mo' marchand de poisson

Au bord de la route, sur une falaise surplombant la ville de Safi, un pêcheur à la ligne, encore revêtu de son ciré jaune, tentait de vendre sa pêche, un magnifique bar qu’il tenait haut, à bout de bras.   Mon ami Pierre le « chti », me demanda d’arrêter notre véhicule pour lui demander le prix de son poisson. En réponse, le travailleur de la mer nous considéra et, supposant que nous étions des « touristes », finit par lâcher : 80 Dirhams. Mon ami s’adossa à notre véhicule et marmonna entre ses dents :

–      Oh putain ! Pas possible… je crois rêver … un bar de 3 kilos, pêché à la ligne et sortant de l’eau, à 80 Dirhams… mais c’est fou … dis-voir, mo’ demande-lui qui lui achète généralement ses produits ?

Je traduisis… La réponse fut :

–      Les restaurateurs de la côte, des voyageurs ou alors certains petits mareyeurs ambulants qui longent cette côte en camionnette avec caisse et glace, et rachètent cette pêche à la ligne dont la qualité est, comme vous le savez,  Messieurs, la meilleure… Mais là, pour moi, la nuit tombe et je voudrais bien vendre pour rentrer chez moi… Tenez, si vous êtes réellement intéressés, je vous arrange le prix. Donnez-moi 60 Dirhams et prenez ce bienfait de Dieu …  

Nous payâmes la somme et nous en fûmes offrir le poisson à notre très modeste hôtelier près d’El Jadida, ou nous pensions passer la nuit. Pierre secouait la tête et affirmait que c’était impossible, ponctuant son expression du mot féminin vulgaire plus haut cité.

Notre somptueux présent ne fit ni chaud ni froid à notre aubergiste, ce qui nous laissa supposer qu’un bar de 3 kilos quasiment vivant n’avait assurément pas grande valeur en ces lieux. Par contre nous, nous le mitraillâmes littéralement de questions au sujet des disponibilités et des prix du poisson de ligne dans la région… Le chti interrogeait pendant que moi, tout en écoutant, je contais fleurette à la charmante héritière de notre amphitryon. Je buvais les questions et les réponses, classant, recoupant, mettant des onglets, ouvrant des chemises, des sous-chemises et « trombonnant » des notes surchargées de « post-it » à propos de chaque groupe d’informations validées par mon ami, aidé en cela par la donzelle qui, pour ce faire, effaça toute barrière physique entre nous puisqu’elle se colla à moi. Cette véritable « étude de faisabilité » dura d’innombrables heures et fit l’objet d’un exercice final connu chez les pros du conseil sous le nom de « learnt lessons » ou « leçons apprises ». Je n’osai émettre le moindre avis, écoutant sagement mon ami et attendant sa conclusion. Elle finit par arriver et elle ne manqua pas de m’abasourdir…

loterie nationale

Le Maroc avait d’immenses capacités d’exportation de poisson. Mais si la conserve de sardine et d’anchois était connue dans le monde entier, le poisson frais, lui, était méconnu. Or les marges praticables dans le frais sont sans commune mesure avec les autres formes de préparation. Prenant l’exemple du bar acquis l’après-midi à 60 Dirhams, Pierre m’assura qu’en France, il pouvait être vendue au stade de l’importation 5 fois plus cher, en Italie et en Espagne 6 fois plus. Nous passâmes en revue plusieurs espèces de poissons très répandus au Maroc et chaque fois, le prix d’ailleurs me faisait bondir et faire des calculs quelque peu légers mais qui me faisaient rêver comme une publicité d’une tranche spéciale de la Loterie Nationale.

Ben voilà ! Je vais devenir riche pour pouvoir donner ma richesse aux pauvres ! Ça c’est de la bonne gouvernance et de l’économie sociale !

Le voyage homérique prit fin et je promis à mon ami Pierre, en le raccompagnant à l’aéroport, de réfléchir et de le tenir au courant de ma décision concernant sa suggestion de me lancer sans tarder dans l’exportation de poisson frais du Maroc

La page blanche, le désert, avait parlé – comme toute pythie d’un langage sibyllin, mais elle avait parlé.

