Les chants du manque - 2

L’étrange poète Fernando Pessoa, 1888 1935, a été l’un des chantres les plus zélés de l’âme portugaise. Inconnu de son vivant, on a découvert, après sa mort, son oeuvre immense, soigneusement rangée dans une malle anonyme, écrite sous d’innombrables hétéronymes dont les plus célèbres sont Ricardo Reies, Alberto Cairo et Alvaro de Campos, chacun doté d’une personnalité originale.

Dans une compilation de textes parue sous le titre de ’’Sobre Portugal – Introdução ao Problema Nacional’’, il en est un, intitulé ’’ Le fado et l’âme portugaise’’ d’une grande originalité pour qui cherche à comprendre cet étrange genre musical qui séduit tant, sans trop se donner à comprendre.

En effet, pour la majorité des gens, le fado est un chant de faiblesse, de nostalgie et de tristesse. En totale contradiction avec cette perception voici ce qu’en dit Pessoa:

’’ Toute la poésie – et la chanson est une poésie assistée – reflète ce qui manque à l’âme. C’est pourquoi le chant des peuples tristes est gai et celui des peuples gais est triste.

Le fado, n’est toutefois ni gai, ni triste. C’est un entracte. Il a été élaboré par l’âme portugaise alors qu’elle désirait tout, sans avoir la force de désirer, en fait, quoi que ce fut.

Les âmes fortes reconnaissent la primauté du Destin en tout, les âmes faibles font confiance à leur volonté alors que celle-ci n’existe même pas, en fait.

Le fado est le chant d’âmes fortes. Il est le regard du Portugal adressé au dieu auquel il croyait et qui l’a abandonné, jusqu’à ce qu’à son tour, il s’en détourne.

Dans le fado, les dieux reprennent leur légitimité et leur distance. C’est le secret perceptible sur les traits du roi Don Sebastien.’’ 

Mais d’où vient alors ce genre musicale qui s’est hissé jusqu’à devenir l’expression première de l’âme de tout un peuple ?

J’ai déjà essayé d’en dire quelques mots dans le post intitulé ‘’SAUDADE’’, daté du 31 août 2009, à lire à l’adresse suivante : http://wp.me/p62Hi-BD

Reprenons …

maria teresa o.

Le fado est né au début du XIXème siècle, dans les ruelles de quartiers populaires de Lisbonne. Cette musique ne jouissait pas d’une bonne réputation, car chantée dans les bistrots de nuit et son premier public était constitué de prostituées, de marins, de marginaux et des mauvais garçons de la capitale portugaise.

Maria Severa Onofriana Lisbonne 1820 – 1846, est considérée comme la créatrice du genre du fado.  Elle est également connue sous le nom de Maria Severa ou sous le diminutif de ’’A Severa’’ – ’’La Severa’’.

Elle est née à Lisbonne dans le quartier de Madragao. Sa mère, Ana Gertrudes, était propriétaire d’une taverne et était surnommée ’’A Barbuda’’ –  ’’La Barbue’’ en raison de … la barbe qu’elle portait. Maria, elle, fut d’abord prostituée. Elle commença à chanter dans une taverne située dans le quartier de la Mouraria. Elle eut plusieurs amants célèbres, tous ensorcelés par ses chansons mélancoliques accompagnées à la guitare portugaise.

Elle mourut de la tuberculose dans cette rue-même et fut enterrée au cimetière de São João dans une fosse commune.

Revenons aux origines historiques et culturelles du fado. Elles sont nombreuses et controversées mais il est probable que ce genre musical soit la résultante de genres très différents, provenant de nombreux pays ’’visités par ’’Os conquistadores’’, portugais en l’occurrence, ou de civilisations visiteuses. Voici les sources avérées :

lundu

–      Le Lundu – ou Lundum brésilien qui est un mélange de rythmiques noires importées par les esclaves africains Bantous emmenés d’Angola au Brésil. Le Lundu a hérité de ses bases rythmiques africaines, une certaine langueur nonchalante et un aspect lascif, mis en évidence par des mouvements de hanches et autres gestes érotiques. Arrivé en Europe, le Lundu s’est grandement modifié sous l’influence ibérique, comme dans la façon de plier les doigts, dans la mélodie et l’harmonie, ainsi que l’accompagnement à la mandoline.

modinha

–      La Modinha, musique de cour portugaise – issue du même Lundu afro-brésilien ? Les paroles, en langue portugaise, abordent le plus souvent des thèmes mélancoliques relatifs aux douleurs de l’amour.

canso

–      La Canso occitane, poème chanté par les troubadours dans tout le Sud de l’Europe et participant du Grand Chant Courtois qui régna sur l’Europe à la fin de XIIème siècle.

