probleme

On peut devenir fou à force d’être sage. Quelques exemples bien trempés ne me laissent guère de doute. La sagesse, en tant que ‘’raison éclairée par la science, discernement qui permet d’apprécier le vrai, le bon et le juste, vertu qui fait y conformer ses paroles et ses actes’’, n’est jamais apparue aussi forte qu’actuellement, en nos temps ultra modernisés ou le monde chante, dans de douloureux hoquets, la mort de toutes les idéologies.

Il n’en est évidemment rien, mais simplement, aujourd’hui, l’homme cherche et se refuse à adhérer sans réflexion. Ce qu’il cherche ? Tout simplement lui-même, l’autre et les autres dans le terrain déblayé par les philosophes existentialistes qui se sont opposés à l’abstraction métaphysique, théologique et même théorique. Il s’agit de la grande révolution de notre temps, malgré certains combats d’arrière-garde, si spectaculaires que ceux-ci soient…

A moins que … à moins … d’avoir l’humilité de reconnaître que peut-être avions-nous mal lu, mal compris, mal appréhendé les enseignements, les écrits, les paroles et les chants de ces mystiques,  chercheurs de vérité, intercesseurs auprès de l’Inconnu, du Mystère, de l’Absolu, de l’Eternel…, ces prophètes, philosophes et sages flamboyants, originaires de toutes parts et de tous temps, qui ont fait l’histoire tout simplement, cette chose mouvante que Hegel appelait si justement la ‘’cohue bigarrée’’.

Je n’ai pas une once de semblant de compétence pour analyser l’aventure spirituelle de l’humanité, mais peut-être puis-je proposer le partage de ma cogitation sur la question ? …

Tout d’abord, laissez-moi vous présenter certains artisans de notre pensée, les principaux d’entre eux tout au moins. De Platon à Korsybski, vous en connaissez sûrement certains, mais même si vous n’avez jamais lu une ligne écrite par eux, ils ont formé et forgé votre façon de penser, votre approche des problèmes basaux de la pensée humaine en général et de la vôtre en particulier.

Platon

« L’homme est la mesure de toute chose »

Aristote

« L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit. »

Averroès

« Il existe des conceptions vulgaires tout à fait suffisantes pour la vie pratique ; elles doivent même être la nourriture des hommes. Elles ne suffisent cependant pas à l’intelligence. » 

Maimonide

« Accepte la vérité de quiconque l’a énoncée »

st thomas

Descartes

« Je pense, donc je suis. »

Einstein

« Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle. »

Gödel

« Soit les propriétés mathématiques qui nous échappent ont une existence autonome, soit l’esprit humain est une réalité indépendante du monde sensible. »

Korsybski

« Il y a deux façons de vivre sa vie sereinement : En croyant tout et en ne croyant rien. Les deux façons nous dispensent de penser. »

Pour en savoir plus à leur sujet, il vous suffit de pianoter leurs noms et une très riche bibliographie vous dira tout, de leurs biographies ‘’grand public’’ aux thèses doctorales analysant les extrêmes subtilités de leurs esprits et de leurs œuvres. J’espère que ces quelques citations vous ont permis de subodorer qu’il s’agit d’intelligences hors du commun constituant le chapelet qui a gradué l’aventure de la logique dans l’aventure humaine.

Mais je ne résiste pas à la tentation d’en dire plus sur le plus étrange, le plus fou et sans doute le plus humain d’entre eux : le pénultième cité, dont j’ai déjà parlé dans ce blog car il me fascine littéralement : Kurt Gödel ou …

Le roi des emmerdeurs

’’Le plus grand logicien du monde? Le roi des emmerdeurs, oui ! ».

C’est ce qu’a déclaré Adèle GÖDEL, parlant de Kurt, son mari… lequel est reconnu comme l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps, logicien en tout cas. Et si l’histoire de la pensée logique – bien sûr qu’il en existe d’autres – devait être délimitée géométriquement, le chapelet cité ci-dessus serait circonscrit dans un triangle ayant pour sommets ARISTOTE de Stagire, René DESCARTES et Kurt GÖDEL.

Ce frêle gentleman d’origine tchéco-autrichienne émigré aux Etats Unis à l’époque de l’Anschluss, annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, a réussi à prouver mathématiquement que le contraire de ce qui est vrai est également vrai et conséquemment que rien n’est complètement vrai. Assurément, le roi des emmerdeurs comme dit la tante Adèle ! Il avait pour obsession la logique et la conséquence.

