parler d'or

  • Bouche d’or : Turbo, coquillage nacré à l’ouverture dorée
  • Bouche d’or : petite perruche de Tasmanie, à ailes bleues
  • Bouche d’or : grand vin de Californie, cépage chardonnay
  • Bouche d’or : surnom d’un célèbre bandit populaire brésilien
  • Bouche d’or : surnom donné à Saint Jean Chrysostome, l’un des pères de l’Église grecque, pour son incomparable éloquence.

Les bouches d’or parlent généralement d’or, c’est-à-dire qu’elles prononcent les mots les plus convenables et les plus justes dans une situation donnée.

Parmi les épreuves des examens d’admission dans de nombreuses grandes écoles de France, la plus redoutée est certainement l’épreuve orale de culture générale. Il s’agit d’évaluer les capacités du candidat à s’en tirer en situation difficile. Le coefficient de l’épreuve est énorme et cette épreuve détermine souvent la décision d’admission ou de rejet des candidatures.

Le candidat arrive et tire au hasard une question dans un ‘’grand chapeau’’. Et là, quelle que soit sa chance, il tombera sur une phrase inattendue, biscornue, provocatrice, sans queue ni tête, incongrue ou à triple sens, jamais évidente, toujours déstabilisante et sans jamais le moindre rapport ni avec les études suivies jusque-là, ni avec celles que l’on est venu chercher là. Questions d’actualités, problèmes de sociétés, plaisanteries déguisées, le pauvre candidat pourra apprendre qu’on lui demande de disserter sur des sujets de haute importance et dont l’intitulé donne une idée d’une apparente plaisanterie, d’un calembour ou même d’un juron.

  • Veni vidi, Vivendi
  • La Pizza des Quatre Saisons chez Vivaldi
  • Le cours de l’eau monte
  • Mode d’emploi d’un parachute qui ne s’ouvre pas
  • De l’érotisme chez les puces
  • Mince alors !
  • Etc.

On lui laissera alors 10 ou 15 minutes pour préparer et structurer ce que le sujet lui inspire, moment à l’issue duquel il passera enfin devant le jury, composé généralement de 3 professeurs.

Je crois que les diaboliques professeurs qui ont eu l’idée de cette terrible épreuve doivent avoir des contrats secrets avec certains éditeurs pour leur proposer, chaque année, un ana des plus belles perles d’inculture produites par les examinés ou tout simplement de s’être ménagé là, l’occasion de rire aux dépens des malheureux dits examinés. De l’avis de l’un d’eux, les réponses sont très majoritairement de tragiques banalités qui vont produire des notes qu’ils seront obligés de rehausser unilatéralement pour que les bancs et les caisses de leurs chères écoles ne restent pas désespérément vides.

Une fois par année – de vipérines langues affirment que le rythme est biennal, voire triennal, une réponse retient l’attention et révèle, comme une boursoufflure du sol révèle la présence d’une truffe, un bel esprit, une personnalité originale, plaisante, voire séduisante. Il est vrai que comme le dénonce si violemment le cher Michel Onfray, l’Université française ne brille pas par son audace …

A titre de comparaison, j’invite à se remémorer ce texte époustouflant de légèreté et d’agrément d’un étudiant américain qui a prouvé l’existence de Dieu par le fait que la jeune-fille qui se trémoussait sous ses ardeurs après avoir juré qu’il n’en serait jamais question, lui ait dit dans le feu de son désordre extatique :’’Oh my God’’… Le dit étudiant a reçu pour cela la note maximale, à l’unanimité de ses examinateurs. En France – et dans la majorité des pays – je ne suis pas sûr qu’il n’aurait pas été exclu à vie de l’Université et dans certains pays, je ne doute pas qu’il aurait carrément perdu la tête …

Mais laissons cela, ce que je veux conter aujourd’hui est bien plus réel et j’en puis jurer puisque cette anecdote est arrivée pratiquement sous mes yeux et à un tout proche.

Admissible aux écrits d’un grand nombre d’écoles de commerce françaises, le jeune damoiseau en question se présenta à l’épreuve plus haut évoquée. Il tira son petit papier plié en quatre et lut avec angoisse et forte sudation :

–      Toutes les mêmes !

On l’invita à rejoindre l’un des bancs de la salle pour se concentrer et préparer son exposé…

le cancre

Pas particulièrement polarisé par ses études, ni d’ailleurs par les études, c’est le genre de scientifique éminent qui peut se revendiquer comme ressortissant des partisans du moindre effort, mais dans le  sens noble de l’économie de moyens. Ce trait est tellement marqué en lui qu’on peut parler carrément d’une écologie mentale de bon aloi. Soit vite précisé qu’il lui a toujours fallu chercher son nom dans la seconde moitié des listes de candidats reçus aux examens qu’il a subis, bien qu’il n’ait jamais échoué à aucun d’entre eux. Un écologiste de l’effort vous dis-je ! Il moquait – et moque toujours d’ailleurs, les forts en thème, les rats de bibliothèques, les excités du bulbe, les beaux Q.I. et les bûcheurs sachant bûcher. Lui, il accomplit certes son devoir, à l’origine pour avoir la paix, ensuite en faisant preuve de respect et d’honneur, dirons-nous, mais estimant que point trop n’en faut, il fournit le nécessaire et s’arrête dès que suffisant.

