MO chevalier

le journalisme

Auriez-vous souvenance du récit de mon odyssée météorique dans l’enseignement primaire, rapportée dans l’article « mo’ instit » à l’adresse suivante : http://wp.me/p62Hi-27r ?

Sachez qu’au terme de cette exaltante expérience dont l’issue me fit très mal, je me convoquai comme après chacune de mes défaites dans la vie pour un sermon vigoureux et sans pitié. Je me sommai d’avouer que je n’étais assurément pas né pour être instituteur et que le partage de ma science n’était pas souhaité par mes congénères qui lui préféraient les ronronnements normalisés de l’académie et enfin que c’était leur droit le plus absolu… Puis, me voyant dans le miroir pleurer à me fendre les yeux, je m’étais consolé en me jurant que j’étais bien plus fait pour frayer dans les eaux élitaires des lettres et des arts et que je gagnerais beaucoup à illustrer plutôt ces domaines-là de mon indubitable génie. Je me convainquis et cessai de hoqueter de peine.

Oui, mais dans quelle branche de ces disciplines devais-je chercher gloire et fortune ? La philosophie ? La poésie ? Le roman ? Le théâtre ? Ma bouillonnante jeunesse étant inscrite dans un cadre historique bien particulier, celui des indépendances des pays malmenés par l’occupation, je me devais, éthiquement parlant, de payer mon écot à l’histoire et me mobiliser au service de mes appartenances. Renaudot

Mon ego quelque peu narcissique m’interdisait l’anonymat de l’infanterie et me condamnait même à la responsabilité de la maïeutique. Je me gavais alors des écrits de Franz Fanon, de Jean-Paul Sartre, de Jean Lacouture et de Jean Daniel, écrits qui mordaient dans la chair de mon époque, de ma vie, de mon histoire ! Je me soulais à la poésie d’Aragon, de Césaire, de Maïakovski et de Senghor ! Ainsi, peu à peu, je pris conscience qu’en fait, j’étais un historien du présent tentant toujours de débusquer le Moment enfoui dans le plus prosaïque des faits divers, comme une fève dans un gâteau des rois. Un sociologue. Ou un journaliste. Oui, c’est plutôt cela, un journaliste !   

L’honneur et le prestige, la responsabilité et la reconnaissance des autres ! Vous rendez-vous compte ? D’une analyse bien fine, d’un article bien tourné, d’une phrase opportune, d’un mot bien choisi, influencer la pensée de ses congénères et orienter leurs opinions !… Assurément, le rôle de Démosthène et de Cicéron des temps modernes me seyait fort bien ma foi.

journalistes

Voilà la galerie de portraits de mes vrais égaux !

Mais comment donc entrer dans ce domaine si particulier qu’est le journalisme ? Je le voulais tellement fort qu’un de ces anges que le Ciel vous envoie parfois sans même que vous ayez eu à le formuler croisa alors mon chemin et je sus l’interpeler : c’était un homme parmi les plus beaux esprits de ce pays, cher à mon cœur, un homme exemplaire de courage et d’honnêteté, de sincérité et de lumineuse intelligence. Il dirigeait le principal média du pays et mon effronterie ne lui déplut guère. Il me proposa tout de go de rejoindre l’équipe de la toute jeune Radiodiffusion-Télévision nationale. Je me lançai dans l’exaltante aventure,  à corps perdu bien évidemment puisque je ne sais, hélas,  me lancer autrement !…

Je fus affecté au service politique, là où l’on prépare les journaux parlés et télévisés. Devant une Remington antédiluvienne, je produisais de l’information à longueur de journée, à partir de dépêches d’agences de presse, dont les téléscripteurs crépitaient 24 heures sur 24, dans une salle réservée, bourdonnant du son agaçant des machines à écrire. Je reformulais les informations en fonction d’un vocabulaire normalisé, ressortissant d’une pensée coulée dans le bronze que l’on m’avait sommé d’apprendre …

Rapidement hélas, notre directeur général bien aimé et respecté de tous fut remplacé, mais cela ne refroidit nullement mes ardeurs. Outre ma vieille machine, j’avais à ma disposition une « dactylo », de ces demoiselles qui tapent à une vitesse météorique sans chercher le moins du monde à comprendre et en mâchant du chewing-gum et admirant le vernis de leurs ongles, pendant que vous, vous réfléchissez…

Évidemment, dans ma période de bizutage, l’on se déchargea sur moi de toutes les « vacations pourries », celles du soir très tard, celles de l’aube et celles des vacances … Mais là, le travail était encore plus simple, puisqu’il s’agissait de résumer les journaux précédents en les reformulant

Car comme disait le duc d’Elbeuf :
« C’t avec du vieux qu’on fait du neuf »

Il nous était interdit d’annoncer quelque nouvelle importante que ce fut sans en référer aux « supérieurs » hiérarchiques.

