sorcière suite

(Bref rappel) … « Moi, l’homme sérieux, irréprochable, plus Suisse que nature, j’en oubliais instantanément ma femme, mes enfants, mes devoirs, tout. Il n’y avait plus qu’elle, et encore elle et rien d’autre qu’elle…

… Et me voici donc, devant vous, ruiné, anéanti, détruit, m’apprêtant à apprendre par elle-même, qu’elle va me quitter… »

Pour la centième fois depuis le début du conte, je fronçai les sourcils et vérifiai que j’étais bien éveillé et que ce que j’entendais était bien prononcé par un visiteur étranger, apparemment très sérieux, sain d’esprit et sans plaisanter…

Pour ne pas perdre contenance, je me hâtai de prendre la parole pour dire à mon interlocuteur que j’avais bien écouté son récit et que pour y réagir, il me fallait réfléchir un peu, le temps de consulter quelques personnes pour répondre à sa demande d’aide. Il parut contrarié et le signifia avant de me demander de combien de temps je pensais  avoir besoin pour formuler mon conseil. Lorsque je répondis qu’il s’agissait d’une journée ou deux, il sourit, rassuré. Il m’indiqua son hôtel, me tendit sa carte de visite et se retira, quelque peu ragaillardi par la perspective de mon aide… En fait, en vérité, je n’avais strictement aucune idée de ce que j’allais bien pouvoir faire ni quand. Mon assistante entra dans mon bureau et me trouva songeur, les mains jointes et pinçant mes lèvres à l’aide de mes deux index. Elle me dit quelque chose que je n’entendis pas. Vaguement inquiète, elle me demanda alors gentiment si tout allait bien… Comme me parlant à moi-même, je lui répondis avoir été troublé par l’étrange visite que je venais de recevoir. Et c’est en parlant que j’eus l’idée de partager le problème avec cette brave fille du peuple, sans doute plus sensible que moi à ces sornettes d’envoûtement et de sorcellerie.

Je l’invitai à s’asseoir et lui fit le récit abrégé et ’’expurgé’’ de la drôle d’histoire.  Sans trop la laisser réfléchir, à la fin, je lui demandai si par hasard elle n’aurait jamais approché directement ou indirectement ce monde étrange. Comme je l’attendais, elle s’étrangla d’indignation.

–      Moi, Docteur ? Dieu m’en préserve !

–      Mais non, voyons, pas vous, mais vous pourriez connaître quelqu’un qui puisse nous aider à comprendre…

–      Ah ! Je vais voir Docteur et je vous rendrai la réponse.

le désenvouteur

En fait dès après la pause déjeuner, elle entra dans mon bureau pour me dire que le frère de l’une de ses collègues avait été désenvouté par un Fquih célèbre entre tous, résident dans la périphérie de la grand ’ville et qui était connu dans tout le pays pour résoudre les énigmes de ce type les plus compliquées.

N’ayant aucune solution sérieuse à proposer au ressortissant du monde de la rationalité, je décidai de poursuivre résolument dans le monde étrange de l’irrationnel. Après tout, mon éminent collègue lausannois avait emprunté la même démarche ! Je demandai donc à mon assistante de convoquer notre visiteur pour le début de l’après-midi et de me faire rencontrer immédiatement son ‘’amie’’ qui connaissait le ‘’désenvouteur’’.

Un instant après cette amie entra dans mon bureau, flattée qu’enfin on la remarquât, fusse pour ses étranges accointances. Elle me fit l’article du charlatan et attesta que son cousin avait été libéré de ‘’Aïcha Qandisha’’ grâce à lui (https://mosalyo.wordpress.com/2011/01/17/aicha-qandisha/ ), ce n’est pas peu dire !…

Je lui demandai avec force circonlocutions si elle était prête à accompagner notre pauvre visiteur chez cet illustre personnage, bien sûr, dans le cadre d’une mission administrative, avec chauffeur et frais de déplacement. La pauvre subalterne ne se sentait plus de fierté ! Partir en mission, vous rendez-vous compte ? Elle accepta de suite et je donnais les instructions à mon assistante pour mettre à exécution le plan.

Contacté aussitôt, le pauvre citoyen helvète s’empressa d’accepter le déplacement et rendez-vous fut pris pour le lendemain matin.

