le paradis

sur le dos d'un cheval

dans les pages d'un livre

Je jure n’avoir jamais eu d’activité professionnelle en relation avec l’antichambre du paradis sur terre évoquée ici, mais j’ai quand même exercé de drôles de métiers en fin de compte ! Instituteur, marchand de poisson, journaliste, agriculteur, animateur – radio, courtier international, exportateur de produits alimentaires, administrateur d’entreprises, chevillard …  j’en passe, et surement des meilleurs.

J’ai déjà eu l’occasion de dire que j’ai été confronté au choix d’un métier à une époque où, sans aucun doute, l’abondance de choix m’a nui : la fin des Trente Glorieuses, les années 60-70, période qui correspondit à celle des indépendances de nos pays. Le manque cruel de cadres valorisa grandement le moindre diplôme et j’eus pu opter pour n’importe quelle activité avec des chances raisonnables de réussite … Mais pour l’écrasante majorité d’entre ceux que j’ai choisis, il semblerait qu’il m’ait manqué le moindre intérêt pour l’argent, m’étant appliqué à rechercher d’abord et avant tout l’intérêt de l’activité, le prestige et le défi.

J’ai donc été marchand de poisson après une énorme déception dans le cadre d’un projet on ne peut plus culturel : la création d’une émission de télévision consacrée à l’art pictural naissant alors au Maroc

J’ai exercé ce métier avec passion, j’y ai gagné beaucoup d’argent que j’ai entièrement reperdu, très exactement selon le principe des jeux de hasard et me suis même offert le luxe d’en sortir couvert de dettes que je mis bien longtemps à payer…

Mais le commerce du poisson n’est pas le ’’plus pire’’ que j’ai exercé… car le ’’plus pire’’ c’est celui qu’on définit comme le commerce de chevaux ou bétail vivant, et dont le substantif est un terme très péjoratif désignant un homme d’affaires peu scrupuleux et même louche : Oui, frères humains, j’ai été … maquignon ! 

Miserere mei, Deus !

le maquignon

Oh, non, qu’allez-vous croire ? Que je me baladais dans les souks  en blouse de drap grossier en train de faire passer un cheval aveugle pour un cheval borgne ? Mais non, voyons, pour cela, j’avais à mon service une nuée de gens aussi recommandables que des hyènes, placés sous la tutelle de deux gitans pure race, dont les ancêtres avaient surement  »traité » plus de chevaux que je pourrais jamais en voir dans ma vie, aussi cousins qu’ennemis mortels, qui ne se parlaient plus depuis avant leur naissance et qui chacun aurait donné sa fortune pour nuire à l’autre. Michel et René F. étaient des commerçants vraiment très prospères et connaissaient les chevaux mieux que  personne. Ils n’ont jamais pu vraiment me convaincre qu’ils n’étaient pas complices et associés car leur dispute permanente était caricaturale. Ils avaient accepté un drôle de deal avec moi : Aller sur les souks et choisir les chevaux que mes gens achetaient et qu’ensuite je leur vendais, me débarrassant ainsi de la responsabilité énorme et délicate de la qualité. De cette manière, pas de contestation possible, l’agréage se faisait sur les marchés et n’étaient achetés que les chevaux pré-vendus ! Oh, il y eut bien quelques contestations, l’un ou l’autre jurant ses grands dieux que j’avais changé un cheval sélectionné par un canasson cagneux mais c’était toujours pour obtenir un petit rabais supplémentaire, une invitation ou autre broutille en guise de compensation.

Dans ce commerce prospère, je ne prenais pas de risque donc, car Messieurs les caïds avaient leur bon argent ici, dans des banques locales et mon intervention revenait à un service, payé en tant que tel. Non, pas des mille et des cents, mais tout de même de quoi mettre deux poules au pot le dimanche et même les autres jours de la semaine.

