la mer la mer

l'appel

L’énorme naufrage de mon projet de création d’une émission télévisée m’anéantit véritablement. Comme tous ceux de ma race, je « peux perdre d’un seul coup le gain de cent parties » et ce ne m’est rien, mais perdre la face m’est insupportable. Alors, chaque fois que cela m’arrive, je cours me cacher comme pour une re-création. Cette fois-là, le hasard et la rencontre d’un nouvel ami me propulsèrent vers ce que je nomme depuis  la « page blanche ». J’y courus exactement comme Paul Valery incite, dans le Cimetière Marin,  à courir à l’eau: « Courons à l’onde en rejaillir vivants ». Comme pour réécrire le livre des choses, comme si je pouvais le faire, à moins que ce ne fût pour relire le passé, comprendre le présent, choisir le futur.

Pour moi, la « page blanche » c’est le désert, là où se situent les « âpres solitudes bénies » chères à Théodore Monod et c’est certainement dans les écrits prodigieusement neufs, naïfs et purs de cet homme d’exception qu’il me faut chercher les raisons de mon attirance, depuis, pour cet océan de pierre liquide.

« On ne peut rester insensible à la beauté du désert. Le désert est beau parce qu’il est propre et ne ment pas. Sa netteté est extraordinaire. On n’est jamais sale au désert. »

Il est donc normal de s’y rendre lorsqu’on veut mettre de l’ordre en soi et reformater sa pensée. Assurément, je venais, au sens propre hélas, de m’éclater dans le décor, et il me fallait comprendre pourquoi et comment afin de rectifier les choses. Comment donc, moi qui avais lu tous les livres et étudié toutes les sagesses, moi qui m’étais amusé à mener les gens par le bout du nez à coups de gentillesses ou d’espiègleries, avais-je pu me laisser plomber, ridiculiser, jouer, flouer de la sorte ?

J’allais donc chercher la réponse dans le lieu « qui ne ment pas » très exactement à Tarfaya qui était à l’époque bien plus dans la géographie de Saint-Exupéry que de mon quotidien de petit citadin pommadé … Il n’y avait pas encore de route ni même de piste, et le vent modifiait les itinéraires à son gré.

Soliloque paramnésique de mo’ : bien plus tard, un de mes chauffeurs de camion, parmi les plus braves, tourna plusieurs jours en rond dans cette région sans parvenir à retrouver son cap… Il affirma qu’il allait tout droit, volant bloqué mais qu’au bout de plusieurs heures, il s’apercevait qu’il était revenu à son point de départ. Lorsqu’il fut enfin secouru par un autre véhicule, il dut prendre un repos de plusieurs mois car sa raison en fut ébranlée.

Bien me prit d’effectuer ce voyage de mise à niveau de ma pensée. Il me permit de comprendre mon erreur : probablement atteint de cet autisme qui me permettait de comprendre sans trop de peine les choses les plus compliquées, les concepts les plus abstraits et les constructions les plus sophistiquées,  je faillis toujours face aux choses simples. Peut-être sont-ce celles que certaines et certains appellent le « sens pratique » que je n’aurais pas ?

Ainsi, dans la douloureuse expérience ci-dessus rappelée et contée ici même la semaine passée http://wp.me/p62Hi-2da, j’avais été assez malin pour « séduire » un brillant et nombreux aréopage, j’avais été assez manipulateur pour me mettre dans la poche un responsable de premier niveau, mais toute ma construction, tout mon projet, tous mes efforts, s’étaient lamentablement effondrés face aux derniers exécutants du bout de la chaîne, de modestes cameramen qui, le jour « j » firent lamentablement défaut, ruinant l’ensemble sans que j’y pusse rien !

Second soliloque paramnésique de mo’ : Bien plus tard, dans le cadre de mon activité professionnelle dont il va être question plus bas, j’eus à ouvrir au centre de Casablanca une base logistique pour mon commerce de poisson, un local qui me permettait d’emballer et de livrer mes marchandises. Le trottoir de la devanture n’était pas pavé et la terre battue retenait les eaux et les odeurs des produits de la mer, risquant d’incommoder le voisinage, et ce, malgré les « sanitations » répétées jusqu’à la manie que j’y ordonnais. Je fis donc paver ledit trottoir à mes frais et, grand seigneur, je demandai aux paveurs de le faire pour l’ensemble de l’immeuble ! A la fin des travaux, des « inspecteurs municipaux » se présentèrent et enguirlandèrent d’abondance le préposé au gardiennage qui ne trouva rien de mieux à faire, pour parlementer avec eux, que de les rosser copieusement, ce qui lui valut d’être embastillé sur le champ. J’allais voir l’autorité concernée qui se montra inflexible et me fit part de son intention de m’ennuyer prodigieusement pour avoir procédé à ces travaux hors de la procédure requise, à savoir 2 mois de va et vient, de démarches, de rectifications et de contrariétés, et également, bien sûr, pour avoir fait rosser des représentants de l’administration. Ils me demandèrent purement et simplement de vouloir bien remettre les choses en leur état précédent. Je montai sur mes grands chevaux, me présentant comme un citoyen modèle, un exemple à suivre, soucieux de participer au développement du Pays etc., mais rien n’y fit. L’intervention ultérieure du Gouverneur de la Préfecture lui-même, s’avéra sans effet et je dus « m’arranger » directement avec Messieurs les Inspecteurs Rossés pour qu’ils me fichassent la paix ! Pourtant Dieu sait que je respecte également tous les humains, indépendamment de leurs titres et de leurs avoirs ! On m’a souvent dit – vraiment par humour ? – que là résidait justement mon erreur. Peut-être bien, mais hélas … je crois qu’on peut modifier beaucoup de choses en soi, jamais son éducation…