Nas asas do fado

Katia Guerreiro, chanteuse de fado et Amina Alaoui, artiste-musicologue marocaine

–      La simple écoute attentive de pièces de fado permet de déceler des survivances du chatoyant héritage judéo-arabe d’El Andalous. On ne peut qu’applaudir l’intelligence et la perspicacité de l’artiste-musicologue marocaine Amina Alaoui, dans l’œuvre de laquelle on peut lire que …

…’’ De toute évidence, il y a une passion commune que partagent aussi bien la musique arabo-andalouse, le flamenco et le fado portugais, qui est liée à la même terre : la Péninsule Ibérique.

Nul besoin d’insister sur des faits historiques et de rappeler la présence de la culture arabe pendant huit siècles, en Espagne et cinq siècles au Portugal. La reconquête catholique met fin à l’identité religieuse musulmane mais point à celle de la culture arabe longtemps enracinée sur le sol ibérique. La mémoire culturelle de huit siècles de cohabitation, bel et bien implantée, était perpétuée par le peuple malgré la volonté de l’Inquisition d’en effacer les traces, en Espagne comme au Portugal. Au-delà du XVème siècle, les Gitans, les Juifs et les Morisques eurent un rôle créatif de passeurs musicaux dans divers styles du patrimoine musical populaire de l’Andalousie.

Dès lors on peut parler de fusion culturelle et artistique, d’Orient et d’Occident, sans cela le Flamenco n’aurait pas l’esthétique que nous lui connaissons. Le contact de deux cultures musicales, la gitane et l’andalouse fait surgir une troisième, totalement nouvelle et inconnue jusque-là : la Flamenca. Un tel processus ne s’est produit qu’en Andalousie, on le sait, mais le caractère incomparable du Flamenco vient probablement de l’extraordinaire richesse de l’héritage andalou et du fait que les affinités avec les traditions orientales du peuple gitan ont été beaucoup plus marquantes que dans tous les autres pays Occidentaux.

Il suffit d’écouter le style Andalusí – Arabo-andalou, le Flamenco et le Fado pour se rendre compte que ces expressions musicales vibrent sur un même diapason de sensibilité musicale celui du duende qui ne se manifeste que dans la liberté absolue de l’interprétation, par l’improvisation et l’émotion de l’instant, un moment unique de confidence qui vient du fin fond de l’âme et ne se répète point de la même façon. Ce DUENDE flamenco n’est autre que le TARAB chez les Arabes, et PROVOCAÇAO chez les Fadistas.

De même, ces trois styles chantent la passion avec une aspiration assez proche et non de façon similaire, en ce qui concerne la solitude de l’affection et la mélancolie. Les Portugais l’appellent ’’SAUDADE’’, les Andalous la nomment ’’SOLEA’’ » et les Arabes l’appellent ’’SAUDA’’ (*): pour désigner une humeur mélancolique et noire. Un blues ibérique aigre-doux d’une émotion intense et déchirante, puissante et fragile à la fois dont le gémissement profond chante le paradis perdu de l’affect dans la solitude ou de l’espoir face au revers du destin.’’  http://diwan-en-lorraine.net/spip.php?article86

(*) : Mon commentaire :

sawda

’’SAWDA’’ : mot-concept dérivé de ’’sawad’’ qui désigne tout simplement ’’la couleur noire’’, et dont la dérivation ici a un sens très précis, d’une grande complexité et d’une grande finesse : ’’SAWDA’’ désigne ’’le pied d’une montagne qui se termine en plaine couverte de pierres noires’’ … On pense de suite à un paysage lunaire, fait de la lave noire refroidie d’un volcan dévastateur… Comment ne pas voir là la représentation des tristes effets d’un phénomène écrasant, d’une catastrophe majeure qui ne vous laisse plus comme horizon de vie que l’ombre, la tristesse et le manque de la chose essentielle perdue, qu’il s’agisse d’un empire, d’une patrie, d’un pays, d’un amour ou d’autre chose encore ?

