La Pensée Humaine s’est construite peu à peu, depuis ses origines dont la datation ne peut relever que de la biologie, jusqu’à nos jours. Durant ce ‘’laps de temps’’, non seulement nous avons la prétention d’avoir ‘’compris’’ énormément de problèmes que posent la vie, mais encore de ‘’fabriquer’’ à notre tour des ‘’machines’’ à penser’’. Nous souhaitons leur ‘’déléguer’’ le règlement de nombre de nos  problèmes et même le soin de ‘’penser’’ de manière indépendante. Dans ce dangereux ‘’flirt’’ avec les risques d’une perte de contrôle de nos créations ou ‘’créatures’’ qui a inspiré tant de fictions fantastiques, l’homme veut tout simplement entretenir ses vieux rêves démiurges, illustration parfaite d’une sortie de route dans notre chemin vers la compréhension.

Quelle chose fantastique que la pensée ! Faut-il, pour l’étudier et la saisir observer les actions des plus humbles des animaux dont nous pensons qu’ils en sont dépourvus ? Que faut-il déduire des pseudo-pensées des plus ‘’évolués’’ d’entre eux, c’est-à-dire, selon toute humaine vraisemblance, ceux qui nous ressemblent le plus, à savoir le singe et le cochon ? Faut-il en approcher l’étude de façon plus scientifique ? Oui, mais alors, selon quelle méthodologie ?

Organiserons-nous notre étude d’un point de vue épistémologique ? Ontologique ? Ethique ? Politique ? Eschatologique ? Il y a un préalable au questionnement quel que soit le point de vue choisi. C’est une légère ‘’meilleure connaissance’’ de ce qu’est la pensée …

Il ne s’agit nullement d’une censure ou même du choix des outils à utiliser pour mener notre quête, mais simplement de savoir comment fonctionne cet outil lui-même qui est en l’occurrence sujet et objet : la pensée elle-même. Encore faut-il commencer par définir le sens du mot lui-même. Selon le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), la pensée est, entre autres :

  • Activité psychique dans son ensemble.
  • Ensemble des facultés psychologiques tant affectives qu’intellectuelles.
  • Principe de la vie intellectuelle.
  • Ensemble des fonctions psychiques et psycho-physiologiques ayant la connaissance pour objet; ensemble des phénomènes par lesquels ces fonctions se manifestent.  
  • Connaissance discursive.
  • Faculté de connaître, de raisonner, de juger; activité intellectuelle qui en est la source.

Certes, penser n’est pas raisonner, mais ici nous considérons la ‘’pensée’’ dans son acception active, alors souffrons par pratique de considérer que les deux verbes ressortissent d’une même idée.

Il n’existe et ne peut exister que 2 types de raisonnements humains :

–         celui issu de la pensée linéaire

–         celui issu de la pensée circulaire.

 

 

La pensée linéaire engendre un système de raisonnement basé sur la relation de la cause à l’effet. C’est celui qui prévaut dans la vie courante, dans la logique et dans les sciences exactes. C’est un système ouvert.

Un exemple très simple :

–         Qu’est-ce que la pluie ?

Réponse de la pensée linéaire :

–         La pluie est la retombée sur terre de l’eau évaporée sous l’action du soleil et condensée dans le ciel sous forme de nuages.

Cette réponse est tellement simple et claire qu’elle sera admise par tout le monde au point de paraître la seule plausible, voire possible à l’écrasante majorité d’entre nous : une cause, un effet.

La pensée linéaire engendre entre autres, le système de raisonnement des sciences exactes.

La pensée circulaire tient compte, quant à elle, des relations unissant toutes les choses, tous les êtres et toutes leurs actions. Mais est-ce vraiment un système de raisonnement à partir du moment où l’on n’y tient pas compte de la relation de la cause et de l’effet ?

De troublantes ressemblances entre le concret et l’abstrait peuvent amener à considérer avec le plus grand sérieux la pensée circulaire :

‘’Einstein avait démontré que l’espace n’était pas infini mais courbe et qu’il boucle sur lui-même. En serait-il de même avec notre esprit ? De même que notre esprit se contente facilement de raisonnements linéaires, les raisonnements en boucle pourraient-ils en être la structure de base ? Ainsi, l’espace et tout le reste ne seraient-ils rien d’autre que ce que notre esprit a la possibilité de concevoir… des complémentarités opposées ?’’

http://www.philo5.com/Incontinence%20intellectuelle/000613%20Raisonnement%20humain%20pensee%20lineaire%20et%20circulaire.htm

Un exemple de raisonnement issu de la pensée circulaire :

–         Qui de l’œuf ou de la poule est apparu le premier ?

Réponse de la pensée circulaire :

–         Il est impossible de répondre simplement à cette question, mais en même temps, c’est bien un fait que l’œuf et la poule s’engendrent mutuellement. Mieux, dans cet exemple, sujet et objet ne peuvent être conceptualisés l’un sans l’autre.

Ne pouvant s’appuyer sur la confortable logique de la pensée linéaire, notre esprit se bloque, il s’échauffe car le raisonnement sort justement de cette logique confortable du raisonnement linéaire.

