la course

Oui, oui j’ai été un corsaire et je suis fier de l’avoir été. Non, non, ma course à moi, n’a consisté en aucune régate, en aucun tour du monde, ni en équipage ni en solitaire.

Puisque nous avons le temps, laissez-moi vous dire ce qu’est la course, c’est-à-dire l’activité des corsaires… Le corsaire est un particulier travaillant à son compte mais qui fait partie de la force armée du pays dont il bat pavillon. La course est un contrat entre un armateur et un gouvernement et dans l’association ainsi créée, chacun poursuit un objectif propre. Le gouvernement cherche à nuire à l’ennemi sans se doter de couteuses forces armées navales, alors que le corsaire cherche à faire des profits en rançonnant ou en s’appropriant carrément les navires qu’il attaque. Tous les aventuriers cherchant fortune en mer qui n’entrent pas dans cette définition sont des pirates, des flibustiers, des forbans ou des boucaniers. Nous y reviendrons un de ces lundis. Moi, je fus toujours respectueux de la loi et j’eus pour activité la course : je fus un corsaire, et c’est pour cela que l’illustration du titre n’est ni un bandeau de borgne, ni une tête de mort, ni un sabre, mais un Chebec, petit bateau d’origine hispano-arabe, qui sert pour le commerce ou la guerre. Très fin, il navigue à la voile et à l’aviron. Il peut porter des canons sur ses flancs et il est gréé en trois-mâts avec des voiles latines.

L’Histoire de la Mer a toujours été écrite par les Occidentaux qui ont cantonné les aventuriers « barbaresques », « maghrébins » dirions-nous aujourd’hui, dans des rôles évidemment peu reluisants de pirates alors que ceux d’Alger, de Tunis et de Tripolitaine étaient bel et bien des corsaires de la Sublime Porte, à savoir de l’Empire Ottoman.

Une exception pour les « Corsaires Salétins – de Salé, ville jumelle de Rabat au Maroc. Agissant en Atlantique, le problème est très différent.

Les Arabes et les Berbères ont un gout très modéré pour la mer.

Cavalier Arabe

Qui ne connait la célèbre phrase d’Oqba Ben Nafi au moment où il pénétra à cheval dans les flots de l’océan Atlantique, dans la région de Tanger ? Il aurait dit : « Seigneur ! Si cette mer ne m’en empêchait, j’irais dans les contrées éloignées … pour porter ta parole… » Quelle gaffe ! Quelle erreur de jugement ! Quel impair ! Quelle faute civilisationnelle ! Comme si la mer empêchait le voyage, la conquête ou l’aventure !… Alors qu’avec sa double façade méditerranéenne et atlantique, le Maroc aurait pu être une place maritime privilégiée…  

Ibn Khaldoun

Qui ne connait le récit d’Ibn Khaldoun dans « Les Prolégomènes » : « Lorsque les armées musulmanes se furent emparées de l’Egypte au 1er siècle de l’Hégire, le calife Omar Ben Khattab écrivit à son général Amr El Aci pour savoir ce que c’était que la mer : « C’est un être immense qui porte sur son dos des êtres bien faibles, des vers entassés sur des morceaux de bois. » Frappé de cette description, Omar défendit aux Musulmans de se hasarder sur cet élément… Cette prohibition subsista jusqu’à l’avènement de Moaouïa. Ce calife autorisa les Musulmans à s’embarquer pour faire la guerre sainte sur mer ».

(Les corsaires de Salé, Roger Coindreau, 1948)

mo 2

Pourrais-je en vouloir à qui que ce soit d’ignorer que lorsque je décidai de me lancer dans ce que j’appelais du joli nom d’économie littorale, mes proches, autres que mes parents, faillirent s’étouffer de stupeur et de pitié ? Quoi ? Un jeune-homme de cette qualité – cela n’engage qu’eux… vendre du poisson ? Exercer le plus vil des métiers ? Renoncer aux belles carrières qui s’offrent à lui, ne vouloir être ni avocat, ni médecin, ni ingénieur, et troquer ses élégantes bottines de chevreau pour des bottes de caoutchouc ? Mon Dieu, est-il cinglé, se moquait-on autour de moi ? Oui, de bien braves gens étaient à ce point imperméables à ce qu’Hugo appelait puissamment « L’ouverture de toutes parts ». Pourtant, à quel plan pouvaient-ils donc avoir raison ?

