mo producteur

Dans le domaine de l’animation d’émissions de variétés, mon succès fut tel qu’il me valut un courrier inouï (on écrivait des lettres à l’époque, imaginez !) dont les « autres » ne tardèrent guère à être jaloux… Dois-je pour autant nier que le succès me monta quelque peu à la tête ? Non, certes pas, je n’oublie pas que je suis sous serment. Tout ce que le pays comptait d’artistes francophones ambitieux, de chanteuses et de chanteurs de musique « occidentale », de rêveuses et de rêveurs, pensait que seul moi, pouvais les aider à concrétiser leurs rêves héroïques. Toutes les missives me demandaient mon âge que je refusais de donner car inutile. Mais un gentil collège présentateur le donna et affirma que j’avais 50 ans. En fait, j’en avais exactement 2,5 fois moins, soit 20 ans. Les chanteurs candidats à la postérité et au succès éprouvaient le besoin de venir me voir, souvent accompagnés de leurs parents, ben oui, forcément, pour rencontrer le monsieur de 50 ans, leurs bandes de magnétophone sous le bras et leurs sourires obséquieux aux lèvres. Certains ne venaient pas les mains vides : Oh, rien de bien méchant, des cakes, des bouteilles de « jus de fruits », des chocolats etc. pour me convaincre d’ordonner le passage des vocalises maladroites de ces prétendants à la gloire, le plus souvent possible…

Cela en devint gênant et je décidai de m’adresser au brave peuple pour confesser publiquement que je n’avais aucun pouvoir, qu’il devait se ressaisir, et que ma seule prétention dans le domaine de la variété était ma liberté de ton, ce luxe inouï de pouvoir dire ce que je pensais de qui que ce fut, sans peur des ciseaux d’Anastasie… La Radiodiffusion Télévision Nationale était un service public, appartenait au public et devait être accessible à tous les publics. Je n’étais quant à moi que l’humble servant de ce porte-voix et j’essayais d’exiger un niveau de qualité que mes supérieurs me jugeaient apte à maintenir en la demeure, rien de plus. Et de balancer un exemple dont à ce jour, je rougis de honte.

Je pris l’exemple d’un chanteur parmi les plus grands mais que je n’aimais guère, car à l’époque il produisait de la « soupe » à l’hectolitre et mangeait positivement à tous les râteliers.

–      Voyez-vous, avais-je répondu au micro, à un papa qui se plaignait que les zozotements de sa fille étaient fussent par moi, si je dis que votre fille devrait travailler davantage son chant avant de se lancer dans la représentation publique, ce n’est nullement par méchanceté et pas plus par crainte de qui que ce soit. Je dis ce que je pense et je pense le prouver à longueur d’émission. Si je refuse d’être méchant, c’est un choix personnel et non une contrainte ou une esquive. Tenez, par exemple, puisque je pense que « … » est un imbécile, je n’ai aucune crainte à le dire. Me croirez-vous, maintenant ?

Je n’avais pas fini de me renverser sur mon siège, tout fier de l’estocade portée à ce monstre sacré de « … »,  que le technicien me fit signe de venir répondre au téléphone. Il en tenait le combiné de la main droite pendant qu’il agitait frénétiquement la gauche pour me signifier que « ouille, ouille, ouille ! », ça allait barder pour mon matricule. Allons donc !

Je sortis de mon studio insonorisé comme une boite de désespoir et allai dans le local technique ou le réalisateur boucha le combiné et m’annonça le directeur des programmes. Je répondis d’un geste très décontracté que je l’emmerdais !

–      Dis-moi mo’ ? Tu as pété les plombs ?

–      Mais pourquoi ?

–      Tu insultes les artistes, maintenant et sur l’antenne ? Tu es devenu fou ?

–      Mais je n’ai insulté personne, voyons …

–      Ah bon ? Tu considères probablement que traiter quelqu’un d’imbécile, c’est le flatter ?

–      M’enfin …

–      Ah non, ça ne va pas le faire, désolé cher ami !… Je t’avais bien dit que je ne sentais pas ton truc de « liberté de ton etc. »

–      Ben écoute, tu sais ce que tu as à faire, je ne regrette rien, je le referai et je ne changerai absolument jamais ! Ciao, amico !