Son grand-œuvre ? L’énoncé des théorèmes d’incomplétude, tellement à rebrousse-poil de toutes les pensées, de toutes les écoles, de tous les courants, qu’il a été mal compris, critiqué, dénigré et même vilipendé dans un premier temps. Il a fini pourtant par s’imposer sans réserve, au point de devenir la référence définitive de tous ceux qui, comme lui, n’acceptent aucune entorse ni à la logique, ni à la raison.

Voici l’énoncé de ces deux théorèmes, juste pour la beauté de leurs textes, en jurant que j’ai fini par entrapercevoir le sens au prix d’un effort … soutenu et long … :

  1. Dans n’importe quelle théorie récursivement axiomatisable, cohérente et capable de « formaliser l’arithmétique », on peut construire un énoncé arithmétique qui ne peut être ni prouvé ni réfuté dans cette théorie.
  2. Si T est une théorie cohérente qui satisfait des hypothèses analogues, la cohérence de T, qui peut s’exprimer dans la théorie T, n’est pas démontrable dans T. 

Fallait-il qu’il fût tordu et anormal pour être aussi intransigeant ! Il avait en horreur, non pour des raisons morales, mais pour des raisons philosophiques, tout soupçon d’entorse à la plus implacable des logiques. Une anecdote pour illustrer cet esprit ’’malade’’ :

Einstein et Gödel

Après avoir fui l’Autriche à la suite de l’Anschluss, il s’installa définitivement aux Etats Unis, à Princeton. Là, dans le cadre de l’obtention de la nationalité américaine, il demanda au physicien Albert Einstein et au mathématicien et économiste Oskar Morgenstern d’être ses témoins dans ses démarches. Ne sachant rien ’’bâcler’’ il se mit à étudier à fond la Constitution des Etats Unis. Un jour il s’en fut retrouver ses amis et leur déclara, triomphant, que suite à la découverte de failles dans le texte, il se faisait fort de prouver que ladite Constitution, pouvait permettre à un dirigeant mal intentionné, d’instaurer une dictature ou un régime nazi aux USA le plus légalement du monde ! Chacun de ses amis émit des doutes et lui conseilla en tout cas fortement de ne pas évoquer ces failles lors de son audience, devant le juge de la nationalité.

La convocation au bureau de ce dernier lui parvint quelques mois après et il s’y rendit, accompagnés des deux éminents savants. Et cela ne rata pas ! A leur plus grande gêne, il se lança dans une diatribe d’une logique implacable mais bien sûr, totalement déplacée, que le juge, interloqué, accepta de feindre de n’avoir pas entendu, par respect pour les éminents témoins présents. Il mit néanmoins fin précipitamment à l’audition et accorda la nationalité à Gödel

Ce phénomène n’eut, en mathématiques, durant toute sa scolarité, qu’une seule note qui ne fut pas la note maximale … Il obtint son doctorat à 23 ans et c’est à l’âge de 25 ans qu’il révolutionna la discipline en démontrant qu’elle n’est pas uniquement logique et qu’elle dépend en partie de l’imagination pour avancer …

Ses activités de recherches et d’enseignement lui laissaient beaucoup de temps libre dont il se servit pour s’intéresser aussi sérieusement à la philosophie.

Voici la liste de ses convictions philosophiques : …

« – Le monde est rationnel.
– La raison humaine, peut, en principe, être développée de manière plus importante.
– Il y a des méthodes systématiques pour la résolution de tous les problèmes.
– Il y a d’autres mondes et d’autres êtres rationnels, différents ou supérieurs à nous.
– Le monde dans lequel nous vivons n’est pas le seul dans lequel nous ayons vécu et où nous devons vivre.
– Le matérialisme est faux.
– Les religions sont, en général, mauvaises, mais la Religion ne l’est pas. »
http://www.philisto.fr/article-4-la-philosophie-de-kurt-godel.html

Mais une telle addiction à la logique ne rend ni plus heureux, ni plus équilibré. Gödel croit aux anges, aux démons et passe son temps à rechercher des explications à tout. Puis, son esprit, sa ‘’capacité de comprendre’’ bogue … Elle dysfonctionne … En 1936, il est profondément affecté par l’assassinat de son professeur qui a à l’origine inoculé en lui le virus de la logique implacable, par l’un de ses étudiants, aliéné.  S’installe en lui une paranoïa  aiguë qui devint chronique à partir de la fin des années 50.

litho le cri

Cette paranoïa consistait à soupçonner un complot permanent contre sa personne, des tentatives d’empoisonnement.  Son épouse –ancienne danseuse plus âgée que lui de 6 années et qui a constamment lutté pour être reconnue dans le cercle des génies hors-normes regroupés à Princeton, le soutenait et le soignait. Mais lorsqu’elle fut frappée par la maladie, elle devint impotente, et ne put plus le faire. Il se laissa alors dépérir en refusant de s’alimenter. Elle mourut et il ne tarda guère à la rejoindre. Il pesait alors … 31 kilos.

