Après obtention du baccalauréat, voulant faire l’intéressant et le crâneur vis-à-vis de mon père et comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, j’ai informé le co-auteur de mes jours de mon intention de me passer de ses ressources financières et d’assumer seul, par quelque moyen que ce fut, ma subsistance, le financement de mes études et la préparation de mon avenir. Me connaissant bien sûr mieux que moi-même, il comprit bien que je cherchais surtout à me soustraire à son emprise qui, quelque rassurante et efficace qu’elle pût être, n’en était pas moins proprement asphyxiante et privative de liberté. Mes grandiloquences et mes rodomontades n’eurent qu’un seul résultat immédiat : m’extirper de mon cocon douillet de fils à papa – non pas gâté, cela, jamais je ne le fus, mais entouré et ‘’préservé’’- certes, et aussi de me précipiter sous la lumière crue de la contingence matérielle. En d’autres termes, c’est bien beau de jouer les fanfarons, mais après, faut assumer… Alors que faire lorsqu’on n’a pas l’ombre d’une idée de solution, que l’on est corseté dans une éducation puritaine qui vous empêche d’aller découvrir une autre Amérique ? La réponse est simple : il faut occuper sa petite alvéole hexagonale, travailler toute la journée pour la reine de la ruche et son cousin, le roi de Prusse, et stocker du miel en attendant que l’on vous en débarrassât, votre salaire étant constitué d’une portion congrue nécessaire à vous nourrir, mais pas plus.

Ben moi, je ne l’entendais guère ainsi et bien évidemment, échevelé, livide au milieu des tempêtes mais lourdement armé de mes choix humanistes et humanitaires, je rêvais plutôt de refaire le monde et d’en redistribuer les richesses. Les bandits justiciers et les redresseurs de torts constituaient mes modèles, mais si j’étais prêt à coordonner mes actions avec les leurs, je n’ai jamais envisagé, voulu ou accepté de m’agréger à eux. Marginal, oui, mais solitaire ! Combien de fois ne m’a-t-on nommé Lucky Luke et si Joly Jumper n’était pas encore né, l’autre ‘’accessoire’’ était hélas, lui, bien présent dans mes mauvaises habitudes…

Je fis savoir de ci de là, afin que nul n’en ignorât, que je recherchais un emploi ou je pusse mettre en œuvre mes capacités infinies – indéfinies serait plus exact- , c’est-à-dire strictement rien d’autre que mon baccalauréat. Bac d’alors il est vrai, ce qui correspond, je le jure, très largement et au minimum à une maîtrise de ce temps, mais guère plus. Très rapidement, je dois le reconnaître, l’on m’indiqua que la Mission Universitaire et Culturelle Française, répondant alors au doux nom de MUCF, recrutait des instituteurs pour les mettre à la disposition des écoles nationales dont le nombre augmentait à une vitesse exponentielle. Je m’en fus donc me candidater et, ce qui arriva va faire pâlir de jalousie les chercheurs d’emploi d’aujourd’hui, cela me prit environ 12 minutes pour me faire recruter et affecter à une école du Quartier de Yacoub El Mansour, à l’époque, simple douar péri-urbain. L’on me signifia que je devais commencer impérativement 3 jours après, à savoir le lundi suivant mon embauche.

Les locaux de l’école en question étaient préfabriqués, non clôturés et la cour en était un simple espace terrassé. Les classes étaient disposées en bivouac tout autour. Je me présentai chez le directeur qui ‘’m’interviewa’’ quelques instants avant de me dire ne pas être fâché par mon recrutement, les élèves des CM1 dont j’allais avoir la charge étant sans instituteur de français depuis presqu’un mois. Chaque classe avait deux instituteurs, l’un enseignant en arabe, et le second enseignant en français.  Il me chargea des deux classes de CM1, l’une que je devais assurer le matin et l’autre l’après-midi… La mixité n’existait pas encore. Puis il me présenta à mon alter-ego, l’enseignant en langue arabe, qui m’étouffa de politesses de bienvenue, exagérées et pédantes.

