bordélique

Non, n’exagérons pas, mon ‘’espace’’ n’est pas l’infâme fatras de la photo ci-dessus. Mais il n’est pas davantage une vitrine de papeterie. On y sent ma présence, on y sent la vie, on peut y deviner mes activités, mes tendances de l’heure, mes lectures, mes marottes, mes rêves, quelques souvenirs et quelques regrets aussi.

Aujourd’hui, sur ma table, trainent quelques piluliers contenant ces petits grains sensés me procurer bien-être et confort, à côté de mes outils usuels : une infinité de crayons, stylos, marqueurs, coupe-papiers et ciseaux. Les objets les plus visibles sont des bouteilles d’eau car je suis quelque peu potomaniaque – potomanie : besoin irrépressible de boire de l’eau, et des livres car je suis lecteur impénitent et rédacteur compulsif quoique en doute permanent. Epars sur ma table, un Harrap’s, un Robert, un Garcia-Pelayo et  un roman intitulé ‘’La liste’’, reçu hier, gentiment dédicacé par son auteure, Naïma Lahbil Tagemouati… J’ai déjà regardé sous sa jaquette, à la dérobée,  les premières pages et mon verdict est sans appel, je le lirai, ce qui de ma part est déjà un compliment car je ne lis plus guère de romans. Enfin, un lointain ‘’type bien’’ m’a récemment envoyé par ambassade spéciale son dernier ouvrage. C’est Khaled Roumo, franco-syrien très engagé dans le dialogue des cultures et des religions. Son ouvrage s’intitule ‘’ Le Coran déchiffré selon l’amour’’… Il y a également toute une série de blocs-notes, de papiers de différentes qualités, et, comment non, une pelote inextricable de fils électriques divers, rendus nécessaires par tous les appareils de bureautique que je suis sensé utiliser. Ces ‘’choses’’ sont d’ailleurs les seules que je haïsse dans mon espace… Ces fils crétins, sans aucune signifiance qui ne sont là, j’en suis persuadé, que provisoirement, le temps pour les fabricants de trouver le moyen de s’en passer et de se convertir au S.F. …

Alors, ranger mon bureau ? Mais qu’y a-t-il donc à ranger ? Aligner au cordeau les piles d’objets ? Les classer dans les meubles de rangement ? Mais ? … et moi alors ? Je suis outré par cette proposition. Qu’on me laisse donc tranquille, l’on rangera ‘’après’’ moi si l’on en a envie, mais tant que je suis là, qu’on me laisse en paix dans mon ‘’bordel’’ !

C’est quoi un bordel ?

Une fois encore, l’étymologie va venir à notre secours et même éclairer le propos d’une lumière originale : Une borde, en vieux français, c’est une ferme, une métairie. Puis avec l’adjonction du ‘’l’’ final qui lui a donné un sens diminutif, celui-ci a doucement glissé vers la désignation d’une ‘’cabane’’, d’une ‘’petite maison’’, sans doute au sens de kiosque, à l’origine. Exactement comme ‘’villa’’ désignait à l’origine une habitation campagnarde entourée de bâtiments et de terres ou travaillaient des ‘’vilains’’, c’est-à-dire des paysans à l’aspect rugueux, qui devinrent rapidement des gens peu agréables, pas beaux, et enfin laids. Donc, le bordel est une petite cabane isolée ou l’on prend du repos, lequel devint rapidement plaisir, avant de signifier plaisir facile …

Entre l’enfance et l’adolescence, j’ai construit des milliers de cabanes en tous matériaux, de toutes sortes : sous la grande table de la salle à manger familiale, entre mon lit et celui de mes frères, dans les arbres du jardin, derrière les bouquets de mimosas, derrière les rochers, derrière les dunes, partout ! Je suis un grand bâtisseur de … petites cabanes, autant d’espaces merveilleux sensés me ‘’faciliter’’ la vie et au sein desquels j’impose mes lois, des lois plus belles et plus justes à mon goût que les officielles. Les vertus qui y sont fêtées et récompensées sont la noblesse d’âme, la générosité, le courage, l’élégance et la contribution au bonheur de tous. Ces tentatives de réduction du monde à un phalanstère sur mesure, que sont-elles ? En y pensant bien, il s’agit d’opérations de séduction. Je viens de retrouver ce petit paragraphe dans un autre écrit de ce blog. (Quel cabotinage que de se citer !…)