  •       Au plan culturel ?
  •       Qu’ils vinssent donc se frotter à moi en la matière !
  •       Au plan social ?
  •       Lequel d’entre eux pouvait-il se targuer de mon titre de « El Mir El Biad » ou « le prince blanc », comme l’on me nommait sur les criées ?
  •       Au plan pécuniaire ?
  •       Je gagnais en une journée ce que la quasi-totalité d’entre ces gens restés dans le rang gagnaient en 6 mois.
  •       Au plan des loisirs ?
  •       Qu’ils me dissent quel métier m’aurait permis de connaître intimement une partie du monde dans ces conditions de confort et de luxe !
  •       Au plan humain ?
  •       La qualité des gens que j’ai rencontrés dans cette activité – chance ou choix personnel, n’est même pas comparable avec les profils médiocres et besogneux qui m’entouraient ailleurs.

Bou Iblane

Au plan personnel, j’ai vécu de l’intérieur et avec ferveur cette poésie de l’humilité et je me sentais, quoique natif des Hautes Terres du Bou Iblane, profondément littoral. J’étais fondé à me déclarer homme de mer puisque au Miocène, autant dire hier, le Saïs était un bassin marin qui s’étendait depuis la plaine du Gharb à l’ouest jusqu’au Col de Touaher à l’est et c’est pourquoi le sable gris-argent de l’aire de jeux de mon école maternelle contenait autant de coquillages. Peut-être est-ce aussi pour cela que je crois être comme ces mollusques et gastéropodes marins qui, éloignés à des centaines de kilomètres de la mer, placés au fond d’une caverne dans un sac et sous une cloche, se tournent et se retournent en tous sens avant de se calmer, une fois réorientés dans la direction de la mer, vers son point le plus proche. C’est pourquoi, à mon goût, un paysage amputé de cette mer qui recouvre les 4/5èmes de la planète, ne peut être vrai.

coelacanthe

Je suis donc probablement resté à l’état de cœlacanthe, regardant toujours, étonné, ses nageoires se transformer en bras et en pieds. Et ce besoin quotidien de nager avant l’aube, comme pour regagner un liquide amniotique immémorial !

« …  le Mer en nous tissée, jusqu’à ses ronceraies d’abîmes,
La Mer, en nous tissant ses grandes heures de lumière et ses grandes pistes de ténèbres_ »

St John Perse, Amers, Invocation.

capitaine corsaire d'Alger

Et bien non, je ne suis pas représentatif de mes familles dans mon rapport à la mer et ne permets à nul de penser que je puisse être le grand pirate algérien d’origine albanaise, Mourad-Raïs qui au demeurant fut le premier des corsaires de Méditerranée à oser franchir le Détroit de Gibraltar pour courir dans l’Atlantique !Son grand-œuvre est qu’il osa mettre à sac la ville de Lanzarote dans l’Archipel des Canaries et où il enleva la mère, la femme et l’épouse du Gouverneur qu’il ne restitua que contre une très forte rançon. Ledit Gouverneur, furieux, lança à ses trousses une véritable armada qui ne réussit guère à le retrouver alors qu’il s’était réfugié à … Salé. Puis, le temps de se faire oublier, malgré le blocus, par une nuit de forte tempête, il réussit à s’échapper de sa « cachette » et à retourner à Alger où il finit par être nommé amiral en 1595.

Mourad Rais

Je ne suis pas davantage son homonyme, Jan Janszen, hollandais converti à l’Islam, alias capitaine John Barber, alias Mourad-Raïs ou Morat-Raïs ou encore Caïd Morato qui eut mille vies, s’installa à Salé ou son charisme, ses courses téméraires et son audace le firent nommer, lui aussi amiral en 1624.  

Non, je n’ai jamais été non plus cet autre converti de Mourad-François, ou son pareil italien, Mourad-Le Génois.

Ai-je pour autant toujours été un ange ? Presque ! Je n’ai jamais été violent que pour me défendre et quelquefois pour reprendre mon bien. Hélas pas toujours, mais fataliste et très peu matérialiste, j’ai souvent accepté les coups du sort pour être un bon fils comme le recommande Rudyard Kipling. Couardise ? Lâcheté ? Pas le moins du monde, un sincère et profond parti pris pour l’harmonie du monde et la conviction que ce qui est bien est une source de quiétude. Tout comme Socrate, je crois que « Le sage doit préférer subir l’injustice que la commettre. » Je vais néanmoins prouver ci-dessous que je peux être démoniaque et même confesser qu’il m’est arrivé de l’être.