L’héritage de Kurt Gödel peut très schématiquement se diviser en deux : la partie mathématique qui est immense et dont les ondes ne cessent de se propager, et la partie philosophique qui n’est peut-être pas moindre mais dont les effets sont moins identifiables.

isabelle sorente

Je me suis régalé de la lecture d’un livre d’Isabelle Sorente dont je ne puis que recommander la lecture. Il n’est pas très récent mais son intérêt sociologique me parait évident. Il s’agit d’Addiction générale, un essai paru en 2011 chez Jean-Claude Lattès.

Isabelle Sorente est passionnée de mathématiques, polytechnicienne, voltigeuse arienne, essayiste, romancière et dramaturge. Les thèmes de la métamorphose et de l’inassouvissement, la difficulté d’une quête spirituelle dans une société entièrement tournée vers la performance, sont omniprésents dans ses écrits.

La caractérisation de ce constat pourrait être attribuée à Husserl ou à Heidegger. Je la vois, quant à moi, moins socio-historique et plus philosophique. Quant au travers lui-même, il faut en attribuer la responsabilité, partielle tout au moins, à Kurt Gödel, lequel s’inspira fortement du premier d’ailleurs. Les deux cités ont certes repéré les premiers, au début du 20ème siècle, « La crise des sciences européennes : un dévoiement au regard de l’idéal humaniste, et corrélativement, un malentendu sur le rôle de la raison, indûment considérée comme instrument exclusif d’une appréhension mathématique et technico-scientifique de l’univers. »

Je donne à lire ci-dessous quelques extraits du livre d’Isabelle Sorente dans lequel vous n’allez surement pas manquer de sourire, malgré la gravité du sujet, en vous disant que le propos est particulièrement opportun et que vous l’aviez déjà formulé, fut-ce sous forme de cogitation-soliloque.

« Nous vivons sous l’emprise du calcul permanent. Du poids idéal en passant par le quotient intellectuel, la surface de l’appartement, l’extension de mémoire informatique, le nombre d’heures supplémentaires, les résultats du compte d’entreprise, jusqu’aux milliards d’euros du réchauffement climatique, tout ce que nous touchons se transforme en chiffres. »

« Nous sommes devenus des addicts de la preuve, et de la valeur numérique qui matérialise cette preuve. Dans notre monde, tout doit être compté. Voyez l’émoi soulevé, en 2010, par le passage du nuage de cendres islandais dans le ciel d’Europe. Aussitôt, il s’est transformé en nuage de chiffres : vitesse, trajectoire, manque à gagner pour les compagnies aériennes.

Les phénomènes naturels, avec ce qu’ils impliquent d’imprévisible, nous sont devenus insupportables. Nous transformons nos angoisses d’avenir en police d’assurance, et n’importe quelle épreuve de la vie conduit à un « bilan ». Ce calcul permanent, cette transformation de la réalité en chiffres, nous conduit à l’illusion d’une maîtrise absolue. Tout est sous contrôle, pensons-nous, pourvu que tout soit compté. Ce rêve de maîtrise totale, c’est exactement la logique de l’addiction. Nous dépendons des chiffres pour vivre, et pour appréhender le réel. »

« C’est parce que je crois en la science et en la raison, qu’il me semble urgent de dire que le monde où nous vivons n’est pas rationnel. Le calcul comme drogue n’est pas le calcul juste. Il vise avant tout à rassurer celui qui l’exécute, à éliminer toute sensation d’incertitude. La femme au régime ne veut pas maigrir, elle veut croire qu’en comptant bien – les calories et les kilos – elle sera plus belle. On nous fait croire que la beauté, mais aussi la réussite, le bonheur, tout ce à quoi nous tenons se calcule.

Il y a une logique anxiolytique, et même stupéfiante, dans ces calculs simplificateurs qui n’ont plus grand-chose de mathématique. Voyez les points de sondage. Les chiffres doivent parler vite, et impressionner pour que les doutes se taisent. Jérôme Kerviel et Bernard Madoff ne sont pas des génies de la fraude, mais des dealers, victimes de la logique stupéfiante de leurs grands nombres. Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la science. »

« Nous sommes tous coupés en deux. D’un côté, notre existence ne tient qu’à un chiffre. Au XXIe siècle, l’aliénation s’est transformée en addiction, c’est la première conséquence de la financiarisation des métiers. La condition de la survie, c’est de produire des chiffres, on dit, du chiffre, comme si c’était là une substance. Ce que nous appelons être pragmatique, c’est cette pulsion avide qui nous enferme dans des calculs à court terme, dont nous espérons sortir gagnants. Quand cette froideur, ce fonctionnement mécanique – car on nous demande pour survivre, d’imiter la machine, de « fonctionner », de « gérer » sans affects inutiles – devient insupportable, c’est la descente, la fin du trip de maîtrise.