La pensée circulaire engendre le ‘’raisonnement’’ du savoir, pris indépendamment de la science…

http://www.philo5.com/Incontinence%20intellectuelle/000613%20Raisonnement%20humain%20pensee%20lineaire%20et%20circulaire.htm

Un exemple de Pensée Circulaire : la Philosophie Amérindienne.

L’historien canadien George E. Sioui, du peuple des Wendat, né en 1948, est un militant actif pour le respect de la culture et de la pensée amérindiennes. Dans l’interview qui suit, il précise quelques points de la cette pensée :  

‘’- Comment synthétiseriez-vous, en quelques mots, le cœur de la philosophie amérindienne?

– La philosophie amérindienne est principalement caractérisée par un mode de pensée circulaire, c’est-à dire que cette philosophie entend reconnaître les relations qui unissent entre eux tous les êtres et tous les actes. Ajoutons également qu’il n’y a pas de séparation entre sacré et profane, ni d’éléments permettant de légitimer la domination des espèces par une d’entre elles qui serait supérieure aux autres.

L’idée biblique selon laquelle l’être humain a été créé par Dieu pour dominer le reste de la création, qui n’existe que pour servir ses intérêts, est étrangère à la philosophie circulaire.

– Cette pensée circulaire amérindienne rappelle d’autres modes de pensée non européens, comme la philosophie de la « négritude » telle que développée par Aimé Césaire et Léopold Senghor et qu’ils opposaient à la pensée rationaliste des colonisateurs français.

– La pensée circulaire n’est pas la propriété ni le produit exclusif des Amérindiens et j’irais même jusqu’à affirmer que, malgré l’hégémonie que semble détenir la pensée linéaire européenne sur l’ensemble de la planète, sans doute quatre-vingt pour cent des êtres humains ont une vision circulaire du monde et de la vie. Allons encore plus loin : il n’y aurait pas eu naissance de sociétés humaines si la nature circulaire de la vie n’avait pas été reconnue. Suite à une série de contraintes environnementales et climatiques, certaines sociétés ont oublié momentanément l’idée de circularité pour adopter une approche linéaire qui a la malheureuse capacité de détruire. Pourtant, si on retourne aux sources, toutes les grandes philosophies et les grandes religions s’accordent sur l’unité fondamentale des êtres humains. Ce sont là des vestiges de la pensée circulaire propres à chaque culture. C’est en parlant avec des bouddhistes, des hindous, des chrétiens ou des musulmans que l’Amérindien réalise que, pour des raisons historiques, il a retenu plus que quiconque cette capacité de comprendre ce qu’est l’humanité : une espèce unifiée dont tous les membres sont apparentés.

La pensée circulaire offre à l’individu la capacité d’entrer en communication avec les animaux ou les plantes même s’ils nous apparaissent mystérieux au premier abord. Alors que, pour d’autres traditions, l’idée de se concevoir l’égal des animaux, des plantes ou des pierres semble humiliante, il s’agit, chez les penseurs du Cercle, d’une idée sécurisante qui apporte la paix.’’

http://www.revueargument.ca/upload/ARTICLE/117.pdf?MagazineArgument=98d7bc3f91c857e00a44cae0c02219f5

Mais à partir de ce tronc bifide, linéaire et circulaire, l’arborescence de la pensée est riche et les branches nombreuses.

Le terme ‘’bifide’’ est utilisé pour bien montrer qu’en fait la pensée est de même essence dans les deux cas.

Continuons notre promenade dans ces bois … :

La Pensée Primitive, mystique, prélogique, se fonde sur des croyances à des forces surnaturelles, elle n’obéit pas exclusivement aux lois de la logique telle que nous la définissons et comprenons et notamment au principe d’identité des individus. Cette pensée s’accommode même de la contradiction.

‘’Le primitif est peu apte à abstraire et à généraliser. Il est plus sensible aux rapports qualitatifs qu’aux différences quantitatives ; il a une perception homogénéisante de la nature et de tous les êtres. Il croit à l’efficience des puissances occultes, ce qui l’amène à négliger les causes secondes au profit des causes mystiques.’’

C’est du moins ce qu’en dit le philosophe, sociologue et anthropologue français Lucien Lévy-Bruhl, 1857-1939 qui a consacré l’essentiel de ses études aux peuples sans écriture.

http://www.universalis.fr/encyclopedie/lucien-levy-bruhl/2-la-mentalite-prelogique/ 

Dans son ouvrage ‘’La Mentalité primitive’’  Lévy-Bruhl décrit le fonctionnement de cette mentalité et ses différences avec la pensée alors considérée comme ‘’civilisée’’. Il décrit le mode de pensée des sociétés dites ‘’primitives’’ en recourant notamment à la ‘’participation mystique’’ et la ‘’pensée prélogique’’- celle qui  ignore le processus relationnel de la cause à effet, en l’inversant : dans ce processus, on part de l’effet pour justifier la cause.

