Pour deux francs

Nos parents habitant à l’époque une ferme, ils durent, pour nous scolariser, mes frères et moi dans de bonnes conditions, nous ’’mettre à l’internat’’… Non, ce n’était pas l’univers glauque de la Maison des Thénardier, mais c’était tout de même très éloigné de la douceur quasi paradisiaque de notre vie là-haut, à la ferme du bonheur, près de notre maman, à quelques minutes de nos grands-parents…

La nourriture y était infecte et nous y faisions partie de la très petite minorité des élèves ’’indigènes’’. Notre frère aîné y entra à l’âge de 7 ans, moi à l’âge de 5 ans et celui que j’appelle ici le Puîné et qui est mon jeune frère, y arriva, lui, à l’âge de 4 ans et 9 mois…

Nous parlions peu le français, alors… malgré les cours intensifs de notre père pour nous préparer à ’’dévorer la culture occidentale’’… Mais nous apprîmes très vite et par nécessité cette langue, aidés en cela par notre aîné et par la bienveillance de la directrice qui était, je ne sais pour quel sombre motif, l’obligée de mon grand-père, chef de notre tribu.

J’entrai directement au cours préparatoire et le Puîné, lui, y fit une maternelle. Notre aîné, quant à lui, était déjà au Cours Moyen 1, si je me souviens bien …

Dans le dortoir commun, on nous avait placé tous trois côte à côte et il ne nous fut guère aisé d’apprendre mille choses que l’on faisait pour nous, chez nos parents… Mais la discipline tatillonne, la toilette au gant de crin, l’eau gelée des matins d’hiver, la corvée de cirage, et le fait de devoir nous mettre en rang à tout bout de champ, n’étaient rien à côté de la nourriture. Immonde est le seul qualificatif adéquat. Immonde et de très basse qualité puisque les lentilles étaient systématiquement aux charançons, le pain garni de corps étrangers divers et variés, bouts de ficelle, graviers ou insectes, selon, la viande impossible à mastiquer, les choux garantis puants, et les pâtées diverses propres à provoquer la régurgitation de chiens affamés. Mais ce n’était encore rien, car le pire, c’est que nous n’avions nullement le droit de refuser de manger et à la fin de ce supplice qu’était chaque repas, un ’’pion’’ passait à toutes les tables et nous devions lui présenter nos assiettes absolument vides. Oui, nous étions obligés de « finir » nos assiettes… Inutile de dire que nous ne cessions de bénir le génial menuisier qui avait fabriqué les grandes tables puisqu’il les avait faites avec d’immenses tiroirs. Inutile également de dire la pestilence qui se dégageait de ces tiroirs abondamment garnis des  »restes » de ces agapes…

La cour de récréation était vraiment le seul endroit où l’on se sentait vivre, où l’on avait l’occasion de découvrir les autres, d’avoir une vie normale … Nous bénéficiions d’une ou deux sorties par semaine, selon notre religion :

Les Chrétiens allaient à la messe, le dimanche matin. L’église se trouvait juste en face de l’école comme dans toutes les bonnes villes de France … Nous, nous n’y allions bien sûr pas et cela nous apparaissait comme une injustice car avant d’y aller, les copains recevaient un franc, je crois, – ne tombez pas en syncope, il s’agit de franc ancien, soit le dixième d’un centime d’Euro, pour participer à la quête organisée au cours de la messe. Sauf que ces petits malins faisaient la monnaie, ne donnaient que cinquante centimes et tous les cinquante autres, servaient alors à acheter des rouleaux de réglisse, des bonbons, des caramels casse-dents et de la poudre de coco en petits tubes de verre… Et nous les pauvres, ben rien du tout…

Par contre l’après-midi, tous les élèves de l’internat avaient l’obligation – la notion de choix n’avait pas encore été inventée par les éducateurs – d’aller en promenade au Parc de Chambrun, ainsi nommé en hommage à un illustre général français… Nous nous y amusions bien en vérité mais pfff… on n’avait jamais le temps de finir la construction de notre cabane, une partie de ’’Take’’ digne de ce nom, une cour à une petite mignonne de l’école des filles… Mais mes frères et moi y apercevions notre sœur, internée elle, dans un autre établissement…

Soyons francs… Il se présentait, au cours de l’année, une occasion ou deux, de sortir de l’univers carcéral sans risquer de se faire tirer dessus comme un lapin de foire : L’une de ces occasions était justement la foire biennale de la bonne Ville de Fez… Une foire agricole, ou étaient présentées toutes les nouvelles technologies facilitant la vie rurale… mais laissons cela, c’est sans intérêt. Sachez seulement que cette foire comportait aussi des stands de jeu, de spectacles gratuits, de bonimenteurs divers, de marchands de beignets qui sentaient divinement bon, de marchands de bonbons, de marchands de crèmes glacées et autres merveilles qui nous étaient totalement inaccessibles. C’était ainsi l’occasion de voir à quoi ressemblait le monde des humains normaux, en dehors de nos enclos et au delà de nos murailles infranchissables…

