alligator

Ma famille habitait à la campagne, dans la magnifique ferme de mon père, au pied du Bou Iblane. Nous étions scolarisés à Fès, nous, le trio des garçons, mais aussi notre sœur, mon aînée de deux années, blondinette aux yeux bleus, belle comme un matin de mai … Lorsqu’elle dut intégrer un établissement secondaire, mon très sage père s’aperçut qu’il se devait de s’établir en ville, pour permettre à tous ses enfants d’ acquérir plus commodément quelque savoir, quelque métier et … plus, si affinités… Blondie intégra la « section technique féminine » du lycée – c’était alors la norme bourgeoise- alors que notre aîné y était déjà depuis deux années. Je rejoignis deux années plus tard, talonné par le Puîné, à deux années d’intervalle.

Nous habitâmes une grande maison, dont les plans furent dressés selon les exigences paternelles pour satisfaire aux besoins de sa « famille nombreuse » et de son statut social…

Blaupunkt

Un beau jour, un énorme camion stationna devant notre porte, après force manœuvres. Un chauffeur, vêtu d’un bleu de travail et l’oreille ornée d’un crayon, en descendit. Après avoir vérifié l’adresse et le destinataire de sa cargaison,  il en fit descendre les déménageurs et organisa le débarquement. L’une des choses livrées était un immense meuble de deux mètres de long … non, enfin j’exagère mais en tout cas très grand, qui requit plus de soins et d’attention que le reste… Ils le déposèrent dans le salon, sous la grande fenêtre centrale et en entreprirent le déballage. C’eut pu être un poste-radio si ce n’avait été si grand… Une bibliothèque ? Non, c’était trop bas… Un coffre de rangement ? Mais non, ce luxe y eut été déplacé. Lorsque le déballage fut achevé, je remarquai que dans le coin gauche était fixé une espèce de bijou constitué d’un rond bleu et d’un mot barbare : ’’Blaupunkt’’

meuble radio

On nous expliqua enfin que ce que nous voyions était un radio-meuble et que le mot barbare signifiait Point Bleu en allemand et était le nom de ’’la meilleure marque de radio du monde’’. Le meuble contenait également un tourne-disque et une discothèque, en plus d’un petit rangement probablement pour les rafraichissements que l’on consomme lorsqu’on danse…

Les techniciens procédèrent à l’installation, aux branchements électriques et au réglage de l’immense antenne qui étalait sur le toit ses pattes d’araignée. Puis ils procédèrent aux essais et, fin connaisseur de la chose acoustique, je hochais vigoureusement la tête pour dire que la qualité du son était effectivement exceptionnelle. Ils finirent par partir et nous reçûmes bien évidemment l’interdiction formelle d’approcher le meuble. La manipulation en fut réservée à Monsieur notre Père et à son premier héritier, notre aîné… La restriction d’accès visait évidemment en premier lieu les inénarrables Mo’ et Puîné, considérés comme potentiellement dangereux car ignorants …

J’osai demander au Grand Sachem quand il avait l’intention de nous faire partager le contenu de son coffre magique. Il me répondit que, si nos notes et le contenu de nos ’’cahiers de correspondance’’ ne s’y opposaient pas, le samedi soir, c’est-à-dire le surlendemain, il pourrait organiser une séance d’écoute de belles chansons … Nous déglutîmes d’envie et nous en fûmes bien travailler pour le mériter, moi résigné et le Puîné s’affublant aussitôt de sa moue pendante des grands jours par laquelle il donnait une interprétation toute personnelle du vers poétique que l’on dit l’un des plus beaux de la langue française, cette plainte de Phèdre de Racine :

« Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire »

Samedi soir arriva et peut-être parce qu’il en avait fortement envie lui-même, papa ne procéda pas au contrôle de nos notes, non sans nous inviter à calmer notre joie, car ce n’était que partie remise au lendemain… Soit, mais pour l’instant, nous voulions des chansons et du son ! Et qu’il fut fort !

Il demanda qu’on lui apportât un paquet caché je ne sais ou, et il l’ouvrit. A l’intérieur, il y avait une pile de pochettes de carton souple illustré qu’il commença à regarder les uns après les autres… Nous étions toutes et tous pratiquement sur lui, rongés par la curiosité et l’intérêt… Sur les pochettes, des photos de visages, de femmes, d’hommes, de groupes et des noms jamais entendus ni lus auparavant : Tohama, Les Frères Jacques, Bourvil, Damia  … etc. Il déposa avec une infinie délicatesse le premier disque sur la platine. Puis automatiquement, le mécanisme se mit en marche, le disque tomba pile à l’endroit requis, un petit bras se leva et déposa délicatement son aiguille sur le premier sillon. Comme par magie, ce procédé nous permis alors d’écouter …