Oui Mesdames et Messieurs, je vais avouer, hic et nunc, la seule enfreinte à la loi commise dans ma carrière de poissonnier :

Malgré toute ma vigilance, tous mes principes et toutes mes conventions établies avec mes divers associés, je me suis laissé « surprendre par un client ». Entendez qu’il a essayé de me rouler. Dans toute ma vie, mes ennemis identifiés n’ont, par la grâce du Ciel, jamais réussi à m’atteindre. La flèche empoisonnée est toujours venue d’un arc supposé ami, et cette fois-là encore, cela se vérifia :

L'arnaque

J’avais un client, « un ami », ancien du Maroc expatrié à Marseille, à l’époque haut lieu de la piraterie poissonnière. C’était un véritable cas social, un gars à la vie privée compliquée et qui après avoir passé sa vie dans les céréales au Maroc choisit – sans y connaître rien, de s’intéresser au poisson, une fois en France. J’avais accepté d’honorer ses commandes au demeurant assez modestes, mais toujours selon ma sacrosainte règle en ce qui concerne le paiement : le paiement de toute marchandise sortant de mon établissement devait être garanti par un instrument bancaire irrévocable. Le hasard du calendrier fit qu’une fête importante tomba un mardi. Pour garder ses clients, il devait impérativement leur livrer le poisson commandé. Or, hasard, j’en atteste, sa garantie bancaire tomba à échéance la veille de la fête. Le temps pour la renouveler s’avéra trop court et il me supplia de ne pas surseoir à l’envoi des marchandises, car il en allait de tout son commerce et de sa crédibilité si durement acquise. Il me jura ses grands dieux que le mercredi matin il irait à la banque à l’ouverture pour procéder au paiement. J’envoyai les marchandises. Vers 17h00, il m’appela de l’aéroport pour me dire que tous les crustacés étaient arrivés morts et qu’ainsi il perdait le marché, la face, et l’argent. Il m’invita à prendre l’avion le lendemain pour aller constater la véracité de ses dires. Je n’en crus strictement rien mais pour ne pas ouvrir la voie à une polémique forcément violente, je jouai le jeu. S’agissant de produits d’une extrême délicatesse, ce genre de chose pouvait arriver et généralement, lorsque je reconnaissais le destinataire comme étant honnête, il y avait une espèce de compensation sur les opérations suivantes. C’est ce que je promis de faire dans le cas évoqué. Le premier jour ouvrable après la fête, il m’appela vers midi pour me dire que le nécessaire avait été fait à la banque et que j’allais en recevoir confirmation le lendemain, mais surtout supplia-t-il à nouveau, que se poursuivent les fournitures… Le lendemain, je ne reçus rien et il invoqua une quelconque « erreur de la banque ». Je ne vais certes pas défendre les banques mais Dieu que leurs « erreurs », réelles ou supposées, sont un alibi confortable pour tous les escrocs de la terre ! Je compris le quatrième jour que le salopard m’avait enrôlé comme âne de sa noria et condamné à tourner éternellement pour moudre son grain ! Ce faisant, il me disait en quelque sorte « Si tu veux que je te paie, tu dois m’envoyer de la marchandise et si tu arrêtes, tu perds tout car je ne pourrais tout simplement pas te payer ! Je fais de la cavalerie, en bon français ». J’adore, bien évidemment ce rôle, cette privation de liberté, cette situation d’angoisse permanente. Je décidai de frapper un grand coup.

