la sorcière de lausanne

La descente aux enfers

Et qui croira ce qui suit ? Je n’en ai cure mais j’affirme que c’est absolument vrai !

Je conduisais ma voiture, retour d’une mission dans le centre du Pays, ou j’ai été défendre un industriel de l’agroalimentaire accusé de pratiques non conformes aux règlements en vigueur : défaut de traçabilité. Représentait l’Administration à cette réunion, une vieille connaissance, le Docteur I. directeur général adjoint de l’une des entités qui gèrent la salubrité des aliments. Nos rapports ont toujours été excellents  et là encore, nous n’eûmes aucune peine à résoudre le problème, corriger l’erreur, tancer le coupable et mettre un terme aux poursuites dont il était l’objet. J’avoue ne plus me rappeler avec exactitude ce qui amena la discussion sur le sujet des pratiques de la sorcellerie. C’est pourtant ainsi que j’appris que son bureau était partie prenante dans tous les problèmes liés à cette thématique. De fil en aiguille, il me proposa de m’en raconter une bien bonne, ce que, vieux réflexe de sociologue, j’acceptais avec plaisir. Et voici son récit :

… « Derrière un bureau mastoc et vieillot auquel font face deux fauteuils de style ‘’entre deux-guerres’’ au cuir râpé, moi, Docteur  I. je ne cessais de lire et de relire, en me grattant la joue, la missive que ma collaboratrice m’avait remise un quart d’heure auparavant. Il me fallait prendre une décision sans plus tarder et j’avoue que j’en étais bien embarrassé… Que disait-donc cette mystérieuse lettre et d’où venait-elle ?

Elle m’avait été adressée par mon homologue helvétique de la ville de Lausanne, le Docteur Sch. qui l’avait confiée à un porteur que je devais recevoir ou éconduire, compte tenu de l’objet de la lettre, une sombre et très emberlificotée histoire de sorcellerie, d’envoûtement et de possession  …

Après une énième lecture, je pris ma décision. Mon devoir et l’éthique confraternelle m’obligeaient à recevoir le visiteur, malgré mon dédain et mon total hermétisme vis-à-vis de ces idioties paranormales.

J’appuyai sur un bouton qui déclencha une sonnerie dans le bureau de ma collaboratrice, laquelle apparut aussitôt.

–        Faites entrer le visiteur s’il vous plait.

–        Bien Docteur.

défraîchi et hagard

Apparait presqu’aussitôt, vêtu d’habits d’un grand faiseur mais complètement défraîchis, un homme à la cinquantaine fatiguée, le visage tagué d’immenses cernes entourant ses yeux vides de toute expression.

–      H. B. de Lausanne, bonjour Docteur.

–      Docteur I. Directeur Général-Adjoint du Bureau … Asseyez-vous. Mon collègue le Dr Sch. vous a adressé à moi et c’est donc un devoir que de vous venir en aide, même si je dois avouer que je ne saisis pas très bien pour l’instant votre problème.

–      Je vous remercie pour votre générosité, Docteur, et dois vous avouer de suite que j’ai beaucoup de peine moi-même à comprendre ce qui m’arrive.

–      Alors je vous prie de vous décontracter et de me conter par le menu votre étrange histoire, pour reprendre les mots de mon distingué confrère.

–      Je vous remercie Docteur …

Je m’appelle donc H. B., je suis citoyen suisse. Je suis issu d’une famille connue de la bourgeoisie lausannoise. Après de bonnes études, je suis  sorti de l’Ecole Polytechnique en tant qu’ingénieur e-EPFL en systèmes de communication … J’ai alors travaillé dans une grande multinationale américano-suisse avant de fonder dix années plus tard ma propre entreprise d’études et de conseil en systèmes de communication. J’ai représenté dans mon pays un énorme groupe spécialisé dans les bases de données. Le succès de l’entreprise a été quasi immédiat et je me suis ainsi constitué un solide capital.

Je suis marié – ou du moins j’étais marié- et je suis père de 3 enfants, de 11 à 19 ans. J’avais donc tout ce qu’un homme équilibré peut souhaiter à mon âge.

Un jour, recevant des clients provinciaux, je les ai invités dans le restaurant huppé d’un des palaces de Lausanne ou j’avais mes habitudes. C’était pour fêter la signature d’un juteux contrat, alors évidemment, entre hommes, nous avons un peu forcé sur la boisson et sur les plaisanteries … Nous commençâmes par un généreux apéritif, sans quitter l’établissement.

entraineuse de bar

Assise au bar, nous regardant et souriant, une de vos compatriotes, belle, très belle même, et ne demandant visiblement qu’à se joindre à nous. Je l’invitai et sans la moindre résistance elle vint… Elle nous impressionna par sa résistance à l’alcool. Mais pas un mot plus haut que l’autre, pas une once de vulgarité, l’air d’être plutôt repliée sur elle-même, vous savez ce genre de femme à laquelle un homme normalement constitué ne peut que demander ce qui la tourmente et lui proposer son aide … La soirée officielle s’acheva et mes clients-invités regagnèrent leurs chambres, passablement éméchés, en me souhaitant malicieusement une bonne nuit.