A son retour, il me rendit compte de l’entrevue. Assurément, le haut personnage du désenvouteur connaissait l’âme humaine… Il reçut notre ami avec, pour la traduction simultanée, son accompagnatrice. Le patient dit qu’il était un peu vexé mais rassuré à la fois, car son cas semblait relever d’une étrange banalité : chaque fois qu’il commençait une phrase, l’homme de l’art la finissait … Pour ce qui du traitement, le Nazaréen subit une fumigation et dut écouter dans une chambre quasiment noire, des litanies mystérieuses. Il fut ensuite fustigé avec une fine baguette d’un bois tout aussi mystérieux. Ensuite, le professeur mis fin à la séance en lui demandant de revenir dans un mois et en lui certifiant qu’il allait le sortir de ce mauvais pas…

Je m’enquis quasi automatiquement du prix de la consultation et m’amusai à constater que le désenvouteur avait des tarifs supérieurs de 66% à ceux des plus grands professeurs de la médecine européenne … Mais enfin, pourquoi pas !… Je suppose néanmoins que souventefois, il doit se contenter d’une douzaine d’œufs frais ou d’un poulet de ferme… qui est la façon ancienne de payer le rebouteux, le désenvouteur et autres spécialistes de ce corps médical de proximité …

Le pauvre homme m’annonça donc qu’il reviendrait et qu’en attendant, selon son état, il allait essayer de recoller les morceaux de sa vie brisée, en commençant par la récupération de ses enfants. Il s’absenta donc un mois et, précis comme une montre … suisse, un mois après, il passa à mon bureau pour me saluer et me dire que dès l’après-midi, il allait se rendre au cabinet de l’éminent spécialiste de lutte contre les ravages des attraits irrépressibles de certaines ‘’filles de mon pays’’… Je lui demandai de repasser me voir à son retour et il le promit.

le guérisseur

Il le fit. A son retour, il me sembla nettement plus calme et apaisé, comme un homme qui se réveille d’un long sommeil pas forcément agréable. Il me dit qu’on l’avait trouvé ‘’en bonne voie de guérison’’, qu’il avait subi une nouvelle séance de fumigation, d’immersion de paroles magiques en chambre noire et qu’il avait été à nouveau fustigé, toujours avec les mêmes baguettes de  »bois sacré »… Les honoraires n’avaient pas changé mais l’illustre l’avait averti que la dernière séance, planifiée pour le mois suivant,  serait plus longue et bien plus onéreuse.

Tout cela était secondaire bien sûr, ce qui m’intéressait en premier chef c’était de savoir comment il allait et comment s’était passé ce premier mois après sa ‘’prise de conscience’’. Il attendait bien évidemment ma question et y répondait très honnêtement :

–      Ecoutez Docteur, je vous assure que je vais mieux car je suis capable de prendre des décisions, j’ai pensé à ma famille, mes enfants me manquent et j’ai même réussi à me concentrer sur mon travail et à mesurer l’ampleur des dégâts causés par mon éloignement. Mais je ne peux mentir. Dès que je suis en sa présence, je fonds littéralement et suis prêt à tout accepter, tout pardonner, tout donner…

–      Mais son attitude à elle, a-t-elle changé ?

–      Bien évidemment, elle ne cesse de m’interroger sur mes derniers avoirs, ma capacité d’endettement, bref sur tout ce qui pourrait faire que je procure de l’argent frais. Elle sent confusément que je lui cache mes derniers sous et à chaque fois, selon l’humeur et le jour, elle m’emmène au septième ciel ou elle entre en prostration. Elle a aussi très bien remarqué que je ne mange plus que ce qu’elle-même mange, et rejette tout ce qu’elle sert en mon absence… Pour cela, nous allons très souvent au restaurant et je ne mange  rien en dehors des repas, je ne bois jamais d’une bouteille ouverte. Voilà Docteur.

–      Elle ne se doute de rien ?

–      Vous savez, comme il lui suffit de me sourire pour m’avoir à ses pieds, je pense qu’elle n’a aucun doute sur son emprise sur moi…

père et fils

–      Où en êtes-vous dans vos relations familiales ?

–      La seule nouveauté est qu’un jour, par hasard, j’ai rencontré mon fils aîné et il ne s’est pas sauvé. Il m’a même parlé. Je lui ai promis qu’un jour viendrait ou je lui expliquerais tout. Je lui ai aussi demandé de ne pas me juger et de me considérer comme un accidenté. Je lui ai demandé des nouvelles de sa maman et de ses frères et sœurs. Il répondait par monosyllabes, très contrarié, mais il est resté jusqu’au bout…

–     Vous lui avez promis qu’il comprendrait ?

–      Oui, Docteur…

–      Alors maintenant, je vous le dis sincèrement, pour la première fois,  je crois en votre guérison. C’est une question de temps, c’est tout.