Mon second point d’ancrage dans la vie, à l’époque, était ma relation avec mes parents, bien sûr. En légère délicatesse avec mon père qui était encore assez fâché par mes prétentions à l’indépendance financière par rapport à lui, je me rabattais vers ma mère pour puiser auprès d’elle l’affection parentale dont j’avais viscéralement besoin. J’allai donc à Fès et passai là-bas quelques jours à végéter, mais au bon sens du terme, à savoir à me ressourcer, à entretenir les canaux d’irrigation provenant de mes racines par lesquelles je m’alimentais moi-même. Je n’avais pas vu mes parents depuis un certain temps déjà et ils me firent fête lorsque j’apparus. Si mon père maintint quelque distance entre nous, ma mère, elle, m’inonda de sa lumineuse tendresse, de ses attentions, de ses interrogations et très curieusement, cette fois-là, d’une espèce de tranquillité qui ne manqua pas de m’étonner, car de par son métier de maman, c’était une inquiète-type. Là non, elle était de bonne humeur et s’adonnait sans réserve à sa joie de me retrouver. Au cours de la cérémonie du thé, l’après-midi du lendemain de mon arrivée, elle attendit que mon père fût bien installé et elle me dit alors en souriant :

–      J’ai fait un rêve magnifique te concernant, mon fils !

–      Ah ? Dis-moi vite !

–      J’ai rêvé que tu avais pêché un énorme poisson, tellement énorme que tu peinais à le soulever.

–      Curieux … décidément …

–      Pourquoi « décidément »  ?

–      Non, rien, une coïncidence, j’entends beaucoup parler de poisson actuellement …

–      La particularité de ce poisson, poursuivit ma maman, était sa couleur étincelante, un poisson d’un argenté comme je n’en ai jamais vu. Tu sais que c’est le symbole de la richesse, de l’abondance, du bien, n’est-ce pas ? C’est exactement ce que je demande à Dieu de te donner, mon fils…

Je restai prostré un long instant, pendant qu’en moi se formulait une espèce d’évidence … Bon, ben, c’était tout vu, non ? Fallait y aller ! Ben oui, forcément ! L’expérimentation, puis la bénédiction, les deux concordant, la cause était entendue, je changerais de statut et délaisserais dans un gargantuesque éclat de rire mes prétentions intellectuelles, pour devenir le citoyen le plus modeste, le moins glorieux et le plus humble de la cité, je serais « marchand de poissons » !

 http://youtu.be/mqAj7h2GUEw

Après avoir couvert de baisers ma magique maman, salué comme il se doit mon père, le cœur en fête et la tête pleine de rêves, je repartis vers Casablanca la grand’ ville, .

Adieu « Zénon, cruel Zénon, Zénon d’Elée », tu n’as pas réussi à me percer de ta flèche ailée qui vibre, vole et ne vole pas,

« … Non, non! . . . Debout! Dans l’ère successive!
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme . . . O puissance salée!
Courons à l’onde en rejaillir vivant… »

 taxinomie

Très « Petit Nicolas », je me mis à dévorer tous les ouvrages que je trouvai sur le thème du commerce halieutique. Depuis les austères recherches universitaires aux rapports de la FAO en passant par les revues spécialisées qui communiquaient les cours du poisson, les trouvailles technologiques, je lisais tout, particulièrement ce qui concernait les processus de dégradation du poisson et les process pour la bonne conservation de ce poisson.

Je fis également l’acquisition d’une série d’ouvrages sur l’identification des espèces, avec illustrations, photos, croquis,  les noms scientifiques qui seuls permettent une identification exacte et les noms commerciaux qui changent bien sûr d’un pays à l’autre, et même dans un même pays, d’une région à l’autre, quand ce n’est pas d’une ville à l’autre. Bref, une jungle bien épaisse qu’il vaut mieux maîtriser parfaitement sous peine de faire de grosses bêtises qui se traduisent par des pertes douloureuses.

financement

Mes dons de bonimenteur – en l’occurrence de camelot, me permirent de trouver rapidement un partenaire, un solide chevillard avec les pieds bien sur terre, qui avait finances, locaux et rudesse nécessaires pour m’assister dans la naissance de mon nouveau métier. Il devint rapidement un ami de qualité et le resta toujours.