J’allais à Marseille que je connaissais cent fois mieux que lui et les vieux pirates de l’ancienne criée – aujourd’hui haut lieu de culture, me firent comprendre qu’ils étaient au courant que mon « compatriote » était en train de me coiffer d’un bonnet d’âne ! Un soir, nous étions dans son bureau, dans un quartier pourri, par une pluie battante, dans une ambiance digne de Psychose d’Hitchcock, éclairés par la lumière falote d’un abat-jour bricolé de carton. Son crâne chauve luisait et je le fixai avant de regarder la monumentale et préhistorique machine à écrire Remington placée tout près. Cet homme qui s’était prétendu mon ami était en train de m’envoyer à la ruine, à la honte sans que j’y pusse rien ! J’avais envie de… et de … choses inavouables … Me ressaisissant, j’insultai le malin en l’envoyant « retro »… En récompense de ma sagesse, je reçus une illumination ! Je n’en dis rien et continuai à braire à son commandement. Hi han, disait l’âne de la noria de Monsieur le Salaud. Le lendemain, j’appelai discrètement mon bureau à Casablanca pour donner des instructions précises. Je fis répéter l’ensemble de mes proches collaborateurs et attendit comme chaque jour que mon cher client vînt me chercher. Ce même soir, nous nous retrouvâmes à nouveau seuls dans son bureau. Nous préparions les commandes pour le lendemain lorsque le téléphone sonna, marquant le lancement de l’opération « recouvrement » telle que je l’avais scénarisée. On me fit le point sur les opérations d’exportation du jour, sur les stocks, sur les achats et bien évidemment sur les envois des principaux concurrents. Puis on me passa celui de mes collaborateurs chargé du contact direct avec les fournisseurs… Il me dit que l’un de nos fournisseurs voulait vider ses viviers et vendre tout son stock de crustacés, une énorme quantité de langoustes et homards et qu’il voulait savoir mon intérêt pour la chose avant de la proposer ailleurs. Le camarade marseillais écoutait tout ouïe, bien sûr ! Je répondis à mon collaborateur complice que cela ne m’intéressait pas, que je connaissais ce fournisseur et qu’il était capable de changer 20 fois d’avis en une journée. Je reconnus pour attiser l’appétit de l’ami que ces marchandises étaient de très haute qualité mais lui recommandai d’oublier la proposition et de se concentrer sur nos petits poissons. Le Marseillais me fit un signe en silence pour me dire que j’étais fou et qu’il fallait absolument mettre la main sur cette marchandise, extrêmement demandée et chère en cette veille de fêtes de fin d’année. Je fis semblant de ne pas l’entendre et raccrochai en donnant les derniers ordres banals. Le chauve avait les yeux exorbités d’envie et ne voulait parler de rien d’autre que de cette aubaine qui allait nous permettre de nous refaire, lui et moi ! Je fus clair et net et lui dis que je ne ferais pas l’opération mais que je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il passât par un autre exportateur pour mettre la main sur ces marchandises. Sachant que personne ne pouvait réaliser ce genre d’opération et connaissant mon ascendant sur les fournisseurs, il écarta la possibilité et revint à la charge en me demandant avec insistance ce qui me dérangeait… Euh … non, laissons-le encore mariner jusqu’à demain … Je campais sur mes positions et le quittai pour la nuit… Le poisson avait mordu à l’hameçon et je sentais par son délicieux frétillement qu’il était même ferré.

Le lendemain, visiblement heureux de vivre, il me dit à peine bonjour et revint aussitôt à ces magnifiques langoustes, tout là-bas, dans leur vivier d’Essaouira, qui allaient se traduire pour lui en argent sonnant et trébuchant très bientôt. Et là, je décidai de placer la seconde banderille. Il recommença sa cour pour me convaincre de faire l’opération et je lui dis qu’effectivement, c’était bien sûr plus qu’intéressant mais qu’il fallait bien préparer l’opération pour en faire une réussite. Et là, je crus qu’il allait s’évanouir de bonheur. Tout ce que je voulais affirma-t-il, comme d’habitude, on va travailler comme des frères et ce qui est lourd pour toi, me dit-il, selon l’expression populaire marocaine, je le porterai. Fort bien mon ami lui dis-je. Alors d’abord allons  voir ton transitaire de Marignane pour vérifier qu’à l’occasion des fêtes de fin d’année, tous les services d’importation fonctionnent. Mais oui, mo’ rétorqua-t-il, voyons, on est en France ici, quand même. Je ne voulus rien savoir et nous nous rendîmes à Marignane, chez le transitaire pour en avoir la certitude. Je faisais de l’esbroufe, bien évidemment … Puis j’abordais l’épineux problème du paiement. Je lui dis que dans cette affaire, j’allais lui « rendre service » et que je facturerais ce qu’il me demanderait de facturer mais qu’hélas, je n’avais pas l’argent pour payer les marchandises et qu’il connaissait parfaitement ma méthode qui consistait à payer cash les fournisseurs pour me permettre de n’avoir que le meilleur du meilleur. Il me parla de traites. Je lui dis qu’il n’en était pas question. Il me parla de garantie bancaire, je n’acceptai pas davantage. A ce stade, je le réinvitai à oublier l’affaire et à reprendre le cours de son minable petit commerce… Il me répondit que jamais, dût-il pour cela me contraindre. Bon, il était vraiment ferré. Enfin, il me proposa de m’ouvrir une lettre de crédit irrévocable, confirmée et payable à vue directement à ma banque. Je voulus sauter de joie mais m’en gardai bien… Je « plaisantai » en lui disant qu’il était un « emmerdeur », que moi qui pensais prendre quelques jours de repos, il allait me faire travailler comme un damné etc. Il en riait de bonheur, le traître. Puis il me demanda quand je comptais repartir au Maroc. Je lui rappelais que j’étais là pour récupérer le paiement de mes vieilles factures et pas pour vendre des langoustes et des homards. Il me jura alors qu’après l’opération, il demanderait à sa banque un crédit qui lui permettrait une fois de plus de m’aider !… Oh le toupet ! Mais restons calme … Larmoyons plutôt de reconnaissance !… Ainsi, le lendemain même, je retournai chez moi, pas fâché du tout de retrouver ma ville et mes gens. Mes collaborateurs m’attendaient, anxieux de savoir si une fois de plus ils allaient béer d’admiration ou non. Je les rassurai et leur promis que cette fois-là, je n’avais pas l’intention de me laisser faire et que j’avais l’intention de faire mordre la poussière à la crapule.