Nikita Kroutchev

Cette règle que j’enfreignis  une fois, bien malgré moi, faillit me couter très cher d’ailleurs, mais les anges du Ciel veillaient cette fois-là encore et firent de la bévue un haut-fait. Voici comment : une dépêche fantaisiste d’une certaine agence de presse annonça la mort de Nikita Sergueïevitch Kroutchev, alors leader charismatique de l’URSS. Je cherchai aussitôt mon « supérieur hiérarchique » et le trouvai au « studio 7 » – entendez par cette dénomination le bar du coin, buvant à la régalade et en joyeuse compagnie des tonneaux d’orge fermenté qu’il faisait alterner avec de la liqueur de ce même orge … C’était le présentateur vedette de l’institution, un garçon vraiment doué dont la voix cassée ne se faisait entendre que dans les grandes occasions. Je lui fis part de la nouvelle annoncée par la dépêche que je tenais à la main. Il s’en saisit, la lut et très théâtral, bien plus pour impressionner sa cour qu’autre chose, il planta là tout le monde et fonça comme une flèche au studio 2, celui du « direct ». Et là, reprenant à peine son souffle, le voilà qui demande l’antenne en coupant une quelconque chanson et annonce la mort du Tovaritch Nikita Sergueïevitch ! Il redescendit très fier d’avoir ainsi postulé pour le prix Pulitzer avec ce scoop fabuleux et se mit à discourir pour me montrer comment le bon journaliste doit toujours être sur la brèche – au mépris de sa vie privée – et réagir au quart de tour pour transmettre l’information de manière à la faire vivre en instantané aux auditeurs. Je béais d’admiration devant mon « supérieur hiérarchique » lorsque la sonnerie assourdissante du vieux téléphone en bakélite noire se fit entendre. Je répondis et voici le rapport minutieux de la conversation :

–      Allo, oui, Rédaction en langue française de la Radiodiffusion-Télévision Nationale, bonsoir !

–      Bonsoir Monsieur, pourriez-vous me passer le responsable de la rédaction s’il vous plait ?

–      Oui Monsieur, c’est moi-même, Mo’, à qui ai-je l’honneur ?

–      Cela n’a pas d’importance. Pourriez-vous me lire la dépêche annonçant la mort de Nikita Kroutchev ?

–      Mais certainement Monsieur, la voici !

Je lus intégralement et calmement le texte de la dépêche avant de finir par :

–      Voilà Monsieur.

–      Ce n’est donc pas une certitude puisque la dépêche précise ‘’serait mort’’…

–      Assurément  Monsieur.

–      Je vous remercie, au revoir.

–      Au revoir Monsieur.

le directeur furieux

Presqu’aussitôt après, la porte s’ouvrit et laissa entrer notre directeur général, un homme haut comme deux pommes et demie, une interminable et éternelle cigarette au bec, titubant, les yeux injectés de sang, réclamant qu’on lui amenât l’olibrius qui avait osé annoncer la mort d’un chef d’état – et quel chef d’état, sans le consulter !

Mon « supérieur hiérarchique » avoua à mon grand soulagement que c’était lui. Le directeur se mit alors à l’incendier, l’insulter, lui promettre une fin de carrière dans l’ignominie et la honte, le vouer aux gémonies, le menacer de poursuites disciplinaires, administratives, l’accuser d’incompétence, tirant de tous ses poumons emphysémateux sur sa cigarette et répandant, chaque fois qu’il ouvrait la bouche, c’est-à-dire en flot continu, les effluves de son haleine surchargée … Je crus opportun, et bien m’en prit, de l’interrompre pour lui faire part du mystérieux coup de téléphone reçu peu avant son arrivée. Cela le conduisit sans exagération aucune au bord de l’apoplexie, de l’étranglement, du collapsus, cela lui blanchit même le teint, qu’il avait naturellement bistre. Il sautait de droite de gauche, comme une puce encerclée de feu. Il s’assit enfin et m’offrant gentiment la contemplation de ses semelles, me somma de lui faire face, debout et au garde-à-vous et de lui répéter lentement et mot à mot, lettre après lettre, intonation après intonation, toute la conversation. J’obtempérai. Puis … après deux secondes de tempête sous son crâne, très courageusement, il prit le téléphone et émit un appel à notre célébrissime ministre, aux colères homériques et au langage plus qu’imagé. Une fois qu’on le lui passa, mimant des courbettes d’un humour de bande dessinée, se frappant quasiment le front au sol, souriant, se reprenant, assurant, promettant, prêtant serment et faisant de grands gestes, il raccrocha enfin le combiné en se noyant dans des propos laudatifs. Après avoir reposé le téléphone, il se tourna vers moi avec un sourire  Cary Grant 10 fois pur à la loupe, au bord des larmes de la joie de ne pas s’être fait enguirlander et me prit par l’épaule pour me dire avec enthousiasme, chaleur et humanité :