Tarfaya

Mon pèlerinage saharien fut douloureux mais libérateur car durant les trois jours que dura ce « regresus ad uterum », trois jours pleins de rien à faire d’autre que de suivre le voyage du soleil, d’écouter la mer et d’en admirer la parfaite mécanique, de réfléchir, d’analyser, de ressasser, de tamiser et d’essayer d’oublier,  j’avais compris mes erreurs, mes précipitations et mes approximations, bref, j’avais dressé le bilan implacable de mes façons. Pour moi, le grand responsable de mes échecs était mon appartenance non choisie et inconditionnelle au monde de l’activité intellectuelle excessive, à savoir de la cérébralité. Pour paraphraser l’héroïne d’Henry de Montherlant dans Les Lépreuses,  mon âme pouvait m’adresser ce reproche : « Vous m’avez laissée macérer dans mon ignorance, mon inutilité, ma cérébralité, ma sécheresse, alors que la vraie intelligence doit élargir la vie, non la resserrer, féconder la vie, non la stériliser. »

livres

Et mon introspection, point piquée des hannetons, me faisait faire de prodigieux bonds de révolte et m’arrachait de violentes diatribes adressées à moi-même en priorité : D’origine paysanne, que diable avais-je été faire dans le fatras stérile des discussions, des arguties, de l’abstraction et de la cogitation ? Dans quel but avais-je traduit Tacite, peiné à comprendre Sénèque, appris par cœur Ovide, ingurgité Cicéron et tout le de Viris, accumulé ces savoirs décousus comme autant de pages éparses d’un livre non broché ? A quoi donc allaient me servir toutes ces pertes de temps, ces perles de culture ingurgitées sous toutes formes, par l’ouïe, par la vue, par l’odorat et par tous mes autres sens de petit esthète prétentieux ? Comment pouvais-je croire qu’un jour, la moindre des choses lues dans ces milliers de livres pourrait m’être d’une utilité quelconque ? Quel but avais-je poursuivi ? Devenir un instit idéaliste, un petit prof névrosé, un discoureur d’amphithéâtres ?

Mao

Entre 1955 et 1980, des millions de  Chinois scolarisés sont retournés à la campagne, sur une base volontaire jusqu’en 1968, puis de façon autoritaire à partir de cette date. Ils y allaient littéralement, pour « se faire rééduquer par les paysans pauvres », selon les ordres du Grand Timonier, Oncle Mao lui-même !  Le but de la manœuvre était de créer des « paysans d’un type nouveau ».  Il avait voulu « recycler » les intellectuels, transformer leur mentalité, gommer en eux les germes de la différence et les fondre dans les masses paysannes pour les empêcher de trahir « sa » révolution. En même temps, par osmose, l’opération devait rectifier la société. C’était en Chine, bien sûr, mais ici, mes congénères de cette génération-là en bavaient d’admiration !… Lire le Petit Livre Rouge était un must de second degré. Etions-nous idiots pour crier au génie, à la lecture de ces syllogismes et de ces évidences ? Certes pas, mais il faut pour comprendre, mettre en cause notre goût prononcé pour le pragmatisme politique et la sensibilité à l’exhortation à l’action, pleine de fougue au plan international, mais bien mollassonne au plan intérieur.

J’ai fait ce petit détour par l’Empire du Milieu pour contextualiser notre soif de nouveauté, notre envie de refaire le monde et pour cela d’opérer en nous une véritable révolution culturelle : Il nous fallait revisiter notre culture, dépoussiérer notre savoir, inventer de nouveaux langages et explorer de nouvelles mers, embarqués sur le bateau ivre de notre jeunesse. Mais hors de question, pour ma part en tout cas, que le changement descendît de l’élite vers le peuple comme une vérité « octroyée ». Il fallait bien évidemment que le peuple s’en accaparât, donc qu’il prît conscience d’en avoir besoin et décidât de le faire.

bidule

En termes de politique, le grand sociologue que je prétendais être arriva rapidement à la même conclusion que l’historien Jules Michelet qui a dit cette phrase d’une sagesse définitive : « Quelle est la première partie de la politique ? L’Education. La seconde ? L’éducation. Et la troisième ? L’éducation » Je proposai, dans  mes cercles, que ceux qui savaient allassent partager leur savoir avec ceux qui ne savaient pas. Aller de nous-mêmes dans les campagnes et les faubourgs étancher les soifs d’apprendre. Mais les Petits Marquis du changement préféraient rester douillettement à Rabat, à pérorer sans fin, quitte à risquer, pour avoir bonne conscience, de tâter du bidule aux abords des facultés. Ah oui, elles résonnent encore à mon oreille les railleries dont je fus l’objet. Mo’ était pour eux un petit bourgeois ridicule, un peu boy-scout sur les bords, cucul-la-praline, peureux etc. Pensez-donc, il prétendait changer le monde en donnant des cours gratuits par-ci, par-là !

