Mammy Blue

Le 22 juin 1633, devant les juges du Tribunal d’Inquisition de Rome, le physicien italien Galileo Galilei, Galilée en français, abjura sa doctrine sur la rotation de la Terre. Son célébrissime aparté, Eppur, si muove – « et pourtant elle tourne », est plus que sujet à caution. Par la suite, néanmoins, il prouva que son abjuration était effectivement toute de circonstance.

Andrea Sarti, l’un de ses très proches, qui était le fils de sa gouvernante et qui devint son disciple, déçu par ce qui était pour lui de la couardise de la part de son maître,  s’exclama alors, selon Bertolt Brecht dans sa pièce éponyme : « Malheur à la terre qui ne produit pas de héros ».

Galilée

Galilée, vieux, usé et triste, véritablement défait par ce qui lui arrivait, lui répondit, réunissant son reste de courage et son génie, sautant ainsi vers le 3ème degré de la compréhension du monde : « Non. Malheur à la terre qui a besoin de héros. »

Cette anecdote pourrait être le dialogue d’un historien et d’un philosophe sur les subtilités entre le besoin et la nécessité. Vaste débat duquel je veux me tenir éloigné.

Je ne les recherche pas, mais lorsque je rencontre une héroïne ou un héros, je ne boude pas mon plaisir. Reste maintenant simplement à définir ce qu’est un héros.

Pour moi, ce n’est nullement le demi-dieu des Grecs, c’est plutôt un humain de qualité, dont l’esprit et le cœur sont éclairés par une étincelle céleste. C’est une personne de qualité, capable de déplacer des montagnes, motivée par cette étincelle et mue par sa seule volonté. Celle-là même qui, systématiquement, lorsqu’un autre humain a mal, réfléchit quelques secondes et agit toute une vie pour soulager ce mal.   

Denis de Rougemont

« La décadence d’une société commence quand l’homme se demande :

« Que va-t-il arriver ? » au lieu de se demander : « Que puis-je faire ? » »  Denis de Rougemont, écrivain suisse, 1906-1986

Combien en ai-je rencontrés, de ces humains, généralement confondants de simplicité et de modestie, mus par quelque chose d’intemporel, par une morale transcendante, par une passion pour les autres, pourfendeurs du mal, « trouveurs » de réponses évidentes aux questions les plus douloureuses, travailleurs infatigables ayant pour seule boussole le Bien et ne se reconnaissant pour seul maître que leur cœur ?

Pierre Mac Orlan

 « Quand on possède le goût des gens exceptionnels, on finit toujours par en rencontrer partout. » Pierre Mac Orlan, écrivain français, 1882-1970

Mais lorsque soi-même on n’a pas reçu cette grâce, ce talent, qu’on n’abrite pas cette lumière ? Celui que Voltaire nommait « l’obscure et boursoufflé », Pindare, poète latin du VIème siècle a écrit dans sa dixième Ode Olympique : … « Qu’un homme réussisse dans une action difficile, on lui décerne des hymnes à la voix de miel, préludes de chants ultérieurs : on s’acquitte ainsi du tribut légitime dû aux œuvres grandioses. Ma langue veut aussi prendre part à ces louanges, et les dispenser »…  

J’ouvre donc ici un carnet de « croquis » ou je signalerai, de temps à autre, l’identité et les hauts faits d’une citoyenne ou d’un citoyen du monde ou de ma terre, que j’ai eu la chance de rencontrer et qui m’a donné envie de chanter que la vie est belle, que les anges existent, pour me rappeler de lui dire merci d’exister … Ainsi de vous, Ô Mammy, Mammy Blue

Ô Mammy, Mammy Blue, Twilight zone

http://www.youtube.com/watch?v=R1x6NUFEetw

Malicieusement baptisée Mammy Blue par ses petits-enfants pour la distinguer de leur autre grand-mère, Annie Lazrak doit son surnom au fait qu’en langue arabe, Lazrak désigne la couleur bleue.