Nous bûmes encore quelques verres et la dame se tint toujours aussi bien. Elle me troubla au plus haut point par son détachement de tout, comme si elle était prête à me suivre si je le lui demandais. C’est ce que je fis… et effectivement, elle accepta. Nous allâmes dans un motel de la périphérie et passâmes alors une nuit de rêve. Si je me permets de le préciser, Docteur, c’est que c’est important pour comprendre la suite. A cinquante ans, j’eus l’impression de découvrir ce soir-là enfin l’amour physique, n’ayant aucun rapport avec la triste gymnastique que j’avais pratiquée jusque-là. Bien évidemment, s’éveilla immédiatement en moi une immense case qu’elle occupa entièrement.

Moi, l’homme sérieux, irréprochable, plus suisse que nature, j’en oubliais instantanément ma femme, mes enfants, mes devoirs, tout. Il n’y avait plus qu’elle, et encore elle et rien d’autre qu’elle.

Elle me raconta très brièvement sa vie. Elle s’appelait Nadia Bou… et était depuis quelques jours seulement à Lausanne. Elle logeait chez l’amie d’une amie à laquelle elle avait été recommandée.  Elle était là pour devenir ’’hôtesse’’, ayant déjà travaillé dans son pays dans un palace qu’elle dut quitter, l’un des directeurs lui menant une vie noire après qu’elle eut refusé ses avances. Un ’’très vieux monsieur’’ suisse, client de ce palace qui l’employait, lui avait alors gentiment prêté assistance pour obtenir un visa et venir tenter sa chance à Lausanne. Elle fréquentait donc ce bar dans l’espoir de rencontrer un autre ’’mécène’’ qui l’aiderait à reconstruire sa triste vie et – qui savait ? peut-être repartir du bon pied, loin de la concupiscence et de la méchanceté qui l’avaient contrainte à l’exil. Banal à pleurer !

De retour chez moi, pour justifier mon aussi incroyable qu’inhabituel découchage,  j’invoquais une histoire abracadabrante que ma femme ne crut guère mais dont je ne démordis pas. Une gentillesse et une attention eurent raison de ses doutes et de ses craintes.

Je me mis à voir très régulièrement Nadia. Assez rapidement, je lui communiquais toutes mes coordonnées et l’autorisais à m’appeler quand elle le désirait et la suppliais que ce fût au moins deux fois par jour. Puis, lassé par les chambres d’hôtel, je lui louai un appartement très coquet dont la situation me permettait de la voir souvent et discrètement. Chez moi, je justifiais mes innombrables absences par les nécessités de mon travail. En fait, je ne me déplaçais plus guère et c’est un de mes collaborateurs que je chargeais des visites commerciales. Cette double vie m’obligea à avouer assez rapidement ma relation avec Nadia à mon assistante et à mon plus proche collaborateur, pour qu’ils pussent me couvrir et aussi me contacter rapidement et en toute circonstance.

Un jour que je devais recevoir un client allemand d’une grande importance pour mon entreprise, un souhait de Nadia m’en empêcha car elle avait souhaité aller à Monaco qu’elle ne connaissait pas… Je n’aurais en aucun cas, pu manquer à ma promesse et je chargeai mon bras droit de recevoir ledit client. Celui-ci n’apprécia guère et réduisit considérablement le volume de sa collaboration avec nous.

Un autre jour, mon assistante me présenta comme chaque fin de semaine une situation bancaire pour le moins inhabituelle, puisque présentant des chiffres assez bas. Je convoquai le conseil de l’entreprise et si personne n’osa rien me dire, je sentis clairement les reproches unanimes de mes collaborateurs pour mes absences et mon visible désintérêt grandissant pour mon travail.

l'arme fatale

Parallèlement, Nadia commença graduellement à exprimer des désirs, des besoins, qui, au départ, étaient de simples caprices d’enfant. Mais un jour je la trouvais la mine défaite et les yeux gonflés par les pleurs. Elle m’apprit que son frère avait été pris dans une sale affaire et qu’en tant que sœur aînée et au nom de la solidarité familiale, elle se devait de regagner son pays pour un certain temps. Je la forçai à me raconter  l’affaire et m’aperçut qu’il s’agissait d’une dette de 20.000 Euros contractée dans une banque qui le menaçait maintenant de poursuites et de saisie de la maison paternelle exposée en garantie. Je lui demandai, le cœur en marmelade, combien de temps elle allait s’absenter. Elle me répondit qu’elle n’en savait rien mais probablement, selon ses estimations, trois mois en faisant vite. Je faillis tomber en syncope car bien sincèrement c’était au-dessus de mes forces que de me priver d’elle pendant un temps aussi long. Au bout de seulement quelques minutes, je lui proposai de lui donner cet argent si elle, en contrepartie, elle restait près de moi. Elle accepta. Nous virâmes l’argent selon ses instructions et j’eus droit à trois jours comparé auxquels le paradis doit être une punition.