Hélas, trois fois hélas, pour une sombre et très peu vraisemblable question sanitaire, l’exportation vers l’Europe de chevaux vivants fut interdite et l’activité cessa par la force de la loi. Les gentlemen distingués qui y furent mes partenaires ont tous deux disparu, sans laisser de trace, et je n’en ai plus jamais entendu parler…

A la fin de ce juteux commerce, je me retrouvai propriétaire des écuries ou je stockais mes chevaux, un terrain d’un millier de mètres carrés qui aujourd’hui doit valoir une fortune et dont je me défis pour une bouchée de pain, trop content d’en stopper les frais d’entretien et de gardiennage. Je me retrouvais également propriétaire d’une demi-douzaine de chevaux achetés  sur les marchés à des propriétaires probablement en grosses difficultés financières, car c’était de beaux chevaux acquis à bas prix et que j’avais refusé de vendre dans des lots, espérant les vendre un à un et petit à petit…

J’avais installé cette harde dans une écurie autorisée du quartier du cynodrome de Casablanca et un palefrenier attitré veillait en exclusivité sur elle. Pour ne pas les voir dépérir comme cela arrive aux chevaux que l’on ne sollicite pas et parce que j’aimais cela, chaque jour, à l’aube, j’allais en prendre un pour une promenade sur la plage de Sidi Abderrahmane, avant son bétonnage total, selon un chemin tracé que les bêtes connaissaient par cœur. Sur la plage je libérais les chevaux pour un galop salutaire et quelques sauts d’obstacles naturels. Nous regagnions l’écurie, exténués, haletant et heureux. Je reprenais alors ma voiture, saluais le palefrenier et m’en allais vaquer à mes occupations.

Un beau matin, sentant le picotement acerbe d’un petit vent vif, je décidai que ‘’c’était le jour’’. Je pouvais enfin mettre mon splendide blouson en cuir acheté chez Brigatti, cette marque de légende du sportswear italien, dont la boutique du Corso Venezia à Milan était le fournisseur obligatoire de tous les passionnés de sport, notamment cycliste. Beau comme une publicité, je m’en fus monter mon cheval préféré : un magnifique barbe à la robe baie, nerveux, vif et tellement intelligent. Le palefrenier me le prépara, ce qui, pour moi était d’une simplicité extrême car … je montais à cru … ! Un simple filet – ensemble de lanières en cuir qui sert à maintenir le mors en place dans la bouche du cheval, et bien sûr des rênes, – consistant en de longues lanières souples en cuir attachées au mors, qui servent au cavalier pour transmettre ses ordres et contrôler le cheval.

Aveu de taille à peine croyable : je n’ai jamais appris à monter à cheval avec une selle. Comme je ne traversais pas les immenses étendues de l’Ouest américain, ni les steppes d’Asie Centrale, ni les déserts de nulle part – tant s’en fallait, j’estimais que je pouvais me passer de selle. Pire, je perdais complètement l’équilibre sur un cheval sellé car je ne sentais plus le cheval. Je me moquais même aux éclats de tous les cavaliers ‘’citadins’’ et de leurs harnachements de luxe, de tous leurs ‘’trucs’’ de confort. Je leur demandais comment ils faisaient pour galoper ainsi isolés du cheval et de ses réactions, de ses frémissements, de ses craintes … On me répondait sans aménité que tout le monde n’avait pas la chance d’être un ‘’bouseux’’ plus familier des animaux que des hommes …

Revenons à ce matin-là. Je sortis au trot et me dirigeai vers la plage, respirant à pleins poumons l’air encore pur à cette heure. Dévaler quelques escarpements et hop ! Au galop … Arrivé à hauteur du restaurant Ma Bretagne, retour jusqu’au restaurant – cabaret  Sijilmassa… J’étais heureux, insouciant et bien, sur mon cheval… Après  quelques galops, je rebroussai chemin et décidai d’emprunter le chemin des écoliers, de passer par la colline qui surplombe Anfa-plage et qui, à l’époque était nue. S’y tenait ce jour-là le souk hebdomadaire. Je gravis la colline et vis que les forains mettaient en place leurs éventaires, de petites nattes de doum tressé, une balance et des légumes et des fruits en petites quantités, tout rabougris mais suintant encore de la rosée matinale.