’’SAWDA’’, ’’SOLEDAD’’, ’’SAUDADE’’, et même SOLITUDE dont l’origine latine ’’SOLITUDO’’ désigne d’abord et avant tout la … DESOLATION, prise en son sens latin de ’’transformer en solitude une région, une ville, en y exerçant des ravages’’… Riche champ lexical, assurément…

Le ’’DESDICHADO’’, magnifiquement évoqué par Gérard de Nerval dans son poème éponyme est celui qui n’a pas la ’’DICHA’’, mot qui vient de ’’DECIR’’ – dire en langue espagnole, et selon les croyances de la même origine, la BONNE PAROLE DU DESTIN. Or, le destin, se dit entre autre ’’HADO’’, mot qui vient de ’’FATUM’’, lui-même dérivé du verbe passif latin ’’FARI, FATUS SUM’’ signifiant EXPRIMER PAR LA PAROLE

Et enfin, ’’HADO’’ et ’’FATUM’’ ont donné … fado !

Chaque ’’DESDICHADO’’ réclame ce qui lui manque, en chantant, et le chant apparaît alors comme systémique de l’incantation.

Quant au mot arabe ’’TARAB’’, il signifie à la base ÉMOTION, JOIE et TRISTESSE à la fois et le ’’MOUTRIB’’ est tout simplement l’interprète, nous y reviendrons.

Originellement, le mot ’’TARAB’’ évoque un mouvement régulier du corps, provoqué par le pas du chameau ou une autre cadence avant de devenir le rythme d’une musique…

Il suffit, je pourrais poursuivre ce discours crypto-lacanien pendant des heures mais je ne suis pas vraiment sûr que cela intéresse…

Place au fado !

casa do fado

Le fado est le chant d’un ’’fadista’’,  homme ou femme, chanteur soliste. Il est accompagné par deux guitaristes. L’un joue de la guitarra : guitare au son métallique en forme de poire, typiquement portugaise, de la famille des cistres ; l’autre de la viola : guitare espagnole classique.

Guitares

Le récital que je propose n’obéit à aucune règle musicographique. Les fadistas sont ici classés par ordre chronologique et chacune et chacun mériterait qu’on lui consacre une encyclopédie. Mais là n’est pas le but, évidemment. Il s’agit juste de donner à écouter avec attention ces chants pour permettre, à travers eux et leur étrange nostalgie de prendre conscience de  »manques immémoriaux » jusqu’à les trouver évidents, douloureux peut-être, mais toujours beaux…

alfredo marceneiro

Amalia Rodrigues

Sublime Amalia en  »live » dans Gaivota (la mouette)…

Celeste Rodrigues

Céleste Rodrigues est la cadette d’Amalia, infiniment moins connue, bien plus modeste mais … non dépourvue de talent.

Carlos do carmo

helder moutinho

Rodrigo Costa felix

cristina branco

Mariza

Meu Fado, meu 

Mariza.

Trago um fado no meu canto
Canto a noite até ser dia
Do meu povo trago pranto
No meu canto a Mouraria

Tenho saudades de mim
Do meu amor, mais amado
Eu canto um país sem fim
O mar, a terra, o meu fado
Meu fado, meu fado, meu fado, meu fado

De mim só me falto eu
Senhora da minha vida
Do sonho, digo que é meu
E dou por mim já nascida

Trago um fado no meu canto
Na minh’alma vem guardado
Vem por dentro do meu espanto
A procura do meu fado
Meu fado, meu fado, meu fado, meu fado

Maria Ana Bobone

Katia Guerreiro

Ana Moura

Ricardo Ribeiro

Carminho

Raquel Tavares

Gonzalo Salgueiro

Il existe d’innombrables sites internet dédiés au fado et vous les trouverez facilement.  Mais avant de clore, un dernier … Je vous défie de ne pas … non, rien, je n’ai rien dit …

Vais-je oser avouer mon sacrilège ? …

Mais ? Que vois-je ? Vos yeux sont humides ? …

mo’

nota : toutes les vidéos proviennent de YOUTUBE

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