karate titre

Je me nourrissais alors quasi-exclusivement de plaisirs sucrés pour épanouir mon très jeune corps d’athlète …  japonais. J’étais, vue mon importance pondérale, la fierté agronomique de ma maman et l’objet de tentations cannibales de toutes ses amies qui voulaient, disaient-elles toutes,  « me bouffer  tout cru». Mais j’étais aussi, hélas, la honte de mon père qui s’égosillait en vain à demander à son épouse  si elle me préparait pour la prochaine foire agricole.

sumo-kid

Sans doute par jalousie, un beau matin, il donna instruction à mère de nous inscrire, mon frère et moi, dans un club de judo. Maugréant et tremblant d’exposer ainsi ses trésors à la brutalité des autres, elle s’exécuta néanmoins, mais choisit le plus huppé des clubs d’arts martiaux de Casablanca, persuadée qu’il serait le meilleur.

apprenti sumotori

La décision paternelle me fâcha car mon rêve à moi, c’était de devenir le premier sumotori de ce continent, et je voyais là mon fantasme de futur roi-fainéant voler en éclats. Adieu la vie de rêve que l’on m’avait décrite : les repas pantagruéliques entretenant mes rondeurs, le statut social de sex-symbol ouvrant voie aux câlins féminins perpétuels.

Mais plus de peur que de mal, l’enseignement du judo que nous reçûmes était bien adapté : nous faisions des cabrioles, nous riions beaucoup et nous recevions plein de bonbons. Lors des compétitions, que l’on s’efforçait de perdre, nous recevions des médailles en chocolat plus à mon goût que celles en toc doré et argenté !

Le père fouettard flaira l’arnaque après avoir assisté à l’une de ces ’’compéts.’’ et subi l’ignominie de nous voir perdre, mon frère et moi tous nos combats, décida de réagir en pleurant de rage d’avoir donné le jour et d’abriter sous son toit, je cite « deux paires de choses molles, faiblardes et nulles». Nous fûmes ainsi rapidement désinscrits de notre club de fils à papa et inscrits, cette fois-ci par lui-même, dans un autre club des bas-fonds casablancais situé dans une rue dérobée et où régnaient une lumière bleue glauque et vacillante comme celle d’un lupanar et une fragrance musquée à vous griller les sinus, comme échappée d’une chambrée de « poilus ».

taekwondo-kid

Ce ne serait plus du judo, décida-t-il, mais du taekwondo, art martial dans lequel, sans nulle autre protection que celle de Dieu, on porte et reçoit des coups réels.  Mon frère et moi faillîmes nous évanouir la première fois que nous pénétrâmes dans cet antre de fauves où nous retrouvâmes, comme condisciples, toutes les gueules patibulaires qui nous terrorisaient dans notre quartier.  Mon père, nous recommandant aux bons soins des encadrants, les avertit que s’il apercevait de leur part la moindre indulgence à l’égard des mignons petits chatons que nous étions, il nous retirerait du club. Il insista lourdement sur mon côté gnangnan, enfant gâté et pleurnichard.

Au premier coup reçu je regardais désespérément en direction de mon grand frère que je vis se faire administrer, à son tour, quelques coups bien ajustés. Je lui dis très naïvement et en pleurant presque ’’Viens on se casse en courant !…’’ Il m’en dissuada, me rappelant que nous le paierions bien cher. Nous nous résignâmes et retournâmes au comptage passif des gnons reçus sans trop de réaction de notre part.

L’heure passa ainsi, agrémentée de plaisirs variés et ininterrompus, des coups de poing alternant avec des coups de pied, des aïe avec des ouille, sans parler de l’envie perpétuelle de retourner en courant dans le giron ultra-sécurisé et sécurisant de notre maman bienaimée ! Enfin, au bout d’une éternité, une sirène enrouée annonça la fin du supplice et aussitôt, comme par magie, s’inscrivit dans le cadre de l’entrée, la silhouette inquisitoire de qui vous savez. Le moniteur lui assura que nous avions bien reçu les gnons promis… Enfin, je crois bien, car il sourit de satisfaction… On nous ordonna de passer à la douche. Quoi ? Mais il n’en était pas question, nous nous doucherions à la maison, osais-je proposer !… Et bien non, mon père nous dit qu’il allait attendre que nous prissions notre douche là-bas même et qu’ entre temps il allait discuter avec le responsable des lieux… Nous nous en fûmes donc mêler nos intimités délicates à celle de ces ours mal léchés… Puis retour à la maison avec mille anecdotes à raconter comme si nous revenions de Monte Cassino . Par exemple, celle d’un condisciple, justicier inconscient, qui refusa de voir son petit frère se faire  punir et se vit pour cela administrer le double de la peine ainsi que quelques coups de ceintures … Un sourire sadique perturba discrètement le visage de la haute autorité…