Adonc le gentilhomme se retira à l’endroit indiqué et entreprit – n’ayant aucune espèce d’idée pour noircir sa feuille blanche, à examiner les murs de la salle, les mouches encore maladroites en cette saison, les jupettes des candidates, bien longues et seyantes, les sourires sardoniques des deux examinateurs, la physionomie bonasse de l’examinatrice à son aspect très ‘’tante Amélie’’, et surtout, à évaluer, assez moqueur, l’intérêt de ses potentiels futurs condisciples. En vérité, il se dit qu’il allait probablement faire un immense plat, se faire très mal et qu’à l’issue de l’épreuve, il se rabattrait sur son chapelet et dirait 100 prières ferventes pour que le Ciel décidât contre toute logique de retenir sa candidature.

Il fut enfin appelé à la barre et son sourire de défi – en fait masque de grande timidité, agaça les examinateurs, mais il avait l’habitude : sa physionomie flatteuse et son physique de play-boy le faisaient détester par les hommes et aduler par les femmes. Et là, dans ce décor supposé au-dessus de la mêlée, il en était de même. L’examinatrice le considéra avec une très forte sympathie qui lui fit penser que quoi qu’il pût dire, elle allait lui accorder une bonne note, alors que les messieurs, eux, taillaient la pointe de leurs crayons pour réussir à lui attribuer la note la plus modeste possible.

Répondant à l’injonction de l’un des tortionnaires, notre Démosthène se lança dans une diatribe d’une navrante banalité, analysant chaque mot de la proposition considérée, en dégageant tous les sens possibles, proposant d’inutiles synonymes, usant du syllogisme, abusant de la redondance et tentant avec panache de prouver la quadrature du cercle très restreint de ses ressources pédagogiques en la matière.

Il nota avec inquiétude les bâillements réprimés et synchrones de messieurs les examinateurs et la désolation non feinte de l’examinatrice. Et c’est alors que magnanime, il décida d’abréger leurs souffrances et de clore sa diatribe sur :

–      Enfin voilà ce que j’ai à dire sur cette sentence. Je vous remercie.

Il recula d’un pas, s’apprêtant à tourner les talons et à piquer des deux pour détaler à grande vitesse, plantant là cette pièce de théâtre très peu à son goût. Il s’aperçut enfin que la salle était maintenant pleine de candidats curieux, venus voir ‘’comment ça se passe en réalité », avant de passer eux-mêmes sur le grill… Lors de son retrait, il nota nombre de sourires narquois qui devaient donner aussi cher de sa peau que de celle d’un pendu. Il joua le rôle de ‘’l’innocent’’ au sens occitan du terme – benêt, jusqu’au bout. Et c’est alors que l’examinatrice le rappela pour lui demander, comme déçue pour la confiance placée en lui :

–      Mais … c’est vraiment tout ce que signifie pour vous cette phrase ?

Il jubila intérieurement et fit l’impossible pour n’en rien laisser voir. Il répondit avec un air détaché mais déjà moins niais :

–      Euh, oui Madame … aurais-je dû comprendre autre chose ?
–      Mais enfin, jeune homme maugréa-t-elle au bord de l’agacement, généralement cette phrase…

Alors en souriant, il l’interrompit – très important de commettre cette impolitesse généralement disqualifiante dans un oral, et avec un art consommé de la comédie, devant les spectateurs éberlués, devant les examinateurs mâles bluffés et vexés d’avoir été baladés de la sorte, il déclara :

–      Madame, si vous faites allusion au sens vulgaire et machiste donné à l’expression par certains, sachez que moi, j’ai bien trop de respect pour ma mère et pour vous, pour en faire le moindre cas.

Puis il tourna les talons et en murmurant à nouveau des remerciements et un au revoir, il recula de trois pas, puis tourna le dos et sorti de la salle sous les applaudissements réellement hystériques des dames et des demoiselles, dont l’examinatrice, et les évaluations élogieuses des messieurs dont les moins enthousiastes n’étaient certes pas les examinateurs.

Le ‘’glandeur’’ venait de donner une preuve fulgurante de son génie, il avait parlé d’or et remporté ainsi tous les suffrages. La note qu’il obtint est à peine croyable : 19,5/20. Elle lui permit d’entrer dans une école qu’il osait à peine convoiter et à l’accès de laquelle la modestie de son fameux et grisâtre ‘’bulletin’’ ne le destinait certainement pas.

Il faut de l’esprit pour bien parler, de l’intelligence suffit pour bien écouter.

André Gide

mo’

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