Je rencontrai alors mes élèves, des enfants de condition plus que modeste, tous beaux et visiblement en bonne santé, dardant leurs regards pétillants sur l’étrange bestiole que j’étais, toujours souriante, plaisantant avec eux et qui ne roulait pas les ‘’r’’, donc parlant comme un Nazaréen… Ne sachant les rudiments de la pédagogie  qu’au travers de l’enseignement que j’avais reçu, ce fut pour moi une découverte grisante de la responsabilité. Je ne fus pas long à constater que le courant passait très bien entre les enfants et moi  , et j’obtins rapidement des résultats probants. Mon secret ? J’acceptai chacun tel qu’il était et les incitai tous à opter résolument pour l’effort et le progrès, tellement plus  »amusants » que la paresse et le laisser-aller. Dans chaque classe je choisis mes pôles d’incitation, judicieusement disposés pour servir d’encadrement :

–      Un petit dyslexique, prénommé Karim, d’une intelligence foudroyante mais qui avait la particularité d’ignorer complètement, à l’oral comme à l’écrit le son ‘’ch’’  ce qui donnait sous sa plume : Le sat satain a suté en voulant sauté  (Le chat châtain a chuté en voulant sauter). Il ne prononçait ni n’écrivait ce son et c’en était, hélas comique. Mais je fis tout pour le libérer au moins de sa culpabilité dont il ignorait même la cause : son petit cerveau refusait purement et simplement ce son et ce mariage du ‘’c’’ avec l’ ‘’h’’.  Quand j’ai lu son écrit à voix haute la première fois, tout le monde se moqua de lui et bien sûr, je ne fus pas long à sauter sur l’occasion pour expliquer le principe de la dyslexie et pour le décomplexer complètement. Tous ses condisciples le prirent alors en affection et se mirent même à le protéger…

–      J’avais aussi une tendresse particulière pour un gros balèze rigolard prénommé Bouchaïb, toujours impeccablement coiffé et  »brillantiné » qui riait tout le temps et se dévouait pour toutes les missions quelles qu’elles fussent… Il n’avait aucun problème, il était bien dans sa peau et semblait toujours s’étonner que pour d’autres ce ne fut pas le cas.

–      Mais mon chouchou absolu, parmi cette soixantaine d’enfants des deux classes, c’était un minuscule Zakaria, le plus jeune de tous, un frêle moineau tout apeuré dont j’appris vite qu’il n’avait plus de père et pour lequel sa mère travaillait comme une damnée. Elle demanda d’ailleurs à me voir très rapidement pour me dire qu’il était son fils unique et qu’elle mettait en lui tous ses espoirs en ce bas-monde, qu’elle s’en occupait bien plus que de la prunelle de ses yeux et que parce qu’il était orphelin de père, elle me suppliait d’être très dur avec lui pour qu’il ne s’avère pas, expression consacrée, produit de l’éducation d’une femme … Puis elle me dit cette phrase horrible par laquelle elle me permettait de le tuer si c’était pour son bien… Je la rassurai et lui répondis qu’il était adorable, intelligent et travailleur et qu’elle ne devait pas s’en faire.

–      Je les aimais tous, en vérité, y compris ce gros bêta d’Abdou qui lui, au contraire, semblait toujours embarrassé par lui-même, perdant toutes ses affaires, arrivant systématiquement en retard et désireux d’expliquer pourquoi tout en se grattant la tête et en rougissant.

–      J’essayais de les mettre tous à l’aise et de tirer d’eux le maximum. Idem pour le petit bègue prénommé Hakim auquel je demandai pendant un certain temps et systématiquement, de nous lire la leçon de morale du jour, une courte phrase indiquant le bien… Je le rassurai et lui déclarai que nous avions tout notre temps et que personne dans cette classe n’était capable de lire aussi bien que lui, s’il le voulait. Il finit,- dois-je encore le jurer ? – par réguler son débit et bientôt ne bafouillait plus qu’en situation de stress… Son escogriffe de papa, un rude travailleur de la mer vint m’en remercier de façon bourrue mais d’autant plus touchante …

Par contre, chaque fois que je leur demandais d’acheter quelque chose, je tremblais car je savais que la moindre dépense pouvait poser un problème pécuniaire aux parents. Mon respect, mon attitude et ma délicatesse vis-à-vis de mes élèves et de leurs parents n’avaient, on l’aura compris,  aucun rapport avec le comportement  des autres enseignants de l’école. Seulement, dans ma classe, sans que je n’aie jamais eu besoin de hausser le ton, on entendait réellement les mouches voler et tous les visages des enfants étaient épanouis.