Bien des cours plus tard, alors que s’ancrait définitivement en moi la certitude d’être un ‘’pas de chance’’, avant de regagner les vestiaires, on nous fit faire une ronde au centre de laquelle je fus placé, invitant tous les disciples à m’attaquer, un à un. A la seconde minute, je saignais du nez suite à un coup porté par un bien connu et redouté gangster-racketteur, voleur de bonbons. Le sang ornait ma moustache et là, quelle leçon !

L’instinct de survie multiplia mes forces par cent et ma rage par mille. Je devins un véritable moulin à coups, vociférant et terrible, et les attaquants successifs ne durent leur survie qu’à l’intervention du moniteur ! Non mais !…

De retour à la maison, les hurlements maternels à la vue de mon sang, le coton dans mon nez et le sourire paternel amusé par ce spectacle barbare. Maman voulut « retourner chez sa maman », accusant son époux de sadisme, de folie, d’inconscience et de barbarie. Et lui qui n’a jamais au grand jamais porté la main sur nous, imperturbable, nous appela et très calmement nous confia qu’enfin, nous commencions à recevoir l’éducation qu’il souhaitait nous donner. Une éducation de ’’Chevaliers Bayard’’, c’est-à-dire sans peur et sans reproche… Et bien, qu’on le croit ou non, la seule chose au monde que je désirais à cet instant, c’était de retourner immédiatement dans l’arène me colleter une fois encore à cette bande d’agresseurs hurlants. Je sentis, grâce à ma révolte, un orgueil étrange m’envahir et me désinhiber.

Ô mon père, génie de l’éducation des enfants, 20 ans après, je mets genou à terre, te baise respectueusement la main et te dis, tout simplement ’’merci’’.

Après une courte et involontaire parenthèse oisive, je repris le chemin des dojos, c’est à dire des salles d’arts martiaux, et cette fois-ci, du karaté. A Rabat ou nous avions déménagé, j’eus comme professeur le regretté Maître Houari. C’est mon père qui me conduisit chez lui car ils avaient été condisciples, chez Maître Bouquet, qui dirigeait undojo où ils avaient suivi l’enseignement du mythique Maître Harada. Là, ça y était, je commençais à ’’accrocher aux arts martiaux’’ et me rendais aux cours avec plaisir. Oh, ne croyez pas que c’était toujours joyeux, les plaies, bosses et contusions furent nombreuses, mais là, elles étaient acceptées, expliquées, analysées et soignées.

Maître Houari fut bon et véritablement grand avec moi et cent fois il me retint à la fin du cours, bâton à la main pour me corriger : Tantôt c’était une mauvaise garde qui me valait une attaque au ventre à me plier en deux, d’autres fois c’était une position instable qui me  valait de baiser le sol. Il m’implorait à grand coups sur les épaules de me détendre et de faire partir chaque mouvement de mes reins, m’invitant également à apprendre à respirer avec le bas-ventre et non à céder à la tentation de l’apnée, lors de mes assauts. Peu à peu, j’appris à mieux maîtriser ma respiration, mon souffle, et plus je le faisais et plus je sentais mes forces grandir, et mon assurance augmenter.

Avec Maître Houari

Reconnaissance suprême de mon sérieux et de mon application, je devins moniteur pour enfants. Je m’éclatais avec eux et ils se bousculaient pour faire partie de ma classe. Si ma fausse sévérité ne leur faisait pas vraiment peur, ils ne m’en respectaient pas moins pour autant et se donnaient à fond pour rester avec moi ! J’avais mes préférés, tel ce petit Tarzan, futur garde du corps sans doute, solide comme un roc et haut comme 3 pommes, qui venait assister aux cours de la classe supérieure et n’hésitait pas à hurler après quiconque osait me désobéir. Et j’avais aussi mes amours… Telle cette petite fille de 4 dents et demie qui s’enfuyait en tutu rose de la salle de danse voisine pour sauter dans mes bras et refuser de retourner à ses pointes, m’empêchant d’assumer ma tâche sous les éclats de rire de tout le club, dont le bon maître des lieux qui me taquinait en me disant que dans la vie,  ‘’les rubans roses’’ sont plus forts que les ceintures noires.