Ô Mammy, Mammy Blue, Julio Iglesias

http://www.youtube.com/watch?v=pVDevSpobyw

Des personnes qui adhèrent à des œuvres caritatives selon leur humeur et, quelquefois, en fonction de calculs pas très nobles, j’en ai hélas connu de nombreuses ! Mammy Blue, elle, avec une constance et un entêtement admirables gère une association dénommée Al Manar, c’est-à-dire, en arabe Le Phare ou, plus joliment La Source de Lumière. Cette association prend en charge la scolarité d’enfants souffrant d’une déficience intellectuelle. Pour dire le grand mot qui fait mal et peur : les enfants handicapés mentaux.

des enfants heureux

Ô Mammy, Mammy Blue, Demis Roussos

http://www.youtube.com/watch?v=5ufdsRaso-s

 Mais cette école spécialisée est vraiment atypique. Je l’ai visitée plusieurs fois et n’y ai jamais vu que des enfants riant, souriant à tout le moins, suivis de très près par des adultes attentionnés et l’accompagnement est de telle qualité qu’à plusieurs reprises, je me suis demandé lequel des deux s’occupait de l’autre.

 Ô Mammy, Mammy Blue, POP Tops

http://www.youtube.com/watch?v=702pY0PRhuI

Comment définir le handicap ? A la Source de Lumière on dit que c’est « un déficit physique, psychique, congénital ou mental d’une personne par rapport à une norme – probablement arbitraire, liée à un environnement socioculturel, temporel et géographique.» 

retard

Ô Mammy, Mammy Blue, Dalida

http://www.youtube.com/watch?v=g7qL8diUyEU

L’école occupe l’un des plus beaux sites de Rabat : En face du Royal Golf de Dar Essalam, adresse prestigieuse s’il en est. Et là, nul pensionnat évoquant le monde glauque d’Oliver Twist ou l’auberge des Thénardier. Ce sont quelques bâtisses immaculées, perdues dans le bois, colorées, ouvertes, calmes et riantes. Cette année, l’école accueille 100 élèves, mais dans le passé, elle en a accueilli jusqu’à 240.

Mammy Blue en est la fondatrice. Depuis maintenant 45 ans, avec un enthousiasme visiblement intact, chaque matin elle sort de chez elle, dans l’école-même, pour gagner son bureau, véritable tour de contrôle de cette cité de l’espoir. De temps à autre, elle zèbre le silence de sa voix cristalline et riante, ici pour reprendre une enfreinte à la règle, là pour héler quelqu’un dont elle a besoin, là-bas pour inviter fièrement quelqu’un à venir admirer la dernière acquisition de l’école, un manège, un jouet ou le dernier aménagement, un nouveau bac à sable, un portique, une pergola.

aire de jeu

Ô Mammy, Mammy Blue, Joe Cocker

http://www.youtube.com/watch?v=dVjmIqBcbf8

Comme pour s’excuser de ne pas faire plus encore, elle précise que le niveau d’encadrement offert dans son école est sans concession et donc très dispendieux. Mais alors comment fait-elle ? Avec la modestie coutumière des gens admirables, elle se décrit comme la simple coordinatrice de la contribution de tous : les familles y vont de leur écot, soit directement, soit par le truchement de leurs associations ou de leurs assurances, les subventions de l’état – aussi étiques et incertaines que sporadiques, et, idée géniale s’il en est, la vente du savoir-faire de la maison, sous forme de formations spécifiques pour le compte de tiers ! Un véritable cursus pédagogique qui lui permet de fournir aux autres écoles les encadrants dont elles ont besoin, tout en procurant des finances à La Source de Lumière. Créée en 1988, la formation d’éducateur de jeunes enfants est agréée par le Ministère de l’Éducation Nationale. La formation comporte 3 volets : Théorique, Technique et pratique et se fait en partenariat avec des écoles ou associations. La formation a pour objectif l’acquisition d’un savoir être, d’un savoir- faire et d’un savoir-faire faire. Le métier d’éducateurs implique dynamisme, joie de vivre, gaîté, enthousiasme, rigueur, curiosité, générosité de l’échange, disponibilité et tolérance, toutes qualités que possède naturellement et plus que parfaitement la maîtresse des lieux.