Alors, on réclame sa dose d’émotions fortes, de sentiment amoureux, on est prêt à dépendre de n’importe quelle personne, de n’importe quelle substance, pourvu qu’elle nous fournisse la preuve que nous ressentons encore quelque chose. C’est l’étudiant sérieux qui s’adonne au binge drinking le week-end, la grande communion émotive à l’occasion de la mort de Michael Jackson. Le « fonctionnement », l’imitation de la machine vise à se préserver, à prouver son efficacité. La compensation émotionnelle, à se donner une humanité factice, et cela avec des élans de romantisme très forts. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le romantisme soit né avec la société industrielle. »

« L’aspect positif de cette situation, c’est que ces conditions d’aliénation très fortes, aussi intenables pour l’individu que toxiques pour son environnement, nous mettent tous au défi de retrouver une raison humaine, c’est-à-dire, une raison individuelle, singulière, qui dépasse celle de la machine et la loi du résultat. Autrement, qu’apporterait l’homme dans un monde de machines ? »

« Quand le patron de France Telecom parle de mode des suicides, il faut s’interroger sur ce qui pousse un homme intelligent à parler de la sorte. Au sens propre, il ne sait pas ce qu’il dit, exactement comme nous ne savons pas ce que nous savons, quand nous demeurons indifférents à la souffrance des autres, comme aux menaces qui pèsent sur le climat et les écosystèmes. Une société de junkies n’est pas une société très altruiste. Ce qui permet de s’affranchir d’une dépendance, d’une fixation, et dans notre cas, de l’avidité compulsive que la loi de la performance exacerbe en permanence, c’est pourtant d’aller vers l’autre, de s’imaginer à sa place, ce que j’appelle la compassion, sans prétendre ici à une valeur religieuse. Il s’agit simplement d’un changement de point de vue, de l’élan minimal qui permet de voir les choses sous un autre angle : moi contre l’autre.

L’entreprise qui se sépare d’un salarié pour motifs économiques, en lui soulignant qu’il n’y a rien là de personnel, lui demande sans le dire de se mettre exclusivement à la place de l’actionnaire. Voyez aussi les manipulations récurrentes qui permettent de voter des lois sécuritaires, à condition de se mettre exclusivement à la place de la victime. C’est l’exclusivité qui pose problème, et la manipulation de notre capacité d’échange.

Prendre conscience de notre propre compassion, en reconnaître la valeur, c’est recouvrer une liberté individuelle essentielle. La capacité de se mettre à la place de l’autre n’est pas seulement à la base du sentiment moral, théorisé par Adam Smith. Au-delà de tout sentiment, c’est également le fondement de notre raison, ce qui différencie la raison humaine, inventive, créatrice, de la logique implacable, mais prévisible d’une machine. Mais sommes-nous encore libres de l’exercer ? »

« En prononçant le cogito, Descartes nous a libérés de la superstition. Mais aujourd’hui, la pulsion avide nous tient lieu de raison, et nous vivons, paradoxalement dans un monde de ferveur religieuse et de superstition : nous croyons au Chiffre, les guerres multiples que nous menons en son nom, comme les massacres quotidiens de centaines de millions d’animaux en abattoirs industriels ou la destruction des forêts, sont toutes à leur façon des guerres de religion. »

« Nous n’avons plus le temps pour le pessimisme. Ceux qui ont la chance, comme nous, de voyager en première classe du Titanic ne peuvent plus se contenter de consulter leur compte en ligne et de souscrire des assurances. La bonne nouvelle, c’est que l’aliénation ne fonctionne plus, l’anesthésie ne nous fait plus d’effet, les chiffres perdent leur attrait. Un renversement rationnel des valeurs est en cours, et il est irréversible. C’est notre retour à une humanité plus consciente. »

Extraits de : Addiction générale, d’Isabelle Sorente

Si nous réchappons de l’obsessionnelle paranoïa de l’auteur des théorèmes d’incomplétude, si nous-même ne nous laissons pas enfermer dans les contradictions de la logique et de la peur, de l’angoisse, de la folie, rendons-en grâce à son épouse Adèle en reconnaissant que notre homme qui a dédié sa vie à la coupe des poils de je ne sais quelle partie du corps en je ne sais combien, était, comme elle l’a dit : le roi des emmerdeurs, oui !

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