Si prétentieux  et ridicule que cela puisse paraître, tous les élèves travaillaient bien et sérieusement !… Je crois de plus qu’ils me portaient une sincère affection et recherchaient la mienne. Avant d’entrer en classe, sagement rangés, ils me souriaient tous, chacun espérant discrètement que je lui caressasse la tête ou que je plaisantasse avec lui, à son passage devant moi. La classe du bonheur ? J’ai la prétention de le croire ! Comble des combles, je les avais autorisés à m’appelait Si Mo’ et non Maître comme l’exigeaient les autres instituteurs. Une véritable incongruité dans ce monde empesé du savoir officiel en ces milieux populaires. Combien n’ai-je de délicieux souvenirs avec ces petits monstres dont la plupart sont peut-être aujourd’hui des gens importants, des bourgeois bedonnants, des officiers intrépides ou, va-t’en savoir, de doctes chercheurs ou encore des sportifs de haut niveau !…

Un jour, durant la récréation, j’entendis un fier à bras du nom de Lahcen frimer devant ses petits copains car il avait vu un film de Karaté au cinéma. Le cinéma ? Un luxe insolent à l’époque. A ce que je compris, il le leur racontait 5 à 10 par jour, en mimant les virevoltes de ses bras et de ses mains crochues, en poussant  les cris étranges et aigus des émules de Bruce Lee. Me vint alors à l’esprit une nouvelle idée pour parfaire ma complicité avec eux.

Le lendemain, j’arrivai en classe et déposai sur mon bureau mon sac de sport, duquel je fis savamment dépasser un morceau de mon kimono et l’extrémité de ma ceinture de Karaté… Pour ne pas perturber la classe, je leur donnai immédiatement l’explication de mon étalage. Je leur dévoilai que je pratiquais le Karaté, ce qui les fit tous sursauter d’admiration. Je leur expliquai ensuite que deux semaines plus tard, je devais subir l’examen de passage du 3ème au 2ème Kyu, c’est-à-dire du premier au second grade de la ceinture marron dans le système Shotokan. Mes petits fans buvaient mes paroles et souriaient aux anges, les yeux pleins de rêves héroïques. Et là, j’annonçai tout de go que j’allais inviter les 4 plus méritants d’entre eux à venir assister à ce passage, ce qui souleva un immense Ouahd’envie et de bonheur… Moi, je les aurais bien tous invités, mais l’exiguïté de la salle et le respect de la sérénité du lieu m’en empêchèrent. Cette quinzaine-là, j’obtins des résultats presque miraculeux et même les ‘’pas trop courageux’’ s’y mirent et essayèrent de décrocher l’invitation promise. Dieu me pardonne, je ne fus pas très juste dans mon évaluation, ou du moins si, mais à ma manière, en choisissant  l’intérêt général bien compris qui allait me permettre de développer de nouvelles leçons de morale et d’instruction civique et de privilégier la récompense de l’effort sur celle du résultat. Lorsque je fis part de mon choix – qui en déçut plus d’un, évidemment, la maman d’un élève ‘’choisi’’ vint me voir dés le lendemain et me demanda, très inquiète, en mordillant le voile de son haïk, si elle devait prévoir une dépense quelconque pour que son fils pût assister à cette ‘’importante réunion’’. Je la rassurai, précisant qu’ il s’agissait d’une récompense et que pour cela, j’offrais même le ticket d’autobus nécessaire. Elle remercia chaleureusement avant de m’envoyer une bordée de louanges propres à me sanctifier vivant.