–      C’est très bien, « mon fils », « on » a fait du bon boulot !

Il m’obligea à l’accompagner jusqu’à sa limousine interminable dont la portière arrière s’ouvrit à son approche.

–      Je m’en vais, bonsoir « mon fils », et s’il y avait une nouvelle information, n’hésite pas à m’appeler à mon domicile. Tu n’as pas mon numéro de téléphone ? Alors le voici… Bonne soirée Mo’…

De retour au bureau de la rédaction, j’eus envie d’éclater de rire en voyant la tronche de « mon supérieur hiérarchique », furieux d’avoir été tenu à l’écart de l’explosion de joie après avoir été la serpillère de celle de la colère. Il expliquait à la dactylo que notre directeur ne comprenait rien au journalisme. S’adressant alors à moi, il m’annonça sobrement qu’il retournait au « studio 7 » percer quelque nouveau tonneau de cervoise et qu’en cas de nouveauté concernant  le trépas de Messire Kroutchev, je n’avais qu’à m’adresser directement à « mon père », le directeur général … et lui fiche la paix …

m'enfin

M’enfin comme eut dit Gaston Lagaffe, je n’y étais pour rien moi, dans c’t’ affaire !

Ah … les grandeurs et servitudes des commis de l’état !

Le bénéfice de mon « incroyable exploit journalistique » subtilement souligné par le directeur général et généreusement relaté par la dactylo et les « chaouchs » (plantons) présents, ne tarda pas à faire bourdonner le microcosme de la Radio. Les bénéfices en découlant, eux non plus, ne tardèrent pas à se manifester : un arrière sous-chef, qui n’avait absolument rien vécu de l’affaire mais avait entendu parler de la « sollicitude paternelle » que m’avait témoignée publiquement Monsieur le directeur général, sans doute pour améliorer son plan de carrière enlisé dans une médiocrité crasse, me proposa comme par enchantement de prendre en charge la « revue de presse ». Il s’agissait d’une émission politique, émission équivalant à un petit quart d’heure d’antenne en direct, donc modeste mais susceptible de constituer une pige hautement souhaitable pour beurrer les épinards de mon étique salaire.

Françoise Fabien

Je composais cette revue de presse à partir de 17h00 et la lisais tous les soirs vers 19h00, en duo avec la grande prêtresse de l’Institution, une dame pas très commode, crainte et influente mais qui m’avait à la bonne. ( Soliloque de mo’ : Ô femmes, qu’aurait été ma vie sans votre amitié ?…)  Elle jugea très élogieusement mon habileté rédactionnelle, mais estima que ma voix suave, chaude, romantique et ravageuse était injustement « gâchée » par la sécheresse des émissions d’information et conséquemment, l’on avait tout intérêt à la réserver pour les émissions intimistes dites « lèche-micro » des heures tardives !

Elle avait bien raison la Christine Ockrent tropicale. Lorsque je lisais tout ou partie d’un journal parlé, on aurait dit que je faisais une déclaration d’amour et c’en était, j’en conviens, souvent déplacé.

Anastasie

De plus, je dois avouer que la fabrication du journal parlé, avec ses codes, ses conventions, ses pesanteurs et ses obligations n’avait rien de bien folichon et tout manquement à cette catéchèse était très sévèrement sanctionné. Un ami très proche – un doux poète égaré là par de prosaïques motifs alimentaires, avait été licencié pour avoir oublié l’emploi du qualificatif « fantoche » en parlant d’un état non reconnu officiellement. Un autre eut des ennuis bien plus sérieux pour avoir commis un lapsus calami qui lui fit écrire et donner à lire en direct « arabe » pour « arbre » dans un reportage sur une campagne de reboisement …