Tohama

Ouah ! que c’était bien ! Rigolo et tout. Nous voulions la réécouter cette Tohama réécouter. Puîné en exprima le souhait et, en souriant, notre père l’invita à être patient et à attendre d’avoir écouté les autres chansons pour bisser tel chanteur plutôt qu’un autre …

Puis il sélectionna une seconde pochette …

damia

C’est triste, hein !… La pauvre ! Voilà ce qu’elle dit, cette pauvre dame :

« Sombre dimanche… Les bras tout chargés de fleurs
Je suis entré dans notre chambre le cœur las
Car je savais déjà que tu ne viendrais pas
Et j’ai chanté des mots d’amour et de douleur
Je suis resté tout seul et j’ai pleuré tout bas
En écoutant hurler la plainte des frimas … Sombre dimanche…

Je mourrai un dimanche où j’aurai trop souffert
Alors tu reviendras, mais je serai parti
Des cierges brûleront comme un ardent espoir
Et pour toi, sans effort, mes yeux seront ouverts
N’aie pas peur, mon amour, s’ils ne peuvent te voir
Ils te diront que je t’aimais plus que ma vie Sombre dimanche. »

Mais pourquoi est-il méchant avec elle ? Elle est belle et elle chante bien pourtant !…

Nous étions aux bords des larmes, papa le vit et s’empressa de corriger l’ambiance …

bourvil

–      Ah oui, effectivement, il est bien rigolo çui-là …

–      Oui, tu as raison.

Puis l’on passa à la troisième chanson…

les frères jacques

J’étais très gêné… Notre père esquissait un sourire, notre aîné aussi, mais moi pas du tout… Je me penchai vers l’oreille du Puîné pour lui confier que même si je n’avais rien compris, j’étais sûr qu’il s’agissait de choses mal élevées… Non, je  n’appréciais pas du tout. Avec sa discrétion coutumière, il me répondit bien fort :

–      Mais à quoi vois-tu que c’est mal élevé ?

–      Tais-toi, bon sang … grinçai-je entre mes dents…

maurice chevalier

–      Ca c’est nul … J’aime pas non plus …

–      Moi non plus.

–      Il faut toujours que tu répètes ce que je dis

–      Ca va pas, non ? J’y peux rien si c’est nul …

–      Bon, allez, tais-toi …

–      Pff ! …

georges guetary

–      Et çà, tu aimes toi ?

–      Pfff, la voix est belle mais les paroles, franchement… Toi tu aimes ?

–      Oui !…

–      Ah enfin tu n’es pas de mon avis !…

–      Qu’il est bête !

catherine sauvage

–      Ca ne veut rien dire, j’aime pas …

–      Ben moi non plus …

cora vaucaire

–      Que c’est triste !

–      Ben ouais, çà existe, hélas !

–      C’est pas juste !

–      Je suis bien d’accord avec toi …

patachou

–      Ca c’est une femme jalouse

–      Ouais…

–      Mais il est bête, Domino… Elle est jolie, je ne vois pas pourquoi il la rend malheureuse…

–      C’est vrai, tu as raison…

Piaf

–      Ca oui c’est une belle chanson, avec de belles paroles et tout !

–      Ouais et en plus elle a une belle voix très forte.

–      C’est vrai …

Nous vîmes avec déception que papa rangeait ses disques dans leur boite. La séance était finie… Nous nous regardâmes avec le Puîné et nous interrogeâmes :  Combien de 10/10 devions-nous rapporter pour mériter une nouvelle audition de belles chansons contenues dans ces étranges galettes noires ? Ah !…

Puis s’adressant à notre aîné, papa lui dit :

–      Bon, je vais dormir, si tu mets ta musique de sauvages, que ce ne soit pas trop fort et ne tardez pas trop. Bonsoir les enfants

–      Bonsoir papa, dit sobrement l’aîné.

–      Bonne nuit papa et merci beaucoup, fayotai-je quant à moi…

–      Bonsoir pp’a, bougonna le Puîné

Une fois seuls entre garçons, nous dûmes satisfaire à toutes les exigences, que dis-je, les manies de l’aîné qui était encore plus tatillon que notre père, pour avoir l’insigne privilège de rester avec lui pendant l’audition de ses disques. Avait-il d’aussi belles chansons que celles que nous venions d’ écouter ? D’aussi tristes ? De plus mal élevées encore ? Mystère.