La veille du jour « J », j’allai à la banque et relus mot à mot les termes de la lettre de crédit. Aucune difficulté, c’était clair et sans piège. J’allais aussi rendre visite à tous les responsables de l’export à l’aéroport et dis à chacun que le lendemain, je les suppliai de m’accorder une attention particulière compte tenu de l’énormité de ma facture … Promesses et remerciements anticipés furent échangés.

J’exigeai des employés d’être présents, non pas 5 mais 7 heures avant le départ prévu de l’avion.

Serein et tranquille, je m’en fus prendre quelque repos avant le grand jour. Je dormis peu mais d’un sommeil apaisé, ce qu’avait empêché cette sale affaire dont je fus victime innocente.

A 3 heures du matin, je retrouvai l’équipe, en superforme, souriante et décidée à donner plus que le meilleur d’elle-même pour me permettre de me rendre justice. Le travail fut rondement mené et nous partîmes pour l’aéroport. Ils voulurent tous venir pour « terminer le job » et pouvoir un jour dire avec fierté : « J’y étais ». Les préposés des différents services s’étonnèrent de ma présence effective mais voyant la quantité inouïe de caisses de marchandise ils comprirent que je faisais une opération exceptionnelle. L’opération de contrôle de qualité, puis de mise sous douane, puis de pesée et enfin, rédaction par moi-même de la Lettre de Transport Aérien pour être sûr que Monsieur mon banquier n’aurait absolument rien à redire et aucune réserve à exprimer. Nous attendîmes fiévreux de voir l’avion dans les cieux prendre le chemin du nord après une large boucle, pour souffler de soulagement et foncer vers mon bureau à Casablanca ou tous les documents, préparés la veille, furent une millième fois vérifiés, collationnés énumérés, tamponnés et mis en liasse. La banque ouvrant ses guichets à 08h30, j’étais devant la porte à 08h25… attendant là parmi les coursiers et les divers vaguemestres. A l’ouverture, plus rapide que l’éclair, je fonçais au premier étage ou je fus reçu par le chef du service export. J’exigeai qu’il vérifiât là, devant moi et immédiatement, la conformité de ma remise. 25 longues minutes de suspens qui s’achevèrent par la douce musique de cette phrase : « C’est bon, je vais céder les devises à 10 heures » !… Mes muscles dorsaux s’affaissèrent comme après un match de boxe. J’avais récupéré mon argent. Je dis alors au préposé que je voulais retirer l’argent correspondant. Sait-on jamais ? Il me regarda de l’air de douter de ma santé mentale. Une pareille somme ? Je ne pouvais être que dérangé !… Il me dit que je devais aller voir le directeur de l’agence lequel accéda à ma demande et m’offrit un café en prime… Il me demanda de faire mon chèque et y mit son gribouillis. Je lui demandai la permission d’émettre un appel téléphonique et j’appelais mon associé financier en lui enjoignant de me rejoindre illico, subito et presto à la banque. Il me rétorqua qu’il était encore en tenue de chevillard, plein du sang des abattoirs, ce à quoi je répondis que moi j’étais en bottes –blanches certes- mais couvert d’écailles de poissons, empestant la brise de mer et le parfum subtil de la sardine. Il ne fut pas long à venir et entrer dans le bureau du directeur. Il me demanda en quoi il pouvait être utile. Je lui expliquai qu’il avait été requis en tant que garde de mon corps car je devais effectuer un important retrait et que je craignais pour « notre argent ». Ainsi fîmes-nous, non sans remercier le directeur et le chef du service export pour leur diligence et de disparaître.

