Image

Ali, dès l’âge de 6 ans et durant 3 années, avait frotté les cordes d’un violon d’étude, sous l’œil autoritaire d’une dame sèche et austère comme il se doit, qui avait accepté de venir à la maison pour lui délivrer son précieux enseignement. Les exploits musicaux du jeune homme faisaient alors le désarroi des voisins et de tous les visiteurs pour lesquels sa douce maman l’obligeait à jouer. Lorsque l’on sait qu’il faut au moins 5 années pour sortir un seul son audible de ce merveilleux instrument, on comprendra qu’elle ne leur faisait vraiment pas un cadeau…

« Le temps passa… L’adolescence arriva avec son lot d’obligations scolaires. On m’avait imposé de suivre  la filière scientifique. Les maths pas très rigolotes, l’horrible physique, l’à peine supportable chimie et ces quantités inouïes d’exercices à faire,  avec les accompagnements d’usage : interdiction de sortir avant d’avoir fini mes devoirs, suspension desdites sorties à chaque mauvaise note – ce qui hélas, n’était pas rare etc. etc.

Image

Ma chambre – obligatoirement impeccable, mes livres et mon ennui avait pour toile de fond une ambiance guère joyeuse, ou la bêtifiante ’’télé’’ devint un plaisir. Mais je ne l’ai jamais aimé et je n’ai jamais laissé s’installer en moi le réflexe de l’allumer comme on branche un poumon artificiel… Je suis musique par contre, et c’est avec un sourire béat que j’ai reçu cette citation de Nietzsche confiée par mon père, certes violente, mais tellement vraie pour moi :

’’Sans la musique, la vie serait une erreur’’

Dans le salon, au fond, un vénérable argentier surchargé devait supporter en plus de son copieux contenu, un luth à gros ventre dont on me dit qu’il avait appartenu à mon grand-père que je n’ai hélas jamais connu et dont je porte le nom … L’instrument avait perdu quelques cordes mais il me fascinait : lorsque j’étais seul, je le prenais avec précaution, et l’installant dans mon giron, j’essayais d’en pincer les cordes. J’obtenais des gargouillis infâmes mais qui à moi, me plaisaient bien… Je le regardais souvent et il m’arrivait même de lui caresser la bedaine en passant près de lui… »

Un jour qu’il s’appliquait à en jouer, il sentit qu’on l’épiait. Levant la tête, il me surprit l’observant avec tendresse et insistance… J’étais très exactement en train de prendre conscience que mon très noble rejeton avait des affinités particulières avec la musique et principalement avec les cordes pincées, les scansions, les cadences… Je lui posai la question de savoir s’il aimait l’instrument qu’il s’amusait à manipuler. Il me répondit par l’affirmative en faisant des yeux ronds d’envie …

Image

« Les vacances suivantes, le hasard et la nécessité firent que j’obtins de bons résultats scolaires… Mon père en fut tout joyeux et décida de me récompenser pour cela … Un beau matin il me demanda de l’accompagner en ville. Mon oncle, le Puîné, était avec nous. Nous arrivâmes dans une caverne d’Ali Baba, remplie d’instruments de musique. J’en crus difficilement mes oreilles lorsqu’il me fut demandé de choisir l’instrument que je voulais … Et là, les conseils de l’oncle, l’habileté du marchand et la générosité paternelle firent que je me vis offrir la plus belle de toutes les guitares, une guitare ’’folk’’ de grande marque, laquée noir et bordée d’ivoire. Une pure merveille… esthétiquement tout au moins car j’étais loin de pouvoir en juger autrement … »

D’innombrables jours durant, il ne voulut ni manger, ni sortir, ni dormir : il voulait jouer de la guitare, et, fort de ses 5 années de solfège, il lisait toutes les partitions qu’il trouvait et apprit en un temps record à lire les tablatures. Il mettait à contribution sa maman , Internet, les bouquinistes, ses amis,  bref, tout le monde …

« Un nouveau succès scolaire ma valut une guitare électrique. Je m’essayai alors à tous les styles : folk, blues, rock et même hard rock…

Parallèlement – la discothèque paternelle y fut-elle pour quelque chose ? Je ne sais pas, mais toujours est-il que – je me mis à écouter de la musique espagnole, de la guitare, des chants … Dans cette précieuse bibliothèque, il y avait un coffret intitulé :

Image

Je n’avais pas trop le droit d’y toucher jusqu’à ce que mon père s’aperçût que j’étais au moins aussi maniaque que lui dans la manipulation des vinyles. Alors là, chaque jour, j’allais passer un instant, assis par terre, à dévorer avec gourmandise, les secrets du chant andalou … Seguiriyas, soleas, bulerias etc… et ne cessais de me demander pourquoi cela me mettait dans un tel état…

Depuis, je ne me suis jamais éloigné du Flamenco,  je l’écoute, je l’interroge, je l’étudie,  je le pratique, je ne peux plus m’en passer et pas même un seul jour …

Image

Là, nous parlons uniquement de chant et je promets de revenir avec un article dédié entièrement à la guitare  »Flamenco » mais pour l’instant, pour commencer ce moment de partage, je voudrais simplement dire que j’ai lu beaucoup de livres savants sur le Flamenco, ses origines et ses influences. Comme j’ai facilement trouvé cette littérature, ceux que cela intéresse la trouveront aussi facilement. Alors nul besoin de faire de la ’’science avec les livres’’.