Du haut de mon fier destrier, je contemplai l’industrieuse société des hommes en souriant avec tendresse. Je décidai de traverser le souk à cheval, au pas, saluant les gens, répondant à leur salut, doucement, pacifiquement, comme pour communiquer avec eux et leur dire qu’ils étaient beaux et que c’étaient de bien braves gens. Le cheval avançait paisiblement, répondant merveilleusement à ma guidée et aux brefs mouvements appliqués aux rênes.  Tout se passa fort bien jusqu’à la limite des aires d’exposition. Je donnai l’ordre d’aller plus vite et le bel animal obéit et entreprit un très léger trot. L’un des derniers exposants qui étalait sa natte se mit à hurler pour m’enjoindre d’aller jouer ailleurs. Il se saisit d’un gourdin et en frappa violemment le pauvre cheval au niveau des fanons des pattes arrières…

A partir de la seconde où il reçut le coup, le cheval s’emballa et en hennissant de rage et en écumant, il détala au triple galop, et décida clairement de mourir plutôt que de répondre à mes ordres… Mes vociférations, mes onomatopées, mes caresses, mes exhortations, les rênes tirées à fond, rien n’y fit, il galopait d’un galop désespéré vers… je ne savais ou … Je songeai à sauter et le laisser galoper tout seul. Mais il allait à telle vitesse que c’eut été un suicide. Il savait où il allait et je mis bien longtemps à réaliser qu’en fait il retournait à son écurie… Il hennissait de plus belle  et sa bouche n’était plus qu’écume. Il avait les yeux exorbités, rendu littéralement fou par le coup reçu… Il traversa, bien sûr sans la moindre précaution, plusieurs chaussées et nous ne dûmes notre salut qu’à la rareté de la circulation à cette heure matinale.

Enfin, nous arrivâmes sur l’esplanade de l’entrée du cynodrome et là, l’un de ses fers glissa sur l’asphalte et il tomba avec une violence inouïe sur ses quatre genoux et glissa un long moment avant de buter contre  le rebord du trottoir que sa grosse tête heurta. Moi, je m’en fus valdinguer bien plus loin et glisser sur le dos sur une dizaine de mètres. Le miracle ? Aucune voiture ! Ni à droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière.

Il se releva et je vis de suite qu’il avait été étourdi et surtout qu’il avait les rotules à vif et que les aspérités de la chaussée, refaite récemment, lui avaient également raclé et même pelé l’abdomen…  Il reprit sa course folle vers son écurie à quelques dizaines de mètres de là. L’apercevant dans cet état, le palefrenier le fit entrer et l’enferma. Homme d’expérience, il me chercha des yeux, m’aperçut et vint en courant vers moi en hurlant des louanges à Dieu pour mon salut… J’avais les paumes des mains en sang, quelques griffures sur la tempe mais rien de bien grave. Par contre je ressentais une étrange sensation de froid dans le dos… Je passai machinalement le revers de la main sur le cuir du blouson dans mon dos et là … j’enlevai le blouson et vis que la rappe de la chaussée y avait fait un énorme trou d’une bonne vingtaine de centimètres de diamètre, qu’elle avait également troué et mon polo et mon tricot de corps et que mon dos d’athlète se trouvait ainsi prenant l’air vif du matin… Mais autre miracle, la peau de ce dos était intacte …

Le palefrenier m’obligea à lui raconter la mésaventure et voulut qu’on allât s’expliquer avec le forain indélicat. Je refusai tout net et songeai plutôt à courir au premier cabinet de radiologie pour voir si mes 224 osselets étaient en bon état et tous présents à l’appel. Il essaya de m’en dissuader et de me faire remonter à cheval immédiatement. Je refusai. Il insista. En vain ! Je me disais que cette peur phobique du cheval après une chute grave était idiote, juste bonne pour les petits marquis de la ville, pas pour moi, émule d’Attila, et ne risquait donc pas de m’affecter… à moi !

A la radio tous les constituants de mon squelette répondirent  »présents! » sur un ton guilleret et il y eut donc plus de peur que de mal.

Le lendemain matin, j’étais à mon hippique rendez-vous. A la dernière seconde, je refusai de monter…  Ainsi durant une semaine… Puis les tentatives de remonter à cheval s’espacèrent, toujours en vain … Les mois passèrent, les années aussi et ce n’est que bien plus tard que je m’aventurai à remonter à cheval avec selle, bombe, moniteur et cravache. Oui, comme les gros nuls …

mo’

NOTA : La citation-titre est de Abû `Abd Allâh “az-Zughbî” Mohammed ben Abî al-Hasan `Alî, dernier roi musulman d’Espagne, connu sous son nom déformé par la prononciation espagnole en BOABDIL … 

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