‘’ Se référant à l’étymologie, il rappela que le mot séduire vient du verbe latin seducere, qui signifie très prosaïquement ‘’tirer à l’écart’’. Séduire était donc pour lui, une façon bien simple de réduire son auditoire pour pouvoir mieux s’occuper de chacun de ses membres. Les séducteurs, poursuivit-il sont de grands solitaires, qui ont du mal à se fondre dans l’anonymat de la foule et refusent de ‘’considérer’’ quelque personne que ce soit du seul point de vue de sa signification sociale. Ce sont souvent des originaux, des gens qui ont du mal à s’épanouir selon les règles couramment admises.’’

http://wp.me/p62Hi-1Kz

jardin chinois

J’ose alors cette proposition courageuse quoique provisoire : les petites cabanes, les bordes et les bordels sont des lieux de réduction, donc de séduction. C’est choquant ? Je ne trouve pas, pour ma part puisque réduire et séduire c’est très exactement diminuer les facultés sélectives et amoindrir les possibilités de refus d’une proposition…

Les Allemands, avec lesquels j’ai eu la chance de travailler pendant une bonne décennie sont, je pense, les maîtres absolus de l’organisation et ce n’est guère un hasard s’ils ont poussé cette discipline au point d’en faire une science. Et bien des chercheurs allemands qui étudient l’O.S.T. ou Organisation Scientifique du Travail, viennent de jeter un immense pavé dans la mare des lieux communs, en l’occurrence  l’assimilation d’un rangement défectueux à un défaut de rigueur mentale. Ces austères crânes d’œufs  d’outre Rhin ont récemment osé conclure que le choix de l’option ‘’bordel’’ dans l’organisation est un indicateur de ‘’forte conscience productive’’ !

jardin français

Moi, cela m’a toujours semblé évident car bien franchement, un esprit, une chose, un lieu parfaitement rangés expriment au mieux une idée, alors que le ‘’bordel’’, lui est plein de propositions, d’options, de sollicitations, d’attractions, de promesses, d’imagination, de suppositions et d’interrogations…

L’idée de nos scientifiques teutons est que  ‘’Dans l’absolu, le chaos n’existe pas, il n’est qu’une formulation de l’ordre, en revanche, dans le domaine professionnel il serait l’expression d’une volonté d’aller droit à l’essentiel sans s’encombrer de futilités qui n’ont pas lieu d’être.’’

neurones et univers

Voilà à mon avis, le bon sens rétabli.

Je me suis révolté, toute ma vie durant, contre ce besoin d’alignement de mes contemporains alors que nos 85 à 100 milliards de neurones et, excusez la prétention de la comparaison, l’univers tout entier, se présentent sous l’aspect d’un immense désordre au sein duquel l’on serait bien en peine de trouver la moindre droite, la moindre symétrie, le moindre semblant de rangement. Rien, rien d’autre que des traces comme hésitantes, flottant dans le vide et tâtonnant pour s’y mouvoir !

Nos facétieux chercheurs allemands vont plus loin : Ils ‘’ se sont également livrés à quelques extrapolations et dans le secteur du marketing, les résultats obtenus sont littéralement troublants. Une vitrine commerciale par exemple en désordre induirait chez le consommateur un besoin de simplicité dans ses choix ainsi que des achats compulsifs. À bon entendeur…’’ Encore une fois, personnellement cela me semble évident.

jardin zen

Et cette haine de l’ordre en tant que fin en soi, je ne suis pas seul à l’éprouver. J’ai en effet l’insigne honneur de la partager avec un personnage de légende dont la faiblesse mentale n’a pas été démontrée, c’est le moins qu’on puisse en dire. Il s’appelait Albert. Albert Einstein

jardin anglais

Un homme de lettres a merveilleusement parlé de l’ordre. Peut-être est-ce parce qu’il regardait le monde du point de vue de Sirius ? Il pouvait ainsi voir que l’ordre et l’harmonie sont deux choses bien distinctes l’une de l’autre.

Il a dit :

‘’La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne crée pas la vie.’’

Ailleurs, il fut encore plus tranchant et déclara :

‘’L’ordre pour l’ordre châtre l’homme de son pouvoir essentiel, qui est de transformer et le monde et soi-même.’’ 

Et plus modestement et plus près de  notre sujet du jour :

‘’Le bureau bien rangé serait sans doute possible, le symptôme d’un esprit dérangé.’’

Cet homme, c’est Antoine de Saint Exupéry

mo’

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