MRS & GVA

La recherche de clients fut la chose la plus aisée : un télex, un téléphone et de solides amitiés parmi les opératrices de téléphone – c’était l’époque ou l’attente pour avoir la tonalité était interminable – du bagout et quelques phrases bien tournées me permirent d’en découvrir 100 et plus. J’en choisis 2, en fonction des liaisons aériennes disponibles, le premier basé à Marseille et le second à Gênes. Ce dernier était en fait un agent qui m’indiquait à qui envoyer les marchandises et se faisant commissionner par les clients eux-mêmes. Un brave Monsieur qui m’apprit la culture et la cartographie européenne du sérieux – très rare –  de ce dur métier.

J’ai alors démarré mes activités et j’ai passé dans cette profession une grosse décennie… Elle m’a donné beaucoup d’argent, de satisfactions, de joies, d’occasions de voyages et de rencontres inattendues, merveilleuses, étranges.

Pour raconter tout cela, il me faudrait bien plus que ce modeste espace, sans avoir pour autant la certitude que cela intéresse qui que ce soit. Mais aujourd’hui, je me contenterai de faire un bilan, me réservant de revenir en détails, de temps à autre, sur tel ou tel aspect.

tampons

Lorsque mes passeports couvrant cette période furent périmés, pour m’amuser, j’en déduisis les statistiques de mes déplacements et elles montrèrent que je m’étais rendu à l’étranger en moyenne une fois tous les 15 jours !… Que je sache, je ne puis être battu en cela que par le personnel navigant des compagnies aériennes. J’étais alors célibataire ce qui me permit d’être très attentif et réactif dans ma relation avec mes clients. Il m’arriva de « prendre l’avion » pour démentir une accusation fallacieuse sur la qualité d’un envoi, pour aller à la banque du client et assister en personne à l’opération de paiement de mes factures. Il m’arriva de répondre aussi à des invitations de remerciements et enfin, de le faire pour « convenances personnelles » …

PdM Maroc

Je devins rapidement suffisamment calé en biologie marine pour prétendre à un diplôme en la matière et je connais à ce jour les noms scientifiques de toutes les espèces de produits de mer de nos biotopes ayant une valeur commerciale quelconque, de la squille – Squilla mantis – à la cigale de mer – Scyllarides latus– en passant par la saupe – Sarpa salpa – et l’espadon – Xiphias gladius – sans oublier  les pieds de biche – Pollicipes cornucopia – et les étrilles – Necora puber.

dorade

Je compris très vite que l’apport que je pouvais faire à cette noble profession était une recherche obsessionnelle de la qualité en un pays ou justement la réputation en la matière était plus que … discrète. Je fus l’un des tout premiers à utiliser les emballages en polystyrène expansé – qui devinrent obligatoires par la suite, car étanches et ne risquant pas d’endommager le sol des soutes des avions à bord desquels les marchandises étaient transportées.

J’affirme sur l’honneur ici avec toute la solennité requise qu’à de rarissimes exceptions près – des cas de force majeure, jamais je n’ai expédié un seul poisson que je n’aie vu et vérifié auparavant par moi-même. Certains de mes ouvriers, soucieux de mes intérêts, essayaient bien de temps à autre de glisser une pièce ou deux de qualité « moyenne » comme ils disaient si bien, mais je me précipitai comme une furie pour les retirer de la caisse et selon mon humeur et leur bonne foi, les mettre de côté ou les leur envoyer à la figure. Je ne voulais pas tricher et chacun devait intégrer cela pour pouvoir travailler avec moi. On avait beau me souler d’avertissements qu’avec cette intransigeance je ne risquais pas de devenir riche, je m’en moquais et confirmais à chaque fois mon option de la qualité sans faille.

Par contre, aucune chance que je consentisse la moindre remise sur mes prix, toujours 20% en moyenne, plus chers que ceux de la concurrence. Je livrais de la qualité, mais je ne la bradais nullement !         

La preuve de la qualité sans faille de mes marchandises était attestée par l’identité de certains clients – que je ne citerai pas, bien évidemment – parmi les plus exigeants au monde !

lauriers

Je peux toutefois révéler par exemple que mon représentant à Paris, Alfred S., redoutable acteur de la commercialisation des produits alimentaires dans la capitale française me surnomma dans la profession, le Balenciaga du poisson… Il se vantait ouvertement de vendre sur Paris les plus beaux produits de mer importés !