Le grand jour arriva et à l’heure fixée, je m’en fus à l’arrêt d’autobus de la Place du Marché Central, pour accueillir mes illustres visiteurs. J’eus les larmes aux yeux de bonheur devant le spectacle de la ‘’bande des quatre’’ chenapans, endimanchés comme s’ils allaient à une noce, bien coiffés et se tenant par la main pour ‘’faire enfants sages’’. M’approchant d’eux, je constatai qu’ils avaient été aspergés de ‘’sent—bon’’, oh, pas des meilleurs faiseurs, de ces simples eau de Cologne espagnoles vendues alors au litre, mais Dieu qu’ils en étaient fiers !

Nous allâmes tous cinq à pied au Dojo en plein centre ville, dans une rue adjacente au vénérable Hotel Balima, et après les avoir installés parmi l’assistance, je disparus pour me mettre en tenue. Une fois sur le tatami, je les ignorai totalement dès après avoir retrouvé leurs regards, les avoir rassurés d’un hochement de tête. Ils étaient encore plus fiers que s’il s’était agi d’eux-mêmes. L’examen se déroula parfaitement et j’obtins avec tout le cérémonial de circonstance la petite barrette de mon 2ème kyu qui me fut attribué par un jury présidé par le mythique Maître Harada, de passage en notre bonne ville. Puis le Maître nous fit une époustouflante exhibition de son talent, propre à ridiculiser tous les trucages cinématographiques pourtant audacieux en la matière. Par exemple, il sautait en l’air et avait le temps de décocher trois coups de pied terribles avant de retomber à terre ! … Je me délectais tout autant du spectacle du Maître que de l’émerveillement de mes petits élèves …

… Au cours des jours suivants, à l’école, ils racontèrent cette soirée extraordinaire des centaines de fois, exagérant bien sûr mon talent et divinisant littéralement Maître Harada

Le directeur de l’établissement me convoqua un jour pour me féliciter pour tout le bien que l’on disait de moi dans toute l’école et même hors de celle-ci, ce qui avait provoqué d’étranges démarches de parents d’élèves des autres CM1 pour demander le transfert de leurs enfants dans mes classes. Et là, il me demanda sans rire si j’acceptai que d’autres instituteurs vinssent dans ma classe de temps à autre pour s’inspirer de ‘’ma méthode’’. ‘’Ah, plaisantais-je, me voici théoricien de l’enseignement primaire maintenant ! Et bien soit ! Pourquoi pas ?’’ Et c’est vrai, je reçus quelques collègues, très majoritairement des femmes, qui assistèrent sans mot dire à mes cours. Ce qui les étonnait le plus n’était nullement l’originalité de mon enseignement, il n’y en avait aucune, mais l’adhésion spontanée des élèves et la discipline sans contrainte apparente. S’ils m’avaient demandé le secret de ce résultat j’aurai simplement répondu la vérité : je respectais les enfants et ils me le rendaient en mille.

Mes rapports avec le maître d’arabe – normalement mon binôme et avec lequel j’aurais dû échanger au quotidien au sujet de nos enfants, étaient par contre des plus distants et mise à part son obséquieuse politesse et ses circonlocutions verbales énervantes, nous n’avions aucun échange autre qu’administratif. Du moins jusqu’à ce fameux jour ou …

Je pris en charge ma première classe à 10h00 comme à l’accoutumée. Les enfants entrèrent dans la salle et gagnèrent leurs places dans un étrange et pesant silence. Je compris que quelque chose n’allait pas. En effet, au premier rang, à droite, tout près de la porte, Karim et Zakaria, les frêles petits moineaux, plus hauts évoqués… Le second semblait apeuré et présenté le visage de ces pauvres enfants victimes d’une terreur quelconque. Son voisin, Karim, le petit dyslexique, avait le visage tout barbouillé de larmes et de … sang… Il se tenait l’oreille avec une page de cahier froissée en guise de mouchoir. Je bondis vers lui et l’obligeais à enlever sa main en hurlant pour la première fois dans cette classe. Silence absolu. Il enleva sa main et son ‘’mouchoir’’ ensanglanté et me montra son oreille gauche dont le lobe s’était détaché et pendouillait. Je lui hurlais de me dire qui lui avait fait cela, ce qui le rendit muet et le fit sangloter de plus belle.