Quant à mes propres cours, ils étaient de plus en plus prenants et peu à peu s’installait en moi la compréhension profonde du vrai karaté

Art noble s’il en est, éloigné de mille lieues des chorégraphies cinématographiques, de la vulgarité des combats de rue et de l’irréel monde des compétitions édulcorées. Mes ceintures changèrent de couleur à un rythme précis, mais bien sincèrement, je n’y pensais même pas.

Puis un jour, alors que j’étais ceint de marron depuis belle lurette, le Maître annonça que les ceintures marrons partaient en retraite hors de Rabat et qu’elles devaient avertir qu’elles ne rentreraient pas durant 3 jours. J’y fus, confiant comme à l’accoutumée. Une fois sur les lieux, j’attendais avec mon balluchon sous le bras que l’on me désignât ‘’ma chambre’’. J’entendis un rire me répondre et m’informer que je ferai mieux de chercher un coin pas trop infesté de scorpions et d’araignées ou dormir, à même le sol car de confort hôtelier, il n’y en avait aucun. Pas plus que de nourriture. La faim, le jeûne absolu ! Ah par contre il y avait de l’eau… Oui, et à volonté. La voix m’informa aussi que je devais être en kimono dans 3 minutes sur le tatami – tapis de combat dans un dojo. S’en suivit un cours démentiel, horrible, dur, surhumain, inhumain et sans fin. 5 heures d’affilée, 5 heures intenses, entrecoupées de micro-temps de récupération ou les plus chanceux, dont moi, parvenaient à dormir. Le reste de la classe ? Des blessés, des évanouis, des abandons et des départs définitifs.

Je fus réveillé la même nuit, alors que je me considérais comme à demi-mort, pour me présenter deux heures plus tard à … l’examen de ceinture noire… après un échauffement  plus que suffisant pour une locomotive d’il y a deux siècles. Par pudeur je ne vous parlerai ni de mon transit intestinal à ce moment-là, ni des insultes que je m’adressai, tant le stress me dévora : « Pourquoi n’avais-je pas choisi le tennis, le ping-pong  ou le ballon-prisonnier ? Pourquoi ne m’étais-je pas plutôt inscrit dans un club de photo ? Ah papa, papa !… » Les épreuves se déroulèrent tout au long des 3 jours de la retraite. L’écrasante majorité des condisciples – plus de 90% – n’étaient plus là, abandon. Moi, je fus  convoqué lors de la séance de clôture de la retraite, je fus applaudi et me vis remettre un document par l’un des membres du collège des encadrants, document qui me permit par la suite de retirer mon diplôme … Le bonheur de cette reconnaissance fut vite partagée avec mon père avec qui le contrat consistait à ramener un diplôme par an pour avoir une chance de ne pas connaître d’été orageux… Je revins à la maison, sale comme un peigne de clochard et m’offris donc  le plaisir de poser sur la table paternelle un diplôme de Ceinture Noire 1er Dan de Karaté, au détriment, certes, d’une première et dernière année de fac de droit…!

Il accueillit ma ruse avec émotion, lui qui avait dû arrêter le karaté bien malgré lui. Il me félicita et me présenta tout fier à ma maman en lui disant ‘’je te présente un homme’’. Puis il me conseilla d’entrer en hibernation et battre mon record de pionce pour récupérer de mon épreuve…

Mon histoire pourrait s’arrêter là mais selon la fameuse pyramide de Maslow, au-delà  d’une simple victoire, il reste à chercher l’accomplissement personnel, le besoin de se surpasser.

Pyramide de maslow

Ce second cycle débuta à une heure de Toulouse, à Balma exactement, lors de ma première année universitaire, alors que je me plaignais de ne pas trouver de club de karaté. Mon père, toujours derrière moi, m’a appris à toujours essayer de créer ce qu’il me manquait  et c’est ce que je fis dans le gymnase de mon école préparatoire, au prix d’un intense lobbying et de la mobilisation de tous les candidats à la succession de Bruce Lee…

double dragon

Je remportai ainsi une magnifique victoire sur une partie du corps professoral, réticente à mon projet de création d’un club de karaté au sein de l’école. Dans mon aventure personnelle, j’eus surtout l’immense bonheur d’y accueillir mon frère, à l’époque une terreur du Kick Boxing. Nous décidâmes de nous « offrir » un combat total, mémorable, sans témoin, sans règles, en allant  au bout de nos forces, de nous-mêmes. Un pur délire philosophique qui est, jusqu’à ce jour, pour nous, le symbole de l’invincibilité de notre cellule que nous baptisâmes, par allusion à un célèbre jeu Nintendo : Opération « Double Dragon ».