En Italie, à Bergame exactement, j’ai entendu un grand chef étoilé répondre à mon représentant évoqué plus haut, Angelo S., qui lui proposait des dorades achetées à Safi la veille après-midi :

–      Marocco, dici ? Se non sono di Emilio (1) le mangi te stesso, non le voglio a nessun prezzo !

(Maroc, dis-tu ? Si elles ne viennent pas de chez Emilio (mon nom abusivement italianisé, tu te les manges, je n’en veux à aucun prix !)

En Espagne, à Barcelone, autre place redoutable de grands connaisseurs de poisson, Jordi B. affirma cent et une fois devant moi que mes poissons étaient tellement frais que s’ils ne parlaient pas, c’est simplement parce qu’on ne leur donnait pas la parole…

Au Portugal, Joao M. mareyeur plus rusé que tous les autres réunis, qui pensait poisson, parlait poisson et vivait poisson, sachant parfaitement qu’il m’agaçait ce faisant, me disait, les jours ou il voulait me féliciter ou me flatter, que très prochainement, j’allais pouvoir prétendre en savoir presqu’autant qu’un portugais !

Mon client exclusif pour la Grèce, Nikos S., me dit un jour à Casablanca avec son accent inimitable : « S’il té plait, Mo’, ti né pé pas dire à tes concourrents qu’avant dé vouloir faire la guerre avec toi et d’essayer dé détourner tes clients – dont moi, qu’ils dévraient vénir sé toi prendre des cours dé mise à niveau des connaissances ?

Mais le prix d’excellence me fut certainement décerné par le plus étrange – et le plus important peut-être – de tous mes clients, Sydney C. de Boston, leader incontesté du commerce d’une certaine variété de crustacés au niveau mondial qui dit au plus haut fonctionnaire sectoriel, à l’issue d’un voyage d’étude au Maroc, que l’un de nos problèmes était que les professionnels locaux étaient déficitaires au niveau de leur formation. Il ajouta qu’à part mo’ qui lui « got it » tous les autres étaient … ce qu’il signifia par un geste d’une vulgarité épouvantable et non reproductible, ce qui fit pouffer de rire le très austère papi en question.

Les langues

Le premier profit que je retirai de cette étrange activité est d’avoir appris trois langues des pays avec lesquels je commerçais. Les professionnels du mareyage n’étant pas particulièrement connus pour le niveau de leurs études académiques, la plupart ne parlaient que leur propre langue et encore, lorsqu’il ne s’agissait pas carrément d’un jargon ! Au cours de mes études, je n’avais appris quant à moi que l’anglais, outre l’arabe et le français. Eh bien, honte à la Faculté, l’anglais est la langue étrangère que je parle le moins bien. Par contre, l’espagnol me fut enseigné par mes voyages fréquents et par les bonnes grâces d’une « professeure émérite ». L’italien, je l’appris en très peu de temps, celui que je passai dans la région de La Spezia pour récupérer une certaine somme d’argent due par un client récalcitrant. Le portugais, lui, vint peu à peu mais découla quasi automatiquement de l’espagnol et du français. Le grec moderne, non, à part certaines plaisanteries et les noms des principaux poissons que je vendais à Athènes. Et pour cause, mon client résidait au Maroc et parlait parfaitement français, comme vu plus haut…

Impossible de clore ce paragraphe sans promettre de conter comment ma facilité à capter le sens général des langues méditerranéennes me sauva quelquefois la mise, comme par exemple ce beau matin, sur certaine plage déserte des environs de Naples, ou un escogriffe vilain et pas beau, au nom semblant sorti d’un film de Cassavettes, jouait avec un revolver en parlant de moi, en napolitain, avec un de mes clients…     

Je pense qu’il vaudrait peut-être mieux que j’arrête là mon récit et vous invite à revenir la semaine prochaine pour savoir quels autres profits j’ai pu réaliser dans ce métier de l’exportation du poisson frais, ce que je fis avec l’argent gagné et  les merveilleuses rencontres faites dans l’exercice de ce métier terriblement difficile mais aussi terriblement prenant…  

carte visite

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