Bouchaïb, le gros balèze, intervint pour me dire que c’était le maître d’arabe qui, excédé par ‘’le travers’’ de l’enfant – entendez sa dyslexie, lui prit l’oreille et se mit à la tordre en riant et en lui disant qu’il n’arrêterait que lorsque celui-ci prononcerait le son ‘’ch’’… Bienvenue dans les abysses de la bêtise et de la méchanceté enchâssées dans le monde de l’enseignement !… Et là, avec ‘’quelques années’’ de recul et la licence verbale de l’heure, j’ose avouer tout penaud, que j’avais alors ‘’pété les plombs’’…

Je surgis de ma classe comme un diable de sa boite et entrai dans la classe voisine, celle de mon illustre alter-ego, émule de Françoise Dolto version Marquis de Sade… Il n’en revenait pas de mon audace et de ma liberté. Je le tirai à l’extérieur de la classe et lui demandai de me dire ce qu’avait bien pu faire le petit Karim pour mériter d’être défiguré … En essayant – en vain- de se dégager, ce crétin majuscule me prit de haut, en m’invitant à me mêler de mes affaires, à cesser mes effets qui ne l’impressionnaient guère et à respecter son statut de  »vrai » enseignant, lui. Bon, décrire une bagarre n’est pas facile, d’autant que je ne puis en retirer aucune gloire : l’animal odieux aurait largement pu être mon père et avait un gabarit de plume, même tout mouillé. Toujours est-il que je lui administrai une copieuse correction composée principalement de gifles sonores et de coups de pieds au cul et plus il hurlait, plus je le frappais jusqu’à ce qu’enfin, pendant qu’il m’injuriait et me promettait de voir de quel bois il se chauffait, il me présenta son beau visage chafouin découvert et de face. Je lui offris alors un superbe ‘’oi zuki’’ ou coup de poing direct en avançant d’un pas, de toute la force de ma rage et de ma jeunesse. Ma récompense pour ce beau geste d’une technique parfaite, fut de voir enfin gicler le sang de sa bouche horrible …

Et là, l’irrépressible réflexe animal calmé, je compris que ce que j’avais fait était mal, très mal, très grave, même … Pendant qu’il détalait à pas décidés vers le bureau du directeur dans la haie d’honneur formée par tous les instituteurs de l’école ameutés par ses cris de putois, je retournai m’occuper de Karim que je conduisis également vers le bloc administratif pour y recevoir d’éventuels soins.

Si je regrettai déjà mon geste, je fulminai encore et lorsque le directeur vint à ma rencontre me demander ce qui s’était passé, je me contentai de lui montrer l’oreille du petit garçon. Comme il fit mine de ne pas comprendre, je fus d’une violence verbale inouïe à propos du coupable… L’on s’occupa enfin de Karim  et une fois  le petit garçon pansé, je le renvoyai en classe.

Le directeur m’offrit un siège et me demanda de me calmer pendant qu’il s’en fut dans le bureau voisin parler avec l’infâme. Puis, j’eus un long entretien avec lui. Il se proposait, je le compris vite, de me faire faire la paix avec mon collègue, ce que je refusai sans laisser le moindre espoir de changer d’avis sur la question. Il me dit gravement qu’il devait alors ‘’faire un rapport’’, convoquer un ‘’conseil de discipline’’ et que probablement, des ‘’sanctions administratives lourdes’’seraient prises à mon encontre etc., etc.

Ma réponse fut une diatribe d’une violence inouïe contre l’administration, la bêtise et la méchanceté, l’ignorance et l’irresponsabilité, l’application de la lettre et le mépris de l’esprit, l’oubli de la mission, l’intolérance vis-à-vis de la différence, j’en passe et des meilleures. Je l’aimais bien, pourtant ce gros directeur, malgré ses pantalons trop courts et ses inénarrables cravates en tergal véritable… Mais là, il me déçut terriblement, agrippé à son règlement comme une arapède à son rocher  et je frissonnai de rage face à son immense pouvoir de nuisance …