Alors lorsqu’il alla chercher la boite en carton contenant ses trésors, il nous interdisit de le suivre. A son retour, il nous informa que nous n’apprécierions pas forcément sa musique et précisa que dans ce cas, il fallait quitter le salon sans faire de bruit… Puis il éclaira nos bougeoirs de petits paysans fraichement descendus de leur montagne natale :

–      Bon, çà c’est de la musique américaine et elle est très à la mode. Ca s’appelle le Rock and Roll, ce qui veut dire  »Secouer et Rouler » car c’est une danse ou l’on bouge beaucoup.

–      Et tu comprends les paroles ?

–      Euh,  pas toutes …

–      Mais alors comment çà peut te plaire si tu ne comprends pas ce qu’ils disent ?

–      Mais enfin, dans une chanson il y a pas que les paroles, il y a aussi la musique, la musicalité, la voix … !

–      Ch’ais pas, moi çà me semble bizarre. Enfin, on va voir !

bill haley

Le docte frangin nous expliqua à la fin que la chanson racontait l’histoire  d’une demoiselle que son ‘’fiancé’’ rencontre avec un autre homme et qui, essayant d’obtenir une explication, s’entend envoyer sur les roses avec cette mystérieuse expression de ‘’See you later, alligator’’ qu’aujourd’hui, l’on ne pourrait traduire mieux que par : ’’Lâche-moi les baskets vieux chnoque’’ !

–      Mais elle est folle commentai-je, moi j’lui fiche une raclée, oui !

–      Moi je la tue, précisa délicatement Messire Puîné

–      Mais enfin, elle a le droit, non ? C’est sa petite amie, pas son objet !…

Mon frère ainé est aussi  cinglé me dis-je, boosté par les prémices d’hormones de ma pré-puberté !… Et soliloquai-je, s’il a raison, je sens que j’vais avoir des bricoles avec les femmes, moi dans la vie ! …

Il s’affairait déjà à déposer la nouvelle galette noire sur la platine lorsqu’il précisa :

Bon, maintenant un petit tour dans un pays hispanique :

cugat

–      Ouais mais c’est pas une chanson, c’est que de la musique…

–      Bien sûr, c’est de la musique pour danser, cette danse s’appelle le Cha Cha Cha et çà vient d’Amérique du Sud…

–      Ah …

–      Je vous avais avertis que ça ne vous plairait pas …

–      Bon allez, je vais vous mettre des choses que vous comprendrez mieux…

–      Merci grand-frère

–      Merci…

mouloudji

–      Ah ben oui ! Ça c’est une belle chanson !

–      Ouais, on comprend tout, la musique est belle, tout !

–      Une autre ?

–      Oui, oui, oui,  plein d’autres…

–      Non, deux dernières et on va dormir…

–      Oh, dommage …

montand

–      Celle-là aussi est très belle

–      Moi j’la trouve encore mieux que l’autre…

–      Chacune a son genre…

greco

–      Ce que c’est beau !

–      Oui, c’est très beau !

–      Et voilà, le concert est fini, on va dormir !

–      Ben c’est bien dommage. Tu en as beaucoup, des disques ?

–      Non, hélas, juste une vingtaine, mais je vais en faire la collection.

–      Tu as raison, je préfère écouter çà que de manger même !

–      N’exagérons pas, hein, même manger, c’est très bon !…

–      Bon allez, je suis sympa, je vais vous en faire écouter une dernière pour clore la demi-douzaine, mais je vous préviens, elle est un peu mal élevée, celle-là !

–      Un peu, un peu ou un peu beaucoup, m’inquiétai-je ?

–      Bof, elle n’est pas méchante non plus, hein !

–      Alors OK !

Brassens I

–      Mais il est fou ce mec !

–      Ben, il ne dit rien explicitement, il ne fait que des allusions !

–      Encore heureux, il ne lui reste plus qu’à dire les mots crus !

–      Il y en a ou il les dit et ce n’est pas choquant !

–      Tu en as ici ?

–      Attends voir …

Brassens 2

–      Celle-ci est très rigolote

–      Ouais mais, hein …

–      N’exagérons pas, à part le mot  »con », ce n’est pas très méchant …

Après avoir remercié l’aîné, nous montâmes dans notre chambre en faisant bien attention de ne pas faire de bruit pour ne pas déranger le sacrosaint sommeil parental. Une fois notre porte précautionneusement refermée, je m’assis près du Puîné et lui révélai :

–      Tu sais, ça y est, j’ai décidé ! Je vais être chanteur quand je serai grand !…

–      Mais tu ne sais pas chanter, qu’est-ce que tu racontes ?

–      Ta gueule ! J’apprendrai !…

Pour savoir ce que fut ma carrière dans la chanson, prière de cliquer sur ce lien …

http://wp.me/p62Hi-ti

mo’

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