Après avoir essuyé les plus virulentes critiques à cause des interprétations sulfureuses qui pouvaient être faites de ses assertions – notamment les accusations de racisme et de colonialisme, Lévy-Bruhl revint sur ses assertions et en justifia l’immoralité par la pauvreté du vocabulaire de l’époque…

‘’… corrigeons expressément ce que je croyais exact en 1910 : il n’y a pas une mentalité primitive qui se distingue de l’autre par deux caractères qui lui sont propres (mystique et prélogique). Il y a une mentalité mystique plus marquée et plus facilement observable chez les « primitifs” que dans nos sociétés, mais présente dans tout esprit humain.’’ (in Carnets, 1838)…

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_L%C3%A9vy-Bruhl#cite_note-8

La pensée sauvage  

La Pensée Sauvage (1962), expression inventée par l’ethnologue Claude Lévi-Strauss pour intituler un essai écrit en 1962 pour décrire les mécanismes de la pensée en tant qu’attribut universel de l’esprit humain.  Cet essai s’oppose et annihile le concept de ‘’Mentalité Primitive’’ qui permettait d’affirmer que ‘’primitifs’’, rebaptisés par la suite ‘’peuples premiers’’ étaient incapables de conceptualisation et à la rationalité occidentale, et se contentaient d’être des adeptes de la pensée magique.

La pensée sauvage s’oppose également à la conception de la dialectique historique dont sont exclus les peuples sans écriture, prétendument sans histoire, formulée par Jean Paul Sartre. Au cours de ses nombreux voyages auprès de certains de ces peuples dits ‘’premiers’’, l’ethnologue s’intéresse à tous les aspects de la vie en société, régis par des codes, qu’il s’agisse des recettes de cuisine, des règles de politesse, de l’usage des parures et des masques ou de la narration des mythes. Il découvre des analogies entre des mythes amérindiens et grecs mais reste très prudent vis-à-vis de la notion d’universalité.

‘’Penseur visionnaire par bien des aspects, Claude Lévi-Strauss prévoit dès les années 1970 une mondialisation synonyme d’uniformisation, écrivant que ‘’l’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave’’. Pessimiste sur la possibilité de préserver les ‘’fleurs fragiles de la différence’’, il ne manque pas d’observer en 1979 que ‘’le marxisme est une ruse de l’histoire pour occidentaliser les peuples’’ !’’

http://www.montraykreyol.org/spip.php?article2373

 ‘’En forgeant le concept fondamental de « pensée sauvage », Lévi-Strauss a montré que science, philosophie, art, religion, mythologie, magie etc. se déploient en réalité sur un même axe, celui de la connaissance humaine’’

Eduardo Viveiros de Castro

‘’En utilisant le thème de l’ethnologie traditionnelle l’auteur cherche à décrire les mécanismes de la pensée en tant qu’attribut universel de l’esprit humain. Pour lui, la pensée sauvage est présente en tout homme tant qu’elle n’a pas été cultivée et domestiquée à « fins de rendement ». Par l’utilisation de l’idée de rendement, il met en opposition l’utilité immédiate de la science et des connaissances dont a besoin le primitif pour survivre, avec une forme de pensée adaptée aux besoins sociaux ou de productivité des sociétés modernes.

Partant de ce principe, l’évocation de thèmes tels que la science, la culture, les totems et castes, ou encore les « Catégories, Éléments, Espèces et Nombres », appuyés par de nombreuses références ethnologiques issues de l’étude de peuples primitifs variés, sont autant de moyens d’illustrer le fonctionnement de la pensée chez l’homme primitif. Mais sous ce travail ethnologique minutieux, se dissimule en réalité une tentative de démonstration que peu de chose démarque la pensée du « sauvage » de celle du « civilisé ». Qu’il est erroné d’affirmer que la différence entre la pensée primitive et la pensée moderne résiderait dans la capacité de cette dernière à appréhender la complexité ou des phénomènes complexes.’’

http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Pens%C3%A9e_sauvage

La Pensée Complexe est un concept philosophique élaboré au début des années 80 et qui semble faire la synthèse de tous les sens sus-cités. Il a été exposé par Edgar Morin pour exprimer une forme de pensée acceptant l’interpénétration des divers domaines de la pensée et la transdisciplinarité. Le terme de complexité lui-même est à prendre dans son sens étymologique de ‘’ce qui est tissé ensemble’’.

La pensée simple consiste à :

  • croire,
  • deviner,
  • préférer.

La pensée complexe consiste, elle, à :

  • proposer des hypothèses de solution,
  • créer des relations,
  • rechercher des critères
  • s’appuyer sur des justifications valides,
  • s’auto-corriger…

La pensée complexe sous-entend un apprentissage et requiert un environnement adéquat.

On lira à cette adresse,  avec intérêt, le très court et passionnant article d’un universitaire-chercheur allemand, Cristoph Wulf, sur Edgar Morin qui est pour moi un des penseurs-clés de notre temps :

http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/Monde4/wulf.pdf

Alors, pour être sûr que tout le monde a bien compris et que l’analyse de la pensée et du raisonnement n’a plus de secret pour personne, peut-être emprunterai-je au métaphysicien Nicolas de Malebranche la phrase de conclusion que je soumets pour dissertation en TP:

‘’Le cosmos est une pensée qui ne se pense pas, suspendue à une pensée qui se pense.’’

mo’

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