Et je raccrochai rageusement le combiné ! Mais … l’antenne était encore à moi et j’en usai et abusai pour préparer mon auditoire à mon départ probable. Aussitôt le standard explosa littéralement sous les appels réclamant mon maintien à l’animation de « Samedi Soir » …

La journée du lundi suivant fut pour le moins agitée pour moi : convoqué de ci, de là et contraint de répondre à d’éminents plumitifs chargés d’une enquête sur ma discipline… Je sortis difficilement vainqueur de l’épreuve, mais bien évidemment, en ayant bien compris qu’ailleurs, the grass grows greener in the gardens…

mo’, alias Lucky Luke, alias votre serviteur, qui avait fait rire la galerie, essayé d’améliorer les choses, était déjà lassé… De toute façon, il n’était nulle part chez lui et il lui fallut à nouveau mâchouiller une brindille d’herbe, monté sur Jolly Jumper et partir en chantant sa déchirante litanie :

Lonesome cow-boy

Ça, c’est pour l’histoire officielle, celle que mes hagiographes écriront sous ma dictée quand bon me semblera. Mais la réalité, bien plus absconse et bien moins avouable, est que ce passage par « la présentation des couettes et des bananes capillaires » me barbait suprêmement car mes ambitions et mon orgueil se situaient à un autre étage !

Quasiment tous les soirs, vers 19h30, après la clôture du journal parlé de 20 heures – dont j’étais toujours rédacteur- et la présentation de la revue de presse, le temps que je la fis, dans le labyrinthe de l’honorable institution qui m’employait, j’empruntais un couloir ignoré qui menait au bureau du directeur de la « Télévision », alors simple « service » du « grand machin »… Le maître des lieux était un de mes fans car, malgré le fait qu’il aurait largement pu être mon père, au cours d’une soirée, j’avais accepté d’écouter le récit de ses malheurs. Il m’en avait su gré. Ainsi donc, tous les soirs, à l’heure dite, j’allais lui faire un petit coucou. Après s’être épanché sur moi de ses nouveaux déboires personnels (tu es le fils que j’aurais tant voulu avoir…), en remerciement de mon attention, il me demandait rituellement quand donc j’allais daigner gratifier la toute jeune télévision des lumières de mon génie ! Peu à peu naquit l’idée d’une émission grandiose, à mon goût, à « ma mesure ».

J’avais partagé l’invitation avec mon entourage qui grouillait de beaux esprits, un peintre doué, un pianiste inspiré, un esthète délicat et un littéraire habile, un architecte, arbitre de l’esthétique à l’époque, un photographe passionnant, en charge de l’urbanisme au Ministère des TP, et d’autres personnes qui toutes, se prirent de passion pour ce qui n’était encore qu’une idée et prétendait devenir un projet d’émission télévisée.

BNDE

L’idée m’en vint lorsqu’avec tout ce beau monde et par l’intermédiaire de l’architecte plus haut cité, je fus convié à visiter le chantier du bâtiment qui fait face à la grande gare du centre-ville, siège d’une banque nationale aujourd’hui disparue, traité en style moderne, élégant, élancé et inspiré et qui, derrière sa géométrie et son béton brut de décoffrage, me semblait être une incroyable et heureuse synthèse des influences historiques ayant concerné le Maroc : Orient, Occident, tradition, modernité et futur, bien plus que les resucées lassantes et surannés des références directes et sans nuance à une gloire passée.

Zaha Hadid

Soliloque paramnésique  de mo’ : J’ai eu cette même impression bien longtemps après lorsqu’il n’y a guère, je vis la maquette du futur Grand Théâtre de Rabat, œuvre de la très douée Zaha HADID, forme que j’ai de suite lue comme le signe typographique « & » heureusement déposé sur les berges du Bouregreg, entre les deux moitiés de la conurbation de Rabat-Salé. Un théâtre symbole lascif et dépouillé de la rencontre et de la représentation.

Louardiri

J’étais le coordonnateur du projet mais nous tînmes ensemble d’innombrables séances de créativité collective chez l’un ou chez l’autre, l’architecte étant le plus enthousiaste. Lorsque nous commençâmes à convier les peintres et les sculpteurs à ces réunions, il nous fallut souvent demander l’hospitalité de la Maison de la Pensée, une modeste villa toute proche.

C’est ce cénacle qui découvrit, dans une maison de la médina de Salé le fameux Mohamed LOUARDIRI, le jardinier-peintre, repéré par son employeur, fonctionnaire d’un service culturel d’une ambassade. La modestie de l’homme nous fit crier au génie. Je le revois nous expliquant ses tableaux en nous contant une histoire merveilleuse et toujours d’une extrême complication, très fleurie, redondante et improbable, mais avec une telle sincérité que l’on ne pouvait qu’adhérer. Ceci ne l’empêchait pas d’être quelque peu regardé de haut par les autres peintres de l’époque. Naïf ! pensez-donc ! Cette connotation paternaliste les faisait hurler !