Nous y fûmes une année. J’avais 7 années et le Puîné en avait donc 5 et demie. Nous déambulions dans le brouhaha, émerveillés, souriant aux anges, nous arrêtant de longs moments devant tout ce qui ressemblait à ’’de la vie’’ en nous en étonnant avant de nous lancer dans des commentaires sans fin… sur la douceur de vivre … de certains et la tristesse … de notre sort…

Tout d’un coup, nous vîmes en contrebas un immense attroupement : des gens debout faisaient face à l’entrée d’un stand ou un aboyeur faisait l’article d’un quelconque spectacle. Nous décidâmes d’aller y voir de plus près et dodinant de nos énormes têtes aux cheveux ras, la sienne ornées de grosses lunettes de vue et la mienne d’une paire d’anses auriculaires qui me faisaient ressembler à un vase-trophée, nous nous-mêlâmes à la foule pour écouter le Démosthène de province haranguant la foule… Nous étions bien sûr trop petits pour voir réellement la scène et regardions plutôt par terre, mais nous avions l’impression de participer. C’est alors que, Ô miracle, je vis, posée sur la gravette du sol crissant sous mon soulier, une magnifique pièce de 2 Francs, (1 vingtième de Dirham, entendons-nous bien, ou deux millièmes d’Euro…) brillante de son bronze tout neuf…

pièce de 2 francs

Je la pris, la nettoyai et, sans réfléchir, je tapotai le bras d’une très élégante dame devant moi pour attirer son attention. Elle me fit face et me vit. Je lui dis alors qu’elle avait fait tomber son argent. Elle sentait le paradis, elle souriait comme un ange et avec son chapeau de ville, ses gants, et ses effets luxueux, on aurait dit une maman de sortie avec un papa… De sa main gantée elle m’ébroua les cheveux et me dis :

–      Non, mon petit, je n’ai rien perdu, la pièce est à toi…

J’avais 7 ans, je descendais d’un paradis ou la simple notion de mal n’existait pas, je trouvai une pièce de monnaie, un adulte me dit qu’elle était à moi, je ne me posai pas la moindre question et remisai le trésor au fin fond de ma poche, sous les yeux admiratifs du Puîné…

Puis la foule se dispersa et nous décidâmes de retourner vers l’esplanade des marchands de beignets odorants… C’est après avoir estimé que le trésor découvert n’était hélas pas suffisant pour nous payer deux de ces larges beignets espagnols recouverts de bon sucre en poudre – sans oser demander le prix, bien sûr, car nous n’aurions su déranger un adulte impunément, nous décidâmes d’acheter des bonbons. Pour cette somme, nous en eûmes 5 chacun. De ces délicieux bonbons chimiques pleins de couleurs et de saveurs étranges, vendus sans emballage, tripotés par toute la chaîne des ouvriers de fabrication et de commercialisation à mains nues, exposés sur l’éventaire du marchand sans aucune protection… Mais ce qu’ils étaient bons !… Et cinq chacun ! A peine imaginable …

La bombance terminée, nous entendîmes le sifflet du pion qui appelait au rassemblement. Ajustons nos effets, mettons-nous en rangs et en avant marche vers la taule familière, repus et ivres de plaisir …

Quelques semaines passèrent avant qu’une nouvelle perspective d’évasion n’apparût. Celle des vacances trimestrielles ou mon père venait nous chercher pour regagner nos pénates, retrouver notre maman, nos sœurs, notre univers familier… Nous avions bien travaillé, nous n’avions ni plaies, ni bosses, nous étions donc blindés et parés pour des vacances de rêve.

Nous retrouvâmes effectivement notre maman. Je retrouvai aussi ma sublime nourrice Sfya, mes amis, Lahcen, le fils du caporal, Oncle Driss, Bouazza l’ouvrier pitre, Grouny l’homme le plus fort du monde qui savait conduire le tracteur et même la moissonneuse-batteuse, et Oncle Raho, le vénérable gardien de nuit qui n’avait peur ni du noir ni des malandrins !