paroles & actes

Personne ne retint ma proposition et je m’éloignai très vite de ces groupes jacasseurs, persuadé à jamais, comme Ghandi, que l’on n’atteint le bonheur que lorsque les actes sont en accord avec les paroles. J’introduisis auprès de moi-même une action en divorce avec le monde de l’abstraction et me mis en convalescence du mal que cela me fit, tout comme un voilier se met en panne, en ramenant ses voiles et s’immobilise au fond d’une rade pour ne pas gêner la navigation des autres : trêve de parlotte et de conjectures, trêve de théorie et de slogans aussi creux qu’inutiles, je voulais enfin mordre dans le réel, et, comme un sheriff sans pitié traque  un coupable pour en finir avec lui une bonne fois pour toutes, je fis le tour du monde en demandant où elle était donc, cette vie, la vraie vie, que je m’expliquasse avec elle ?

Troisième soliloque paramnésique de mo’ : Je parlais, il n’y a guère, de cette ambiance avec un « ancien combattant », qui a entretemps occupé de très hautes fonctions gouvernementales. Il m’apprit que ces « chahuts » lui avaient en tout cas permis de connaître Tarfaya puisqu’il y fut expédié quelques jours avec d’autres têtes brûlées dans le but de les calmer. Eh bien moi aussi lui-appris-je, je fréquentai Tarfaya mais de mon plein gré…

Telle était la teneur de mes cogitations sahariennes. Certes, à son issue, ma table était rase, mais cela ne promettait guère de me nourrir, justement ! Ce fut en tout cas dans ces dispositions que je revins, par la route et au moyen d’expédients de jeunesse, de mon voyage initiatique… A l’aéroport d’Agadir, je m’en fus accueillir un ami du Nord de la France, ancien camarade de propédeutique, revenu en vacances au Maroc. Nous paressâmes pour rejoindre Rabat, jubilâmes à la découverte quasi fortuite d’Essaouira, fûmes conquis par le charme très particulier de Safi et nous délectâmes un temps infini de la somptueuse région d’El Jadida.  

cote Marocaine

mo’ du Bou Iblane découvrait la mer qu’il compara d’abord à un champ de blé de Van Gogh. Il y vit tournoyer mille soleils et s’y jeta pour en ressortir mille fois, heureux de se fondre dans son immensité… Malgré tous ses efforts, mille références littéraires l’assaillirent et faillirent bien gâcher sa bonne humeur, en lui rappelant qu’il avait, avec le monde des livres, une procédure de divorce en cours. C’était cela même sa convalescence, cet essai d’oublier la littérature et son réflexe de toujours rechercher dans la réminiscence de ses lectures une explication à tout ce qu’il vivait. Mais un jour, précisément là, sur la côte, au haut d’une des falaises qui surplombent la ville de Safi, il se permit tout de même cette exception, car il pressentit, sans logique aucune, sans explication aucune, sans rapport aucun peut-être, et surtout parce qu’elle s’imposa à lui comme une semonce, cette phrase de Joseph Conrad : « N’avons-nous pas ensemble, sur la mer, chercher péniblement un sens à nos vies pècheresses ? ». Non, ce n’était pas le sens magistral de la phrase qui avait explosé en lui, ce sont les mots dont il eut la certitude que disposés autrement, ils auraient formé une immense vérité.

Là devant lui, dans un coucher de soleil comme n’en peindra jamais aucun pinceau et jamais ne pourra le décrire aucun mot, un pêcheur à la ligne, encore revêtu de son ciré jaune, tentait de vendre sa pêche en la tenant à bout de bras : un magnifique loup (ou bar) (dicentrarchus labrax) étincelant de son vif argent   

loup bar

Mon ami chti me demanda de m’arrêter et de demander au pêcheur le prix de son poisson. Très fier et voyant que la couleur de notre peau laissait supposer que nous étions des « touristes », il nous considéra un long temps avant de lâcher : 80 dirhams. Mon ami me dit de demander confirmation et d’interroger s’il s’agissait du prix au kilo ou pour la pièce… Je m’abstins de le faire pour ne pas être ridicule. Je confirmais de moi-même. Le Roubaisien s’appuya sur notre véhicule et commença à marmonner des mots sans suite, dont le seul que je compris, toujours précédé de Oh, est défini dans le dictionnaire Larousse comme suit : « n.f 1.Vulg.et injur. Prostituée ; femme débauchée. 2. Fam. Juron exprimant le dépit, l’étonnement, etc.

Savait-il que ce faisant, il venait de sceller mon avenir ?

 

… suite au prochain numéro …

mo’

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