Pour ne pas lui laisser la joie de prononcer mon renvoi ou ma mise à pied ou quelque autre sanction, je lui dis tout de go et avec une emphase théâtrale et ironique que je comptais mettre un terme à ma  »carrière » d’instituteur mais que, pour ne pas nuire aux enfants, j’étais prêt à rester à mon poste jusqu’à ce qu’on me trouvât un remplaçant. En réponse, piquant la mouche, il m’offrit une vue imprenable sur son sourire orné d’une incisive en argent, en m’informant que les candidatures étaient maintenant nombreuses et que je pouvais cesser ma collaboration dès ce jour. Je terminai mon cours le plus normalement du monde, et ce n’est qu’à la fin de la classe que j’annonçais  aux élèves mon départ…  Idem pour la classe de l’après-midi qui s’acheva sur un ‘’au revoir’’ à des enfants pétrifiés par la tristesse ou pleurant, posant mille questions mais comprenant confusément que la raclée que j’avais administrée à mon collègue en était probablement la cause.

Ben voilà ! Allez, circulez, y’a rien à voir ! Je n’en dirai pas plus. Ce ne fut ni simple, ni beau, si c’est ce que vous voulez savoir. Voilà ! Z’êtes contents ?

Un dernier regard aux murs de ‘’ma’’ classe, véritables cimaises pleines de gravures autres que les planches débiles habituelles, les tables parfaitement encaustiquées, l’amusante boite à bâtons de craie, boite de confiserie recyclée, le chiffon du tableau, poupée désarticulée, le gigantesque compas en bois jaune, l’équerre, la règle plate, le rapporteur, la boite à suggestion là-bas dans l’encoignure, preuve de notre attachement à la  »démocratie » , mon vénérable bureau, ma chaise sur laquelle je pouvais compter les minutes ou j’étais resté assis et ces petits visages tristes …

Puis, sans me retourner je quittai l’école en chantant aussi gaiement que Roberto Benigni dans son magistral  »La vie est belle ».

… Je m’étais lancé courageusement dans l’enseignement du français à des petites têtes brunes qui, je crois bien, se prirent à aimer la très peu commode langue de Molière au point de la parler entre eux, même durant les récréations. Je savais que j’avais fait œuvre utile puisque j’avais provoqué  la jalousie imbécile des autres enseignants dont certains ne tardèrent pas à rapporter au chef de l’établissement mes méthodes ‘’permissives’’, hautement préjudiciable à l’idée que leurs esprits moisis se faisaient de l’école et de la formation des citoyens. Mes classes étaient certes surchargées,  plus de trente élèves chacune, mais le pays tout neuf en avait besoin et lorsqu’on sait, on transmet ! C’est ma morale ! Bilan personnel dressé à l’issue de cette expérience exaltante :

–      Un amour immodéré pour la transmission du savoir
–      La confirmation de ma complicité naturelle avec les enfants
–      La confirmation de mon allergie à la bêtise et la méchanceté
–      L’élaboration d’une théorie très personnelle de la discipline

Et, puisqu’il faut en parler tout de même, au plan pécuniaire, je n’ai jamais reçu un centime pour les quatre derniers mois de ma  »longue » carrière dans la fonction publique car je ne pus me voir attribuer un mystérieux ‘’Numéro de SOM’’, dont je jure ignorer jusqu’à l’heure le sens – qu’après 6 mois de travail. Ayant abandonné mon poste, il m’aurait fallu ‘’monter’’ un dossier aussi simple d’un contrat de vente d’armement à la Corée du Nord, ce que je ne voulus en aucune manière faire. Non satisfait de cette brillante situation, je me suis souventefois payé le luxe d’acheter quelques cahiers aux élèves nécessiteux, de décorer ma classe sur mes fonds propres, de payer le prix exorbitant de mes tickets d’autobus (0,4 Dirham le voyage, soit 0,8 Dirham par jour de travail, soit 0,07 €).

Si ce n’est pas un sacerdoce, cela y ressemble étrangement ! Pourtant, je ne cesserai jamais de clamer pour ma part, qu’être instituteur, c’est exercer le plus beau métier du monde.

 mo’

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