Tous nous firent fête comme à chaque retour avant de regagner leurs pénates et que notre famille ne se donnât tout entière à la joie d’être à nouveau réunie… Mon père nous questionnait beaucoup, examinait minutieusement nos notes, les commentait avec à chaque fois une exigence accrue, une sévérité supplémentaire…

Et c’est pendant cette discussion libre que l’illustre Puîné éprouva le besoin de conter l’anecdote des 2 Francs trouvés… Ben oui, il avait raison, me dis-je, je l’avais oubliée celle-là ! Je le rejoignis dans le récit et y fus de mes descriptions et de mes détails personnels. Mais pendant que je parlais, je voyais les sourcils paternels se froncer jusqu’à devenir charbonneux. Il nous arrêta enfin et nous demanda de venir nous asseoir tout près de lui, pour résumer que, donc, mo’ avait trouvé une pièce de 2 Francs et se l’était appropriée. Je confirmai mais me permis de rectifier que j’avais demandé à la dame devant moi si la pièce était à elle, et que c’est elle qui me dit que non, et que par conséquent, elle était à moi. Pater Noster me demanda de ne pas jouer sur les mots et de lui dire clairement si cet argent était le mien. Je répondis que non. Et lui de conclure, sans me laisser finir ma plaidoirie, que donc j’étais malhonnête…

Ma couleur dut alors tendre vers le vert caca-d’ oie et je me tus, ’’ma retraite coupée et tous mes chemins pris’’ comme le loup de Vigny … Je l’entendis alors ordonner à la servante d’aller dire au gardien-coursier de choisir un rameau d’olivier qui fut bien épais et de le ’’préparer’’ … Maman darda vers lui un œil noir, comme pour lui enjoindre de ne pas gâcher ce moment de retrouvailles si chaleureuses…  Il n’en fit aucun cas et une fois qu’on lui apporta le rameau d’olivier, il en préleva la baguette la plus longue et se mit à en enlever les aspérités et en vérifier la souplesse.

Puis le jugement tomba : mo’, coupable de s’être approprié une pièce de monnaie d’une valeur de 2 Francs ne lui appartenant pas au lieu de la porter au commissariat de police ou à une quelconque autre autorité, recevrait 50 coups de bâton et le Puîné, complice de ce crime abominable recevrait 25 coups.

baguette d'olivier

Maman se leva et quitta les lieux, suivie des petites sœurs interrogatives. Nous reçûmes ce que promis : Moi, cinquante coups de baguette sur la plante de mes pieds dénudés. Le décompte fut ainsi fait :

1, 2, 3, 7, 12, 23, 34, 48, 49, 50 ! Je me levai en boitant mais je le jure sans une larme, sans un cri et m’en fus prendre un bain de pieds confortablement installé dans le giron de Sfya qui pleurait toutes les larmes de son corps pendant qu’elle massait mes petits petons endoloris … Maman était en face de moi et la mine défaite par la tristesse, elle attendait la fin du bain pour me prendre dans ses bras et me chouchouter à son tour…

De la salle des tortures nous parvenaient les horribles hurlements du supplicié suivant et je réalisai enfin que notre père n’avait nullement oublié sa science mathématique et décomptait à dessein les coups pour les réduire à une peine légère mais incompressible :

1, 7, 14, 23, 25 !

Donc voyons voir : Moi 10 coups et Puîné 5 coups. Les quota sont respectés, merci M’sieur, vous pouvez garder le reste, ne vous dérangez pas, je connais le chemin …

Et voilà : Ainsi, après avoir été privés de la chaleur du foyer familial pratiquement deux mois, à l’âge de 7 et 5 ans, en guise de cadeau de retrouvailles et de félicitations pour leurs résultats scolaires, deux petits garçons tout mignons ont payé de la cuisson de leurs voûtes plantaires l’abominable crime d’avoir gardé par devers eux la somme de 2 francs sous forme d’une pièce de monnaie égarée par Dieu sait qui, dans une foire…

Euh … çà marque, moi je vous le dis ! … Ô lecteurs prêchi-prêcha, de grâce abstenez-vous de jugements par trop faciles et de pédo-psychologie de 4 sous.

Il y a quelque temps, ce souvenir a violemment resurgi de ma mémoire et a provoqué de ma part un rire véritablement hystérique, une rire qui alla jusqu’à la convulsion face à un interlocuteur abasourdi qui n’y comprenait mais. Ce monsieur se plaignait de la ’’mollesse’’ de son garçon et prévoyait pour lui un avenir bien triste car le pauvre garçon était honnête ! Vous rendez-vous compte de l’incongruité ? Honnête, comme si les limites fixées par la Loi n’étaient pas suffisantes et ne constituaient pas le périmètre nécessaire et plus que suffisant de la morale ! Honnête  ’’jusqu’à la bêtise’’, précisa-t-il, incapable de ’’profiter’’ des hasards et des occasions. Avait-on idée, me dit-il, d’être si tatillon sur les principes à cette heure de ’’struggle for life’’ anglicisa-t-il. Non, non se désespéra-t-il , son mâle descendant était assurément une chiffe molle tout à fait inquiétante ! Honnête ! Pfff… n’importe quoi !

Tous les maux de la terre proviennent probablement de l’élasticité de la morale de certains, celle que s’octroient des individus et des groupes qui vont jusqu’à ériger ces déviances en supra-morale alors qu’il ne s’agit de rien d’autre que d’un inadmissible égocentrisme ou d’un abject égoïsme…

mo’

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