   Ô Mammy, Mammy Blue, Nicoletta

http://www.youtube.com/watch?v=A3yaQR_Onak

 De temps à autre, le fameux rire de la petite fille émerveillée est effacé par l’énorme ra d’un instrument de percussion. Elle vous regarde et s’amuse de votre réflexe d’interrogation avant de vous expliquer que l’origine de ce vacarme assourdissant provient de la classe de musique ou les enfants tapent de toutes leurs forces sur des « surdos », espèces de fûts métalliques qui donnent un son de grosse caisse et qui, dans les orchestres latino-américains, donnent comme elle le battement et la cadence. Là, ils sont utilisés pour leurs vertus thérapeutiques. L’enseignante est une volontaire qui met gratuitement au service des élèves son expertise en musicothérapie. A charge de revanche, puisqu’elle-même est impliquée par ailleurs dans une autre association.

Ô Mammy, Mammy Blue, Patricia Kaas

http://www.youtube.com/watch?v=bZvBoucIL3g

L’école, grâce à la sympathie de sa responsable, s’attire les grâces d’innombrables personnes et il faut dire que lorsqu’on voit le travail accompli et même les résultats obtenus, on ne peut que tirer bas son chapeau et demander timidement ce qu’on peut faire pour aider. Non contente de prodiguer l’enseignement, Mammy Blue essaie systématiquement d’insérer ses élèves en fin d’études dans la vie professionnelle, avec un taux de réussite à faire pâlir de jalousie bien d’énormes machines aux moyens cent fois plus importants. Alors évidemment, les gens viennent pour essayer de comprendre son secret. Pour ces raisons, elle bénéficie de la sollicitude des plus hautes autorités nationales et de la sympathie des hôtes illustres du pays. Nul ne se fait jamais prier pour rendre visite aux enfants de la Source de Lumière.

Ô Mammy, Mammy Blue, Paul Mauriat

http://www.youtube.com/watch?v=OCFBa7uD8-g

Mère Teresa

Mammy Blue, vous  m’avez beaucoup parlé et je vous ai sagement écoutée. Vous ne disiez pas autre chose que Mère Teresa, la religieuse indienne, 1910-1997, et vous pourriez même, à mon sens, faire vôtres ses trois phrases magnifiques pour résumer votre credo et votre action :

1.   « Si tu juges les gens tu n’as pas le temps de les aimer ».

2.   « Nous ne saurons jamais tout le bien qu’un simple sourire peut être capable de faire ».

3.   « Nous réalisons que ce que nous accomplissons n’est qu’une goutte dans l’océan. Mais si cette goutte n’existait pas dans l’océan, elle manquerait ». 

Ô Mammy, Mammy Blue,  Céline Dion

http://www.youtube.com/watch?v=SrxVucGSkNc

Mammy Blue, je sais que vous allez lire ces quelques lignes maladroites, incomplètes, forcément partielles et bien sûr partiales. Je sais que vous allez rire et lancer quelques « oh », car « à toute exhibition votre nature est rétive, souffrant d’une modestie quasiment maladive » et vous allez trouver que j’exagère. Peut-être même me gronderez-vous,  mais du moins souffrez que selon sa noble habitude, le parfait Gribouille que je suis, pour ne pas se mouiller, saute dans la mare : Je vous ai apporté un cadeau ! Vous pensez si peu à vous et vous donnez tant aux autres !

Ô Mammy, Mammy Blue, Golden Gate Quartet

http://www.sonorika.co.uk/goldengatequartet/mammy-blue-lyricsmp3.html

Pendant que je regardais vos albums, pendant que je voyais défiler toutes ces personnalités, pendant que j’écoutais tous les honneurs qui vous sont si justement rendus, mon âme vagabonde fredonnait deux chansons :

Jeanne, Gorges Brassens

http://www.youtube.com/watch?v=W5kCpL-BanY

Gracias a la vida, Mercedes Sosa

http://www.youtube.com/watch?v=cIrGQD84F1g

rose bleue

Ô Mammy, Mammy Blue, Lara Fabian

http://www.youtube.com/watch?v=0Ma3s_aO8oM

Mais il suffit ! Vous m’avez assez supporté et les enfants attendent. Permettez que je me retire, non sans avoir prononcé le vœu de circonstance : « Veuille Dieu multiplier vos émules » …

mo’

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