charles péguy

Moi-même je commis bien involontairement une énorme bourde dans cette catégorie, mais une bourde d’un autre genre : chargé du reportage d’une cérémonie officielle à laquelle assistait l’ensemble du gouvernement, j’avais cru pouvoir m’autoriser à disserter sur le sens profond et la portée historique de l’enjeu de la cérémonie. Faire mon métier de journaliste, quoi ! Mon « supérieur hiérarchique » faillit s’étrangler à la lecture de mon écrit « péguyen » tout enflammé et vibrant. Il me dit que je n’avais rien compris et que j’avais été envoyé là-bas pour tenir le micro aux ministres désirant s’exprimer et « fermer ma gueule » et non pas pour rapporter un tract estudiantin qui ne pouvait qu’ennuyer les téléspectateurs et dévier par rapport à la consigne !… Cela refroidit les vocations, ce genre de compliment, croyez-moi !…

Mon reportage me valut en outre une sanction, figurez-vous ! Oui ! Alors que je faisais pâlir de jalousie mes collègues avec ma façon originale de présenter les choses, l’olibrius pisse-vinaigre qui me servait de super-chef, croyant me punir de mon audace et de mon assurance, m’affecta à la rubrique des faits divers, que l’on nomme en jargon journalistique « les chiens écrasés ».

coup de grisou

Mal lui en prit : mon style trouva bien vite écho jusque dans la hiérarchie et l’on ne put même faire autrement que de mettre souvent mes écrits en vedette ! Incroyable, mais vrai ! Et ce, sur les antennes de cette radio pourtant nationale, pourtant austère et pourtant corsetée à l’extrême. Un exemple parmi cent : je tins durant dix jours tout le pays en haleine avec un drame qui se jouait au fond d’une mine du Nord de la France ou étaient prisonniers malgré eux quinze « gueules noires », suite à un éboulement provoqué par un coup de grisou. J’entretins un habile suspens qui fit tant et si bien que l’audience du « journal parlé » augmenta de façon inouïe. Bien évidemment, l’exagération ne tarda pas à apparaître. Le standard ne cessait de sonner et de braves citoyens demandaient s’il était possible d’avoir des nouvelles « avant le journal »… Je montai même une incroyable mise en scène le jour du sauvetage des prisonniers de la mine avec force témoignages et appels à des « experts », force musique de circonstance, force bruitages et illustrations sonores diverses. Mon chef, mes ennemis et « mes » jaloux étaient verts de rage, mais mes amis, tout de même majoritaires, ne cessaient de me complimenter et de m’encourager à poursuivre.

élève cours privé

Retombée de ma gloire, mon pouvoir de séduction, naturellement tout à fait correct ma foi, fit un bond prodigieux, au point que « the » star de la rédaction – star physique, entendons-nous bien, une « bombe anatomique » arrivée là par des voies impénétrables dont un splendide … Q.I. …, me demanda gentiment le secret de mon écriture magnétique et si intéressante. Bien évidemment, je ne fus pas long à lui proposer des « cours du soir » à « mon » domicile…  et comme elle accepta, je mis toute mon énergie à lui faire partager les secrets de mes « dons flaubertiens »…

Comme il fallait s’y attendre, une nouvelle brimade ne tarda guère à apparaître dans mon ciel : l’on me retira la revue de presse et l’on se remit à me surcharger de vacations inconfortables… Je ne l’admis pas car j’appris qu’outre le désir de m’éloigner vers des oubliettes, l’on voulait installer sur mes terres, au prix d’une rétrogadation injuste et grotesque, deux hyper-nullards, fils à leurs papas bien-aimés et bien puissants. Entretemps, mon protecteur-joker, Monsieur le directeur général, avait été muté ailleurs.

C’est le moment que choisit le directeur de la programmation pour me faire une alléchante proposition qui allait réorienter ma carrière journalistique vers plus de fantaisie et, dirait-on aujourd’hui, plus de « fun » : A l’issue d’innombrables entrevues, un beau lundi matin, il m’informa que compte tenu de mon « immense talent », la direction de la chaîne avait décidé de me confier l’animation de la plus prestigieuse des émissions de la vénérable institution : celle du samedi soir, qui débutait à 21h00 pour ne s’achever qu’à 24h00 ! 3 heures de « direct » et de liberté !

Quelle aventure, mon Dieu ! mo’, l’austère latiniste quelque peu « jésuite » sur les bords, c’est-à-dire expert dans l’art de compliquer les choses les plus simples, animant une émission de variétés ! Cela promettait …

… Bon, je pense que je vous ai assez soulé pour l’heure ou … la semaine … alors comme on dit dans les bons feuilletons à suspens :

Suite au prochain numéro

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