–      Le Ciel vous entende !…

Charlton Heston

Un mois après, il apparut à nouveau, dans mon bureau, bien moins dépenaillé que les fois précédentes. Maintenant, ce n’était plus le déchet humain se trainant difficilement, même si ce n’était pas encore  Charlton Heston dans Ben Hur… Il dégageait une impression d’amertume, de fatigue, d’extrême lassitude mais il avait quelque peu perdu son masque de ‘’possédé’’…  Je n’eus pas trop de temps à lui consacrer mais lui fit promettre de me rendre visite après son troisième et dernier rendez-vous avec son Fquih-désenvouteur.

Il tint parole là-encore et trois jours après, en revenant d’un rendez-vous à l’extérieur, je le trouvai en conversation détendue avec ma collaboratrice, attendant  mon arrivée. Je le fis entrer dans mon bureau et avec un large sourire l’invitai à me donner de ses nouvelles.

Il me parut quelque peu requinqué même par rapport à l’avant-veille et il m’informa que le guérisseur était vraiment grandiose,  qu’il n’avait plus aucune honte à le clamer haut et fort :

–      Ce qui m’est arrivé est étrange bien sûr et la rationalité n’y a point sa place. Ma formation et mon domaine de compétence m’ont toujours interdit de soupçonner même l’existence de ce genre de chose. Rien ne m’a jamais plus barbé que ce qui n’obéissait pas à une logique implacable, mais force m’est faite de reconnaître que là, j’ai complètement sombré, corps et âme, c’est le cas de le dire, dans la déraison. J’ai été assez aisé pour me payer n’importe quelle joyeuse compagnie en ce bas-monde, alors pourquoi, pourquoi donc fallait-il que je perdisse … tout … pour une fille de ce pays… Ce guérisseur s’est en fait chargé de la sale besogne de faire face, en mes lieu et place, à ce phénomène que, bien évidemment, je n’étais pas armé pour combattre. C’est donc avec un immense plaisir que j’ai payé la somme rondelette qu’il m’a demandée et que je me suis prêté à sa liturgie étrange et quelque peu comique.

Quant à ma relation avec la ‘’créature’’, elle s’est distendue et elle sait confusément qu’elle a peut-être perdu la partie, même si elle arrive encore à allumer les feux de ma passion passée. Et pour cause, comme déjà dit la dernière fois, je ne mange plus rien qu’elle ait préparé et sans rien en dire, l’accepte, trop occupé qu’elle est à me délester de mes ultimes picaillons. De maîtresse dominatrice, elle est devenue une lamentable petite gagneuse.

Pour ce qui concerne ma vraie vie, au plan familial je veux dire, je remaille patiemment le tissu éclaté. En fait rien de bien précis encore mais j’ai revu mon fils aîné et j’ai passé beaucoup de temps avec lui. Je l’ai bien sûr beaucoup interrogé sur sa mère et ses frères et sœurs et il s’est voulu rassurant puisqu’il m’a laissé espérer un retour à la normal lorsque j’en aurai fini avec ‘’ma sale histoire’’…

Quant à mon entreprise, j’ai réellement pris le temps d’y songer sérieusement et comme je suis d’un optimisme sans faille, je me dis qu’à quelque chose ce  malheur fut bon : j’ai rafraîchi mes options passées et je pense qu’une fois  complètement ‘’guéri’’, je serai capable de la relancer, sur de nouvelles et salutaires options… J’ai rencontré mes banquiers qui ont apprécié ma capacité à rebondir et l’un d’eux a même cru que j’avais organisé tout cela pour pouvoir le faire…

–      Ecoutez, Monsieur, c’est tout le mal que je vous souhaite. Voici une lettre pour le Docteur Sc. de Lausanne auquel je vous prie de transmettre de vive voix mes confraternelles salutations. Quant à vous, je vous saurais infiniment gré si vous vouliez bien me donner de vos nouvelles de temps à autres. J’espère que vous ne nous en voudrez pas trop pour cette sinistre aventure et je vous souhaite un bon retour dans votre pays.

–      Soyez sans crainte, Docteur, je vous tiendrai informé.

Il partit, quelque peu rabiboché avec lui-même, pensant probablement qu’il lui restait encore des efforts à accomplir pour se sortir de l’ornière, mais fermement décidé à les accomplir.