Une fois à l’extérieur j’expliquai tout à mon associé qui me félicita et me promis un gueuleton 3 étoiles pour le soir-même. Arrivé à mon bureau, je donnai les instructions pour dire à toutes et à tous que je ne voulais parler moi-même à personne au monde au téléphone et que le prétexte, faux, bien sûr, était que j’avais pris quelques jours de repos. J’insistais, personne, absolument personne. Après avoir précisé que la marchandise avait voyagé sans documents – rassurez-vous, cela arrivait souvent et les services de transit étaient très compréhensifs des deux côtés de la Méditerranée pour les difficiles opérations d’exportation de produits aussi périssables, je pense avoir donné tous les éléments pour comprendre le subterfuge :

Mon ami marseillais, le gros malin qui avait voulu m’envoyer au fond de la mer et ruiner les efforts d’années de labeur, attendait  donc une quantité phénoménale de langoustes et homards une veille de fête à Marseille. Aux lieux et places de ces crustacés de grande valeur, il reçut des maquereaux lisettes (minuscules et sans valeur marchande au Maroc) et des chinchards (appelés communément poissons-chats pour poissons pour les chats) dont la valeur atteignait difficilement le centième de celle des produits facturés. Aucune trace d’aucune sorte et le seul risque aurait pu provenir du fait que la marchandise ne soit pas dédouanée à Marseille avant vérification. Elle le fut, le crime était donc parfait. Tout avait été savamment calculé pour récupérer la totalité de mes factures arriérées et le cout de l’opération de recouvrement, bien sûr. Ben quoi ? En Chine on fait bien payer la balle qui sert à fusiller à la famille du supplicié ! Question de bonne gouvernance !

Le lendemain après-midi la Direction Générale des Douanes et Impôts Indirects m’envoya une convocation pour me présenter au bureau du Directeur Général de cette Administration le lendemain matin à 09h00.

Bien évidemment, je m’exécutai, décidé à défendre mon dossier de justicier un peu Zorro sur les bords, mais moral tout de même.

Le Marseillais, s’apercevant de l’arnaque et écumant de la double rage du ridicule et du roulage dans la farine, avait inondé toutes les Administrations de contrôle du Maroc, de plaintes, de dénonciation d’arnaque, de vol, de ternissement de l’image du Pays sur la scène internationale etc. J’avais facturé des chinchards au prix des langoustes, m’autorisant ainsi une marge de 4.900% (quatre mille neuf cent pour cent…).

Dans un premier temps, le directeur ouvrit la porte de son bureau afin que nul n’ignorât rien de son ire. C’était  un brave pépère colérique et mordant, mais en fait il était bon comme du pain blanc. Après m’avoir écouté en bougonnant, il me hurla que nul n’avait le droit de se rendre justice par lui-même, que j’étais un triste sire que ceci et que cela. Entre deux invectives, il s’approchait de moi, vrillait son regard dans le mien, et me demandait : « Dis-moi la vérité ! Combien lui as-tu ainsi pris qui ne t’appartienne pas ? » Imperturbablement, je jurais mes grands dieux que dans cette facture, seuls n’étaient pas à moi quelques centimes car le montant cumulé de mes factures passées m’aurait obligé à appliquer des prix à décimales, ce qui eut été ridicule. Il s’éloignait à nouveau pour hurler et me faire la leçon de morale, avant de revenir à moi, s’amadouant de plus en plus. Il finit au bout de 2O bonnes minutes par me « mettre à la porte de son bureau », affirmant haut et fort qu’il se réservait de me faire connaître « ultérieurement » ma punition. Lorsque je le saluais respectueusement, en passant près de lui pour sortir, il me mit la main sur l’épaule et me murmura : « Bravo mon fils, toi tu es un homme, Dieu te Bénisse ! » …

Et je m’en retournai à mon dur labeur, plus décidé que jamais à défendre dorénavant bec et ongles mes droits, et à cesser d’être comme disait l’excellentissime Si Allal Rifi, la poire la plus juteuse au Sud du détroit.

Le cinquième et dernier chapitre de ce « poème marin » sera donné la semaine prochaine et je promets que ce sera bien moins rêche et bien plus poétique puisque je dévoilerai un pot aux roses et j’évoquerai, c’est promis, ce que j’ai retiré de cette activité.

mo’ 

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