Gharbaoui

Ce même cénacle tissa en partie la légende de Jilali GHARBAOUI, à l’opposé du précédent qui, le premier au Maroc, balança par-dessus les moulins la figuration et l’orientalisme que nous abhorrions littéralement et que nous considérions comme dangereusement réducteur, négationniste et « abêtifiant ». Il joua exactement le rôle qui fut celui de Jackson POLLOCK sous d’autres cieux : il ouvrit grand les fenêtres et y fit souffler un vent violent de liberté, de créativité et de nouveauté. GHARBAOUI ne fut-il pas un intime de Pierre RESTANY et d’Henri MICHAUX ?

Megara

Et là-bas, tout là-haut, dans le Rif Occidental, la « Cité des Yeux », Tittawen en Amazigh ou langue berbère, les représentants de l’école déjà séculaire de Tétouan avec ses peintres qui ont puisé aux meilleures sources de l’art ibérique. Un style singulier, fortement onirique, se jouant des frontières séparant l’abstrait du figuratif. J’avais pour cette peinture une tendresse particulière, moi, l’inconditionnel de Salvador DALI et de ses prestigieux prédécesseurs. Mais je me gardais bien de le dire car « le cénacle » ne voulait accepter aucune chapelle sans commencer par abattre tout ce qui pouvait ressembler à un préalable. Nous refaisions le monde, voyons, et pour cela, prenions appui sur les trois pôles ci-dessus tout autant que nous honnissions l’art pictural de l’époque, que nous considérions comme une manifestation du néocolonialisme ronronnant et pervers.

pontoy

Sus aux Majorelle, Pontoy, Mantel, Pilot, Lindeneau et autre Bruneau ! Nous étions indépendants, que diantre ! Il suffisait de cette fâcheuse habitude des Nazaréens et de leurs affidés de nous appréhender comme de vieux burnous chenus et soi-disant remplis d’une sagesse – forcément primitive,  et de ne considérer nos femmes que comme autant de jeunes corps lascifs et offerts a qui en voulait !

Mais laissons là le militantisme ! Césaire et Senghor ont fait le nécessaire.

Revenons à mon projet d’émission télévisée proprement dit : Mon ambition était en fait tellement énorme qu’elle en était assurément ridicule : Je ne prétendais rien moins que racler de mes recherches la mappemonde entière, en partant du Désert du Gobi et en venant vers le Maroc, traquant à chaque passage de frontière l’influence du pays traversé… L’art au Maroc étant géographiquement et historiquement la résultante de toutes les influences de tous ces pays et je me proposais de déceler, même à dose infinitésimale chacune d’elles : Japon (…) , Chine, Inde, Indonésie, Moyen-Orient, Méditerranée, Afrique du Nord et, après un certain nombre de safaris en Afrique Sub-Saharienne, arrivée au lieu-dit du Soleil Couchant, le Maroc. Puis là, donner à comprendre.

De grâce, demandez-moi, pour arrêter ce délire total, de quel budget je disposais pour mener à bien ce projet démiurgique ! Si vous n’osez pas poser cette question, voici pourtant la réponse : de vagues … promesses de Monsieur le Directeur, celui-là même que j’allais psychanalyser tous les soirs dans son bureau. Quelques promesses et rien de plus ! Mais … ne vous affolez pas ! Avec une équipe de la qualité de la mienne, peu de choses pouvaient me résister …

Le nom de l’émission prit à lui seul deux ou trois séances : nous recherchions le mot au sens le plus vaste possible pour couvrir tout le champ de la recherche. Nous retînmes la proposition du pianiste qui était aussi un helléniste distingué. Sa suggestion nous enthousiasma même : ce serait « forma », mot équivoque dans le cas considéré car signifiant la beauté en grec (morphé) et désignant en français l’apparence naturelle (forme). Le choix de la police typographique du générique mobilisa toute l’énergie de l’urbaniste qui avait la délicieuse habitude de ne nous montrer ses propositions que sous forme de photographies du format d’un écran télé et pour cela arrivait à nos réunions tenant un immense sous-main… Nous choisîmes la sobriété, quelque chose comme cela :

forma

Le générique serait un « clip » psychédélique constitué d’une orgie diluvienne  d’images de livres provenant de toutes les régions à visiter, se transformant, par morphing, à l’arrivée, en un livre dont un souffle de vent tournerait des pages blanches.

La première des images de l’orgie originelle devait être celle du brainstorming du cénacle, filmé en flou et se fondant sur l’image du désert, de la page blanche… Les décisions étaient toutes prises à l’unanimité et c’en était rassurant pour l’orientation du contenu et même de l’esthétique.

Je sillonnais – à pied, les artères des quartiers excentrés ou se situaient les services culturels des ambassades des pays concernés par le projet. Chaque service y alla de son écot, les plus généreux étant ceux des pays les plus modestes comme de bien entendu : livres, films, photographies … Certains services nous claquèrent carrément la porte au nez, celui de la Mère des Arts, des Armes et des Lois notamment, mais dans l’ensemble, nous nous retrouvâmes rapidement en possession d’une documentation iconographique équivalente à une bibliothèque. Certains services nous proposèrent même des subsides et s’étonnèrent que nous pussions les refuser avec une extrême énergie, nous laissant ainsi penser que certains de nos collègues étaient beaucoup plus décontractés sur la question et devaient promettre en contrepartie, de faire la promotion des généreux donateurs.

