieste du pater noster. Lorsque ses deux ou trois toussotements indiquaient qu’il s’était réveillé, nous revenions dans le séjour pour attendre ses hautes directives. Selon la saison, il prenait l’une ou l’autre de ses boissons digestives, sirop d’orgeat, jus de citron ou simple verre d’eau.

Après un court instant, le gardien venait actionner le heurtoir de la porte pour avertir ’’qu’ils’’ arrivaient …

Effectivement, ’’ils’’ étaient bien là et le brouhaha qui parvenait de l’extérieur tranchait vraiment avec la quiétude habituelle des lieux. Un moteur de camion s’arrêtait et mille cris fusaient, mélangés à des sons d’instruments musicaux que l’on accordait. Ils provenaient des fameuses ghaïtas, espèce de hautbois local, et d’autres instruments à vent, des tambourins de toutes sortes et se mélangeaient aux cris, aux appels, aux ordres. Dès qu’un semblant d’unisson semblait s’être établi, très majestueusement, mon père jetait sur ses épaules son élégant burnous de poils de chameau et ouvrait la porte pour aller vers la troupe, concentrée dans le quai de chargement précédemment évoqué, à quelques 50 mètres de la porte d’entrée. Les petites sœurs étaient assignées aux jupons maternels. Nous, les garçons, avions l’ordre de le suivre, de nous tenir la main et de rester de marbre quoique nous pussions entendre, voir ou éprouver. Arrivés à hauteur des ’’Visiteurs de l’Après-midi’’, nous nous arrêtions sur le haut bord de la fosse, debout sur les nattes. Le silence était alors absolu et mon père s’inclinait en signe de bienvenue, nous répétions exactement ses gestes comme on nous l’avait demandé. Une immense clameur s’élevait alors pour rendre les salutations reçues, une louange à Dieu.

Le chef de chœur prenait ensuite  la parole pour chanter des louanges à la générosité et à l’hospitalité de mon père et ses phrases s’étiraient de plus en plus, peu à peu agrémentées de coloration sonore, jusqu’à quitter la mélopée pour devenir une ode. S’intégraient peu à peu les sons des instruments de musique, les voix se haussaient et les musiciens se mettaient à se balancer d’avant en arrière, se regardant de temps à autre, fermant les yeux, reprenant de plus belle et osant, de temps à autre une échappée solitaire en contrepoint total avec le reste du chœur. Puis un canon s’établissait, le tout sans la moindre coordination visible, d’instinct, yeux fermés. Le chant durait bien une heure et cependant nous demeurions imperturbables, tout comme notre père, figé dans un pose de commandeur, remuant vaguement les lèvres pour répéter probablement les Versets égrenés dans le chant. Les visages étaient trempés de sueur et quelques voix montraient des signes de fatigue et manifestaient le besoin de souffler, de s’arrêter. Le chef de chœur empêchait tout fléchissement de l’effort et l’ode repartait de plus belle pour de très longues minutes…

Lorsque les tambourins redoublaient d’ardeur et commençaient à ne plus suivre le rythme du chant, à le précéder, il fallait comprendre que la fin n’allait pas tarder, et c’est une frénésie paroxystique qui mettait le point final à la performance. Cette fin était saluée par les youyous tout aussi frénétiques des femmes qui, quoique invisibles étaient cependant bien présentes. Les musiciens remisaient leurs instruments tout en s’épongeant le front. Leur chef venait alors près de mon père et tous deux s’éloignaient d’un pas lent et noble, en échangeant des paroles inaudibles. Nous ne les suivions pas, bien sûr et restions près des ouvriers de la ferme qui, eux aussi, nous adressaient quelques laudatives gentillesses en attendant le retour de notre père. Les musiciens grimpaient à l’arrière du camion qui les avait apportés tout en marmonnant des remerciements au maître de céans. En effet, des manœuvres chargeaient des sacs de blé, de fèves, de pois-chiches et quelques broutards. Leur chef venait à nous, nous bénissait en nous caressant les cheveux et gagnait le camion pendant que ses hommes, à l’arrière, entonnaient un nouveau chant religieux alors que le véhicule s’ébranlait et faisait route vers le nord… Nous attendions qu’il ait disparu pour demander à notre père qui étaient ces gens-là, ce qu’ils étaient venus faire chez nous, à l’invitation de qui et ou ils allaient maintenant.

Il s’agissait des membres d’une confrérie religieuse qui ne demandaient rien et choisissaient les demeures et les gens ou ils portaient la bonne parole, avant d’en avoir demandé l’autorisation. Ceux-là venaient de Fez et se dirigeaient vers Oujda beaucoup plus à l’est pour assister à un Moussem,  fête régionale annuelle qui associe une célébration religieuse à certaines activités sociales. Il était évident que mon père leur offrait ses produits et quelque généreuse contribution pécuniaire pour leurs bonnes œuvres. Personne autour de moi ne se souvient hélas de ces étranges visiteurs de l’après-midi de l’Aïd el Kebir, la grand’fête.

Les employés de la ferme venaient saluer mon père une dernière fois avant de regagner leurs pénates et nous, nous regagnions les nôtres ou maman attendait, à nouveau avec thé, pâtisseries et jus de fruits… Quelques visites familiales avaient lieu certaines fois, mais en général, nous restions entre nous, attendant le soir pour  passer à nouveau à table et manger la meilleure part du mouton pour les connaisseurs : le collier cuit à la vapeur de thym, le jour même du sacrifice …

mo’ 

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