Une quinzaine de jours passèrent avant que je ne reçoive un courriel de mon collègue qui me remerciait chaudement pour mon ‘’intervention’’ et qui me confirmait que notre ‘’patient’’ allait bien mieux et s’affairait à ‘’remettre de l’ordre’’ dans sa vie…

paix retrouvée

Très précisément une année après, quasiment jour pour jour, mon assistante entra en riant pour m’apprendre que ‘’ le Monsieur Suisse’’ était là … Il m’avait bien envoyé un courriel quelques jours auparavant, pour m’annoncer une visite prochaine, mais sans plus de précision. Il entra tout jovial, et vint résolument vers moi, tout sourire et tendant les mains pour me saluer. Transformé, le gars, l’œil vif, le teint clair, le beau cinquantenaire sportif qui entend bien jouer au squash durant trente ans encore et mordre dans la vie à pleines dents…

–      Cher Docteur, je suis vraiment heureux de vous revoir, outre le fait que je l’avais promis ! Comment allez-vous ?

–      Ben c’est à vous qu’il faut demander cela. Tout est rentré dans l’ordre ?

–      Plus qu’un vague et mauvais souvenir, je vous l’assure ! La petite famille s’est retrouvée et a même bien ri du récit de mes aventures de ‘’Majnoun Leyla’’ suisse…

Je l’invitai à s’asseoir et fis venir du thé avec des pâtisseries que je me pressai de lui garantir ‘’sans poudre de perlimpinpin ! Il rit de bon cœur et m’informa que son épouse et ses enfants m’avaient envoyé, en insignifiant remerciement de mon aide, quelques chocolats suisses qu’il garantit aussi sans poudre ensorceleuse… Il ouvrit sa mallette et en retira un splendide coffret qui dut lui coûter les yeux de la tête, et le déposa sur mon bureau. Je remerciai chaleureusement et m’empressai de lui redemander de ses nouvelles.

–      Je pense que tout est rentré dans l’ordre, Docteur. Aux dernières nouvelles, ‘’la créature’’ en question – que j’avais quittée peu de temps après mon dernier passage ici- a jeté son dévolu sur un jeune étudiant Qatari … Je pense qu’elle connait auprès de lui le même succès qu’avec moi puisqu’elle a disparu des écrans-radars et n’apparait en public qu’à son bras et voilée. J’ai quitté l’appartement que nous occupions ensemble et fait don à une œuvre de charité de tout ce qu’il contenait.

Pour ma petite famille, j’avoue avoir eu de la chance car j’ai trouvé une immense compréhension auprès de mon épouse. Je n’ai connu de difficulté qu’avec la benjamine qui m’en a beaucoup voulu de ‘’l’avoir oubliée’’, dit-elle… Mais à force de patience et d’assiduité, je pense l’avoir reconquise. Les autres ont eu le bon goût de cesser de me taquiner avec mes ‘’1001 Nuits’’ et mon autorité s’est rétablie conséquemment.

Enfin, pour mon entreprise j’ai eu effectivement une chance inouïe de l’avoir délestée de ses vieux employés lors de ‘’l’affaire’’. Ce fut d’autant plus facile de changer de cap et d’y apporter l’élément ‘’télécommunications’’ qui lui faisait tant défaut. J’ai déjà pu avoir 2 énormes contrats qui constituent actuellement le socle commercial de l’activité… Je n’ai plus d’employés autres qu’administratifs et tous les collaborateurs sont en fait des agents commerciaux. Croyez-moi, cela bourdonne au point que j’ai parfois de la peine à suivre le rythme infernal de leur bouillonnante jeunesse…

Donc, Docteur, on peut dire que tout va bien et ça, je vous le dois en grande partie. Me ferez-vous l’amitié d’accepter mon invitation pour vous et vous petite famille à venir en Suisse à la montagne le prochain été ?

–      Je vais en parler chez moi et nous en reparlerons. J’ai une dernière question à vous poser et vous allez en excuser l’indiscrétion : Combien vous aura coûté votre  »sorcière bien-aimée » ? Le savez-vous ?

Le brave miraculé éclata de rire sans retenue, se redressa sur son siège et me dit :

–      Vous pensez bien qu’en bon Suisse que je suis, je me suis amusé à le calculer au centime près !… J’ai bien  peur que cela vous ébranle mais je le dis tout de même : 4 700 000Francs Suisses bien évidemment, soit environ 3 800 000 Euros … et ce, par le fait que mon épouse et moi avons refondu nos avoirs, sinon, c’eut été incalculable…

Je souris et me sentis obligé d’y aller de ma plaisanterie :

–      Ça fait cher du bisou !

–      Oui Docteur, rétorqua-t-il en soupirant, mais si vous saviez quels bisous … des bisous … ensorceleurs …

le baiser de Rodin

Nous nous regardâmes et éclatâmes de rire à perdre haleine  ! … »

mo’

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