Deep blue breath

D’un bleu à un autre, d’une mère à l’autre, la mienne n’en est pas une puisqu’océan et en parler est un prix à payer bien mince pour les innombrables bonheurs qu’il m’a offerts.

Elle – ou il …, m’administre en bonne thalassothérapeute ses vagues pour chasser ceux de mon âme. Ne cédons pas aux modes -par définition vulgaires, et considérons l’amour du surf, le besoin de surf, tels que ressentis par tous ces êtres amphibies inconditionnels dont je fais partie.

Ce surf est en fait une expression de l’amour de ‘’l’ouverture de toutes parts’’…

Mon père pêchait et il avait le don, pour ce faire, de se percher tout au haut de falaises propres à donner le vertige aux mouettes elles-mêmes. Il restait là, un nombre incalculable d’heures, le regard perdu, et il revenait très tard, heureux, calme et la plupart du temps bredouille. Il finit par nous confier que souvent, il ne prenait même pas  la peine d’appâter l’hameçon de sa ligne pour que nul être ou chose ne le dérangeât dans son tête à tête avec « l’immensité ».

pêcheur

Pêcheur solitaire

Adulte maintenant,  je trouve  merveilleuse cette contemplation qui illustre souvent pour moi, ces vers  de Saint John Perse – justement le poète préféré du maître de ce lieu public.
« En toi, mouvante, nous mouvant, en toi, vivante, nous taisant, nous te vivons enfin, mer d’alliance,

Ô Mer instance lumineuse et mer substance très glorieuse, nous t’acclamons enfin dans ton éclat de mer et ton essence propre :

Sur toutes baies frappées de rames étincelantes, sur toutes rives fouettées des chaînes du Barbare,

Ah ! Sur toutes rades déchirées de l’aigle de midi, et sur toutes places de pierres rondes ouvertes devant toi comme devant la Citadelle en armes,

Nous t’acclamons, Récit ! – Et la foule est debout avec le Récitant, le Mer à toutes portes, rutilante, et couronnée de l’or du soir. »

Amers, extrait …

L’attraction est immense et inexplicable. Amnios de la vie, certes …  et c’est la seule explication de l’amour d’un enfant qui n’a même pas encore vécu. Seule pourtant l’expérience nourrit l’amour !… Voici quant à moi ma propre histoire d’eau, une véritable session de surf.

à l'eau

Cela a commencé par une concentration, étrangement ressemblante à une ablution, purification rituelle de certaines parties du corps – en l’occurrence ici du cerveau, que le fidèle opère avant certains actes religieux. L’eau est d’ailleurs le symbole de purification présent dans de nombreuses grandes religions…

Entre lavage et ménage, la distance est ténue et il s’agit en second lieu de « se » ranger intérieurement et de « se » préparer à une épreuve. Pour cela, il est nécessaire de se libérer de toutes ses angoisses et de toutes ses contraintes pour s’adonner sereinement et entièrement à l’acte de mer.

La sérénité s’atténue sur la route du pèlerin, laissant place à l’excitation de retrouver l’amnios des temps sans âge, de vivre ce fantasme universel du retour à l’utérus maternel et de renaître conscient et grandi, sans ignorer le risque de revenir amoindri de l’épreuve.

Il s’agit de choisir le spot et la houle, et pour ce, les congénères, les commensaux, les vents et les marées vous conseillent et vous promettent  le meilleur accueil dans les souffles divers et chatoyants de l’océan, cette immense respiration qui scande la vie …

Breath of the Ocean – Vidéo Dailymotion.

http://www.dailymotion.com/video/xf44vw_breath-of-the-ocean_tech?start=2

Une fois devant le point d’eau, prenez congé de la petite amie, malicieusement surnommée « la veuve du surf » (surf widow…) pour dénoncer ces trop longues heures ou, attendant votre retour , elle restera seule à scruter l’océan et à essayer d’en comprendre l’incompréhensible attirance.

surf widow

Mais d’autres ont fait bien pire que mon innocent barbotage,  fut-il déguisé en baptême. De cette attraction, ils ont bâti des civilisations entières… Les Polynésiens bien sûr, et bien plus près de nous, les grands peuples navigateurs, tels les Portugais …

Ó mer salée, combien de ton sel 
Sont des larmes du Portugal ! 
Pour te croiser, combien de mères ont pleuré,
Combien de fils ont en vain prié! 
Combien de fiancées ne se sont pas mariées
Tout pour que tu fusses à nous, ó mer ! 
Cela a valut la peine ? Or, tout vaut la peine
Si l’âme n’est guère petite.

Extrait de Mer portugaise de Fernando Pessoa

Puis, avec l’élégance d’une tortue voulant rejoindre le large, je nage, encombré de ma planche comme elle l’est de sa carapace. Rencontre de la barre, c’est le purgatoire,  l’endroit où se brisent les vagues,  ces murs d’eau qui peuvent, en cas de colère,  happer et lessiver les téméraires qui s’y aventurent. Motivation ou bravoure ? Mots vains et hors de propos. Ici une seule attitude sage, l’humilité, cette sage et juste lecture de l’environnement qui donne le  droit d’entrée dans l’espace de l’ivresse et du pur bonheur …

surf

Une série d’ondes se proposent à moi. Il s’agit de les accepter ou de les refuser, au jugé, un peu à l’instinct, à la pulsion, cette parole de vagues… Le choix fait, le souffle plein, je plonge dans l’oubli,  ou tout au contraire dans la reconnaissance syncrétique de ce que je suis : une matière, un corps constitués de 70 % d’eau, alors petite bulle d’eau incrusté dans une eau infinie cherchant toutes deux à ouvrir à l’autre son intimité.

Et ce long tube au sifflet cristallin, qu’est-ce donc ? Que s’y passe-t-il , sinon qu’on y est mû par le souffle des flots et expulsé comme un violeur d’intimité et que l’on risque alors d’être giflé vers l’enfer des fonds ? Ce sont instants d’éternité et de plaisir paroxystique qui donnent enfin la certitude de vivre et que c’est pour cela que je suis là… Communion élémentale, sens de la vie, plaisir intense et attraction marine…

L’enfer du surfeur

http://youtu.be/hszs-3xZ5lQ

http://www.youtube.com/watch?v=hszs-3xZ5lQ

Le privilège du surfeur

http://www.youtube.com/watch?v=IC876ZZal8Q

La session est maintenant finie, je regagne le sable et bientôt la ville. Ô cette plénitude de l’après-surf…  saurais-je jamais dire ce qu’elle est réellement et oserais-je un jour déclarer en termes purs et dignes que j’ai « aimé » la mer ? Saine fatigue et joie immense d’avoir pris et donné du plaisir…

Comme pour expier une faute que j’ignore, je suis maintenant exilé bien loin de mon océan, de mes vagues, de mes tubes et de mes plaisirs marins… Cela fait mal et mon esprit ne s’en arrangeant guère, il se réinvente les souffles de la mer, et ce sont bien eux que j’essaie de retrouver lors de mes ballades en skate le soir à travers les avenues de Paris tout au long de l’année, ou encore en hiver,  sur les flancs enneigés de l’Isère.

Youyou

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