logo du club créé

Après  Toulouse, j’ai fait plusieurs haltes, j’ai testé d’autres clubs tantôt de Karaté, quelquefois d’autres disciplines. J’ai ainsi eu l’insigne honneur d’être accueilli à Rio, au Brésil par Rolker Gracie, héritier de l’illustre  Hélios Gracie, fondateur d’une discipline à la mode et qui ne manquait pas de m’intriguer : le Jiu Ji Tsu brésilien, un art du combat au sol. Ce dernier m’a fait l’amitié de m’y initier en allant jusqu’à me prêter le kimono de son légendaire et défunt père. D’autres expériences m’ont mené au Kick-boxing, discipline ou mon frère excellait donc et qu’il exerça longtemps avant de se réorienter vers le Muaï Thaï et même la spectaculaire Capoeira brésilienne.  Mais je revins toujours au karaté traditionnel, même si maintenant, je ne suis plus systématiquement attiré par la compétition si celle-ci ne signifie pas autre chose qu’un résultat muet, et même si j’ai été profondément déçu  par une courte expérience dans un  club « pompe à fric sans âme». Sans vouloir l’accabler, ce club parisien de grand renom a perdu … son âme, justement … certainement à cause du stress de la capitale.

avec rolker Gracie

Toujours au niveau de mon aventure personnelle, j’ai été longtemps empâté dans des rondeurs de complaisance. Et pour cause, je m’étais éloigné de « la voie de la main nue ». Or, voici 4 années, au cours d’un entretien d’embauche dans un groupe … japonais et ne manquant pas de relever mon attachement  à la discipline de leur Pays du Soleil Levant, le karaté, j’y revins comme le fils prodigue. Et depuis, malgré quelques blessures – qui me font prendre conscience du fait que le capital santé n’est pas illimité, je suis membre du Club MAK à Paris, ou je reçois l’enseignement de Maître Eric  Delannoy, un grand pédagogue, passionné par la transmission de son savoir, redoutable psychologue et excellent technicien. Il propose un cours tonique, concis et complet. Un cours supérieur, de perfectionnement, qui convient à la maturité que j’ai tout de même acquise.

Avec Maître Eric Delannoy

dojo de Paris

avec Michel et Martin

Au-delà des cours en eux-mêmes, son club est un forum d’échange entre les condisciples  venus d’horizons différents et permettant un partage d’expériences.

 

Le terrible kata TEN SHO

Apprendre à respirer

J’y vis de très beaux échanges martiaux, tantôt en apportant mon humble aide, tantôt en m’initiant au contact de prestigieux champions, à Ten Sho, un Kata respiratoire, hélas oublié dans les écoles. Conscient du privilège de partager ces moments de grâce, j’ai l’impression de progresser chaque jour et en remercie les Cieux et le Maître à chaque retour.

Ainsi grâce à la chaîne de Maître Houari à Maître Delannoy, me voilà remis sur le droit chemin, suivant scrupuleusement ma feuille de route, dont chaque halte sanctionne un  nouvel objectif atteint et un enseignement  intégré.

«  Gaine ton corps et explose juste avant l’impact,  enracine-toi  au sol, salue chaleureusement ton partenaire à chaque combat, contrôle ta respiration  »

Pour finir, je ne puis résister à la tentation de partager avec vous le spectacle d’une petite fée, redoutable, géniale et mignonne à croquer …

Je conclus ma réflexion sur les souffles :

Ouf j’ai fini… J’ai accepté d’intervenir sur ce blog, suite à une discussion avec son tenancier, lui disant que dans tout ce que je faisais de bien ou de mal, il existait un rapport intime au souffle et il me mit au défi d’en parler sur son blog.

J’eusse aimé vous parler de mes techniques de voyou abusant lors des slows dans les boums et les boîtes, de l’effet du souffle dans le tendre cou des jolies demoiselles. Mais comme à son habitude, il me l’a formellement interdit…

Oui, moi j’aurais aussi aimé  vous confier quelques fulgurances spirituelles entraperçues, déclinées sous toutes formes, tant bouddhiques qu’abrahamiques … Ce sont elles, bien sûr, qui ont complété et conforté ma prise de conscience.

Mais là, c’est moi qui me contenterai de vous inviter à faire vos propres recherches dans cette voie,  et peut-être alors reviendrez-vous en partager les résultats avec nous, ici-même ?

Youyou

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