Très exactement 3 mois plus tard, un nouveau drame de sa famille vint troubler la quiétude de mon bonheur : Pour une affaire de ‘’gros héritage’’ elle m’apprit que ses parents devaient acquitter d’énormes droits successoraux mais que rapidement ils pourraient rembourser un prêt éventuel… C’est avec plaisir qu’une nouvelle fois je fis le virement de 137.000 Euros, me réjouissant même à la perspective que ma Nadia allait devenir riche, aussi riche, sinon plus que moi…

Très méthodiquement, elle me tenait informé des démarches de ses parents et sa joie et la mienne étaient bien sûr un nouveau prétexte à complicité, bonheur, roucoulements et fêtes. Je la couvrais littéralement de cadeaux de toutes sortes.

divorce

Pendant ce temps, mes affaires commençaient à connaître leurs premiers problèmes. Mon bras droit démissionna et s’en fut monter sa propre entreprise, concurrente de la mienne, et en vérité, rapidement, il me tailla de sérieuses croupières. Affolée, mon assistante prit la terrible initiative, sans doute pour mon bien, d’aller voir ma femme et de lui dévoiler la vérité sur mes absences, l’abandon de mon travail… Après une scène que je vous laisse imaginer, mon épouse me posa la question fatale : Etais-je prêt à abandonner celle qu’elle appelait  ’’la créature’’ et revenir à la raison ou alors envisager un divorce à l’amiable. Sans aucune nuance et sans réfléchir, je choisis la seconde solution. Elle mena rondement l’affaire et naïve mais pas folle et bien conseillée, elle m’a quitté avec la quasi-totalité de ce que nous possédions, m’abandonnant l’entreprise et quelques broutilles et prenant les propriétés immobilières, ses somptueux bijoux et bien sûr, la maison dans laquelle nous avions vécu et eu nos enfants qui eux, de leur côté, ne voulurent plus m’adresser la parole.  Et je quittai la maison familiale pour aller vivre avec  »ma créature ».

Peu de temps après, je perdis la représentation de mon plus prestigieux fournisseur et mon entreprises commença à péricliter. Mes 17 employés s’affolèrent et me quittèrent les uns après les autres à l’exception de ma sainte collaboratrice.

Les sommations bancaires ne tardèrent pas à affluer. Un leasing impayé par ci, un dossier d’importation non apuré par-là, et, comble des combles pour moi qui fus toujours un contribuable exemplaire, des commandements du fisc que j’avais ignorés. Mon cabinet d’expertise comptable, un des plus gros de tout le pays, m’avertit franchement que j’étais sur la pente descendante.

Se mit alors à germer dans ma tête l’idée de quitter purement et simplement la Suisse, pour m’installer dans votre pays avec Nadia et repartir dans une vie nouvelle. Je ne mis pas longtemps à m’apercevoir que si tel était mon désir, elle, ne désirait rien moins que cela. En tout cas, elle ne mettait aucun entrain à participer à ce  »suicide social ». Ingénument, de son côté, elle continuait à se trouver des besoins adaptés aux quelques sommes d’argent dont je disposais en bradant pratiquement les maigres biens qui me restaient.

Elle m’épongea soigneusement jusqu’à la dernière goutte visible en jouant en virtuose de ses larmes, de sa volupté et de mon attachement à elle. Que me reste-t-il aujourd’hui,  au fond du gouffre ? Mon entreprise qui ne vaut pratiquement plus rien, deux automobiles et un petit compte d’épargne insaisissable et ignoré par mes différents dépeceurs. Je suis exténué et vidé de toute substance et pourtant, je l’aime encore à la folie, c’est vraiment le cas de le dire…

Ce qui m’a conduit chez vous, Docteur, c’est ce qu’un jour j’ai surpris Nadia, en la suivant comme l’ont probablement fait tous les crétins amoureux, alors qu’elle prétendait rendre visite à une amie :  je la vis rencontrer dans une galerie marchande une prostituée très connue dans les palaces de Lausanne, qui lui remit un paquet qu’elle serra contre elle, avant de tendre à son interlocutrice une grosse liasse de mon bon argent. Chez elle, ce paquet fut tellement bien caché que je ne l’ai jamais trouvé, car je voulais identifier ce qu’il contenait.

Ce dont je suis maintenant certain, c’est qu’il s’agissait d’une drogue qu’elle me fait prendre à mon insu et qui annihile en moi toute volonté et me fait exclure d’emblée toute décision qui m’éloignerait d’elle peu ou prou.  Votre collègue m’a ordonné en vain des analyses de toutes sortes mais elles n’ont pas réussi à identifier la substance. Un philtre, oui ! Le Docteur Sc. avec lequel j’ai partagé mes soupçons m’a conseillé de venir vous voir sans rien en dire à Nadia. Et me voici donc, devant vous, ruiné, anéanti, détruit, m’apprêtant à apprendre par elle-même, que de surcroît, elle va me quitter.

La suite, la semaine prochaine …

mo’

Publicités