Je donne toutefois ci-dessous des indications pour trouver les documents les meilleurs que j’ai pu trouver…

Alors, fidèle à l’esprit du lieu, je préfère l’illustration directe, en apparence déstructuré peut-être, mais très ordonnée en vérité…

Pour moi, il ne fait aucun doute que tout a commencé en Inde. En voici le matériau brut :

Faiz Ali Faiz, Chicuelo. Miguel Poveda – Allah Hu

Et qui doutera encore de cette origine après avoir constaté la parfaite cohérence de l’ensemble de cette expression spontanée ?

Fête des Gitans – Saintes Maries de la Mer 2010  »

Puis, les Arabes et les Juifs, ces autres ’’livreurs de civilisation’’, venant du sud, rencontrèrent, sur les marches de l’Europe, en Andalousie, les Hindous qui eux, arrivaient par le nord.

Nul ne vint les mains vides, bien sûr :

Ni les Arabes

Al Tarab Andalusi, luth et chant

Ni les Juifs …

Enrico Macias موال رائع بالعربية يحمل عبق الأندلس

Ce qui donna les fulgurances de la mythique Andalousie :

Flamenco et soufisme – Chants d’amour d’Al Andalus

Puis le rêve d’Al Andalus fut saccagé : L’Islam a purement et simplement été interdit, les adeptes du Judaïsme ont été expulsés et les Gitans ne doivent leur ’’oubli par l’Inquisition’’ qu’au fait qu’ils étaient catholiques … et alors le chant Flamenco devint plus que jamais un chant de douleur, le chant du ’’fellah mengub’’ – du paysan sinistré,  de persécutés, de déshérités …

Les tensions guerrières se calmant, il devint peu à peu l’expression du petit peuple d’Andalousie, analphabète, ignoré et méprisé. Durant des siècles, on ne lui prêta aucune attention, il était trop fruste… On ne l’étudia même pas et on en disserta encore moins …

Le Flamenco a été ’’ressuscité’’ par deux phénomènes, dans la première moitié du 20ème siècle.

  • Le premier phénomène est la passion d’une jeune intelligentsia militant pour l’éveil socio-culturel de l’Andalouse, mouvement dirigé notamment par le compositeur Manuel de Falla, de Cadix et le poète Federico Garcia Lorca de Grenade.
  • Le second phénomène à l’origine du renouveau du flamenco est l’attrait immense exercé sur les touristes étrangers par cette musique aux expressions exacerbées et au rythme prenant, mêlant musique, spectacle et danse.

Promenons-nous dans le temps en sautant d’un style à l’autre …

Taranta –  Nino de Almaden (1899-1968)

Fandango – Pepe Marchena  (1903-1976)

Cana – Rafael Romero (1910-1991)

 

Solea – La Paquera de Jerez (1934-2004)

 

Granainas – Enrique Morente (1942-2010) & El Bola (1967)

 

Bulerias – Paco de Lucia (1947) et Camaron de la Isla (1950-1992)

 

Tangos – La Marelu (1952) et Paco Cepero (1942)

Taranta – Tomatito (1958) & Camaron de la Isla (1950-1992)

Siguiryas – Estrella Morente (1980)

 

Rumba – Tekamelli (groupe gitan de Perpigan- contemporain)

 

J’avoue trouver un peu facile les rengaines de ce Flamenco quelque peu commercial, même s’il fait fureur un peu partout à travers le monde, mais je lui reconnais néanmoins l’immense mérite d’avoir popularisé le noble art du Flamenco, en dehors des folkloriques grottes gitanes des flancs de l’Albaycin à Grenade.

Gipsy Kings – Un Amor

Pour finir ce rapide survol qui, je l’espère, aura servi à vous donner envie d’approfondir la connaissance du Flamenco, art noble et art à part entière, regardons la splendide new-yorkaise d’origine portoricaine Jennifer Lopez et le très médiatisé cordouan d’origine tzigane, Joaquin Cortès, provoquant l’hystérie de la jeunesse mais aussi l’apoplexie des puristes en dansant à Puerto Rico quelque chose d’assurément bien éloigné de l’idée que l’on se faisait jusqu’à récemment du Chant du Manque connu sous le nom de Flamenco… 

Jennifer Lopez & Joaquin Cortez

Le Flamenco, Chant du Manque, chant de désespoir, longtemps ignoré, puis considéré comme un chant folklorique et rien d’autre,  est-il encore justifié de nos jours ? Finira-t-il, comme toute chose humaine en se désintégrant dans le cosmos ? Probablement, mais il aura entretemps été l’expression viscéral et splendide d’une conjonction de cultures refusées aux portes de l’Espagne. »

 

Ali &  mo’

Nota : Les interventions d’Ali sont en bleu et signalées par des «… ». Il est également responsable du choix des sources bibliographiques et de toutes les sélections musicales

 

De bonnes sources bibliographiques :

Publicités