Au bout de 6 mois environ, j’estimais que nous étions fin-prêts pour commencer la « fabrication » …

Fellini

Le réalisateur que mon patient vespéral nous avait affecté était un jeune homme taciturne et pas très commode, plutôt habitué aux prises de vues d’actualités, qui durent 60 secondes au maximum et dont on retient à l’arrivée 3 secondes d’images. De plus, il se prenait pour Fellini au point que c’en était pathétique. Après que je lui ai expliqué ce que je voulais, il alla voir le directeur pour lui demander de le décharger de cette affectation car, dit-il, j’étais fou et disais des paroles qu’il ne comprenait même pas. Comme on dit chez moi,  »Vive celui qui connait ses limites » …  J’eus ensuite comme réalisateur un jeune Sénégalais gentil tout plein atteint de logorrhée charabiesque qui passait son temps à me réciter les définitions de toutes les techniques de prises de vue. Il m’énervait prodigieusement et je demandais son remplacement. Le troisième fut le bon et de toute façon, le dernier possible : Un technicien dans toute la splendeur du terme, exécutant souffrant au ras des pâquerettes des effroyables dégâts de la Loi de Peter. Comprenez qu’il était archinul et s’était retrouvé là probablement comme il aurait pu se retrouver poussant une brouette dans une bergerie.

Les honorables membres du cénacle commençaient à montrer quelque lassitude : par trois fois, je les avais convoqués pour le premier tournage et par trois fois ils vinrent de Tétouan, de Fès ou de Meknès, de Marrakech ou de Casablanca et se retrouvèrent dans la rue en train d’attendre l’arrivée d’une équipe technique dont l’une arriva sans matériel, croyant venir, affirma le chef, pour un repérage, la seconde avec du matériel mais hors d’état de fonctionner et la troisième, dépenaillée, son responsable affirmant qu’elle avait été envoyée là pour faire quelques rushs d’actualité et non tourner la Légende des Siècles.

Mes plus proches jetèrent ce jour-là l’éponge et les artistes ne furent pas les plus tendres à mon égard, me rappelant cruellement qu’ils m’avaient averti que l’honorable institution n’était pas en mesure, disons par euphémisme, d’assumer son rôle dans un tel projet et que je n’en avais compris aucune des règles, dont la première était la modestie du rôle du directeur…

Après le jet de l’éponge par  celui que je considérais comme l’un des piliers de ce rêve, l’un des leaders de la peinture marocaine dite postcoloniale, je compris que … patatras, c’était

the end

Comme après chaque désastre dans ma vie, je me payai le luxe d’aller trouver le satrape responsable, en l’occurence Monsieur « chose-molle », le dirlo, lui dis ma façon de penser, lui livrai un chien de ma chienne, et l’obligeai à entendre que je ne m’étonnais guère que la vie se gaussât de lui de la sorte, qu’il était une sous-chose etc. etc. et que sans même présenter la moindre démission formelle , moi, mo’ du Bou Iblane, cow-boy solitaire égaré loin de chez lui, joué, insulté, discrédité, je m’en allais tenter de vivre sous des cieux plus cléments ! Il en pleura, me dit que je n’étais pas patient, que les techniciens étaient des gens fantasques et peu commodes et autres âneries que je ne voulus même pas entendre.

Dire que, oui, je l’avoue, je m’étais déjà vu à terme, fumant des Cohiba édition spéciale, chaussé de grosses lunettes incognito, roulant en Cadillac rose-bonbon, entouré de starlettes blondes-platine et pas farouches du tout, ou assis sur un siège marqué à mon nom… Je m’étais bien vu  polluant de mon image et de mon cigare nauséabond toutes les couvertures de magazines pipeules, spécialisés ou non, suivi par une cohorte de paparazzis obséquieux me jappant aux basques des louanges dithyrambiques, tout heureux d’être en ma présence, pendant que je me rendrais en ma résidence tertiaire ou quaternaire

Oui, c’est ainsi que je m’étais vu au début de l’aventure, car non seulement j’avais eu le désir et l’opportunité de me lancer dans le huitième art, probablement avant de rejoindre le septième, mais en plus, j’avais ressenti l’immense fierté d’avoir l’opportunité de donner un sérieux coup de fouet à l’audiovisuel de mon pays ou les affligeants navets des berges du Nil constituaient avec quelques « affligeances » locales, l’essentiel de l’imagier médiatique…

la honte

mo’

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